Mexique
La guerre de la ¬« corne de bouc ¬ »
par Guadi Calvo
Article publiť le 9 août 2007

Corne de bouc, tel est le nom populaire donn√© au mythique AK-47, mieux connu sous le nom de kalachnikov, arme pr√©f√©r√©e des groupes de narcotrafiquants au Mexique. Dans cet article, L’auteur revient sur la situation de violence g√©n√©r√©e par la guerre entre les cartels de la drogue.

Peut-√™tre que jamais les historiens ni les analystes politiques ne pourront d√©m√™ler toutes les cons√©quences engendr√©es par l’attentat du 11 septembre 2001, mais l’on aurait pu difficilement imaginer qu’une guerre entre les narcotrafiquants mexicains ait pu en r√©sulter.
Dans les durs affrontements entre les cartels du Golfe et de Sinaloa, un protagoniste se distingue : le mythique AK-47, appel√© famili√®rement au Mexique ¬« corne de bouc ¬ » √ cause de son chargeur courb√© de 70 balles. Ce fusil d’assaut fut dessin√© par le sovi√©tique Mijail Kalashnikov en 1947. Depuis lors, il n’y a pas eu une r√©volte, une r√©volution ou une guerre dans laquelle l’AK-47 n’a pas occup√© une place centrale. Ce n’est pas pour rien que c’est l’arme √ feu qui a caus√© le plus de victimes dans l’histoire de l’humanit√©.

Sa maniabilit√© a rendu l’AK-47 extr√™mement populaire dans les troupes d’assaut que les chefs narcotrafiquants supervisent du fond de leur clandestinit√© ou leurs cellules.

La guerre de la ¬« corne de bouc ¬ » a fait 9 000 morts au cours du sextennat de Vicente Fox (2001-2006), c’est-√ -dire 4 par jour ou 1 500 par an, dans la lutte pour le contr√īle des places, zones de culture et centres de r√©ception et de distribution, en plus des commerces li√©s au crime comme les paris ill√©gaux, les combats de coqs, la traite des blanches et la vente de drogue au d√©tail.

Ces combats se sont intensifi√©s √ partir de 2005. Si nous prenons en compte les 3 001 soldats √©tats-uniens tu√©s en Irak entre f√©vrier 2003 et la fin de 2006, il y a de quoi √™tre troubl√© par le chiffre de 6 000 morts dus aux affrontements entre les cartels, dans la r√©publique mexicaine, au cours de cette m√™me p√©riode.

D√©daignant n’importe quel pacte, la guerre atteint absolument tous ceux qui, d’une fa√ßon ou d’une autre se retrouvent √ proximit√© du conflit : journalistes, policiers, fonctionnaires et m√™me les familles des capos, qui avaient toujours √©t√© prot√©g√©es par une loi non √©crite que plus personne ne respecte.

Au d√©but des ann√©es 80, le narcotrafic n’√©tait pas consid√©r√© comme un commerce important par les groupes de contrebandiers mexicains qui op√©raient √ la fronti√®re avec les √‰tats-Unis.

En 1982, le pr√©sident Reagan d√©clara la guerre contre les drogues et mit le commandement de cette lutte dans les mains de son vice-pr√©sident George H. Bush qui, de Miami, dirigea la cr√©ation d’un mur de contr√īles a√©riens et maritimes pour les navires colombiens qui arrivaient, d√©bordant de coca√Įne, par les Cara√Įbes.

Les cartels colombiens s’adapt√®rent aux changements et commenc√®rent √ n√©gocier avec les petits contrebandiers mexicains les routes d’acc√®s de leur marchandise aux √©tats de l’Union. Pr√®s d’une d√©cennie plus tard, un nouveau coup du destin modifia √ nouveau le panorama de ceux qui √©taient d√©j√ devenus des cartels mexicains. Les grandes organisations colombiennes du narcotrafic, surtout celles de Medellin et de Cali, subissaient des coups foudroyants dans leurs infrastructures.

Les chefs les plus importants, comme Pablo Escobar Gaviria, Gilberto Rodriguez Orejuela, Jose Santacruz Londono, les fr√®res Ochoa et Gonzalo Rodriguez Gacha √©taient morts, d√©tenus ou avaient √©t√© extrad√©s ; bref, inop√©rants.
Les Colombiens finirent par perdre la distribution finale de leur marchandise aux √‰tats-Unis et, par cons√©quent, les revenus exorbitants qu’elle g√©n√®re.

Le kilo de coca√Įne se vend, en Colombie, √ 2 500 dollars et atteint, au Mexique, les 8 500 dollars. D√®s qu’il traverse la fronti√®re avec les √‰tats-Unis, son prix monte √ 12 000 et, √ New York, Los Angeles et dans d’autres villes, il grimpe pour se situer entre 35 000 √ 40 000 dollars.

Les cartels mexicains commenc√®rent √ g√©n√©rer des profits qui d√©passent le budget annuel du Federal Bureau of Investigation (FBI, Bureau f√©d√©ral d’investigation). Le cartel de Juarez, √ sa meilleure √©poque, arriva √ gagner 200 millions de dollars par semaine. La fortune de Miguel Angel Felix Gallardo, capo du cartel de Guadalajara, √©tait estim√©e √ 10 milliards de dollars. Le cartel de Guadalajara parvint √ produire pr√®s du 50% de la drogue commercialis√©e dans le monde. Lorsque Felix Gallardo fut arr√™t√© en 1989, ce qui √©tait autrefois le puissant cartel de Guadalajara commen√ßa un processus d’affaiblissement jusqu’√ se fractionner, √ nouveau, en de petites organisations sans transcendance.

C’est alors qu’est arriv√© Amado Carrillo Fuentes, le mythique ¬« Seigneur des cieux ¬ », leader du cartel de Juarez et le plus important des narcotrafiquants mexicains, ainsi nomm√© √ cause de la flotte d’avions dont il disposait pour inonder de coca√Įne le march√© nord-am√©ricain, et qui mit en place le m√©canisme qui va permettre aux cartels de travailler sans ing√©rence entre eux.

Mais, au matin de cet ensoleill√© 11 septembre 2001, avec la destruction des tours jumelles du World Trade Center, tout se compliqua pour les cartels mexicains. Chacun d’entre eux disposait jusqu’alors de son cr√©neau sur le march√©, de ses points de passage, de sa cha√ģne de distribution et de ses revenus du march√© du nord si lucratif. Chaque cartel, avec son segment de fronti√®re, op√©rait avec la complicit√© des autorit√©s polici√®res, frontali√®res et politiques corrompues des deux c√īt√©s de la fronti√®re.

L’alliance contre-nature entre les politiciens et le narcotrafic √©tait si √©vidente et √©hont√©e que des fonctionnaires municipaux, √©tatiques et f√©d√©raux ont fait acte de pr√©sence sans se cacher aux fun√©railles de quelques grands chefs narcotrafiquants. On soup√ßonne que la plupart des municipalit√©s gouvern√©es par le Partido Acci√≥n Nacional (PAN, Parti Action Nationale), des pr√©sidents Vicente Fox et Felipe Calderon, ont √©t√© pratiquement achet√©es par le pouvoir narco.

La fronti√®re du nord, longue de 3 200 kilom√®tres, a toujours √©t√© une zone submerg√©e de conflits. Les milliers d’immigrants ill√©gaux qui, chaque jour, √©chouent dans leur r√™ve de ¬« passer de l’autre c√īt√© ¬ », l’√©norme commerce l√©gal, la contrebande et les activit√©s de narcotrafic, la transforment en une zone de probl√®mes exasp√©rants. Par exemple, 36% du commerce entre le Mexique et les √‰tats-Unis passent par la ville de Nuevo Laredo ; par ses ponts internationaux, 8 mille v√©hicules et 36 mille personnes circulent tous les jours. Ce flux constant rend impossibles les contr√īles efficaces et c’est dans ces zones que les narcotrafiquants concentrent leurs efforts de contr√īle.

La premi√®re r√©action du gouvernement f√©d√©ral des √‰tats-Unis aux attentats du 11-Septembre, a √©t√© de fermer herm√©tiquement ses fronti√®res. Les pilotes suicides d’Ossama Ben Laden ont aussi annihil√© le paisible monde du narcotrafic mexicain. Depuis lors, tout est devenu terrain pour intrigues, emb√ »ches, vengeances.

La disparition d’Amado Carrillo Fuentes [leader du cartel de Juarez, ndlr] et la nouvelle r√©alit√© post 11-Septembre, √ la fronti√®re et dans le monde, ont cr√©√© une dynamique de balkanisation dans les cartels, d’o√Ļ ont surgi des structures plus petites, violentes et sans les codes impos√©s par l’existence du ¬« Seigneur des cieux ¬ ».

Ce dernier est d√©c√©d√© le 4 juillet 1997, dans la phase postop√©ratoire d’une chirurgie esth√©tique qui aurait chang√© son apparence si populaire dans les services de s√©curit√© comme la Drug Enforcement Administration (DEA).

Au bout de cette op√©ration, qui dura huit heures, Carrilo Fuentes succomba aux complications cardiaques provoqu√©es par un des m√©dicaments. Les m√©decins impliqu√©s furent ¬« ex√©cut√©s ¬ » quelques jours plus tard par des tueurs √ la solde du cartel de Juarez.

Ce cartel, qui est la plus grande organisation criminelle d’Am√©rique latine, se retrouva dans les mains d’une structure coll√©giale compos√©e notamment des fr√®res d’Amado, Vicente et Rodolfo, Ismael Zambada et le chef de Sinaloa, Joaquin ‘El Chapo’ Guzman.

Le cartel du Golfe, dirig√© depuis la prison de haute s√©curit√© de Las Palmas, par Osiel Cardenas Guillen, arr√™t√© en mars 2003 et pr√™t √ √™tre extrad√© aux √‰tats-Unis, b√©n√©ficie de l’appui de Benjamin et Francisco Arellano Felix, les leaders du cartel d√©cim√© de Tijuana. Ce pacte, conclu √ Las Palmas, d√©clare la guerre au cartel de Sinaloa-Ju√°rez. Pour montrer le s√©rieux de leur projet, entre novembre et d√©cembre 2004, ils ont ex√©cut√© Miguel Angel ‘El Ceja G√ľera’ Beltran, et Arturo ‘El Pollo‘ Guzman, tous deux membres importants du cartel de Sinaloa.

En janvier 2006, dans ce p√©nitencier, apr√®s une gr√®ve de la faim qui d√©boucha une mutinerie, l’arm√©e dut d√©ployer dix-huit chars d’assaut autour du p√©rim√®tre pour √©viter que Cardenas Guillen et ses associ√©s de la famille Arellano Felix, ne soient lib√©r√©s par les Zetas, le groupe de choc du cartel du Golfe.

Le pacte resta d’application au-del√ de l’√©chec de la fuite et leur permit de s’installer sur presque tout le territoire mexicain, dont le District f√©d√©ral [la ville de M√©xico, ndlr].

Osiel Cardenas Guillen atteignit le sommet de l’organisation [cartel du Golfe] apr√®s la mise en d√©tention de Juan Garcia Abrego, emprisonn√© √ Houston (Texas) depuis 1996, et apr√®s une suite d’assassinats, dont l’un commis sur un ancien capo, Salvador Gomez Herrera. L’une des victimes les plus notables d’Osiel fut Guillermo Gonz√°lez Calderoni, l’un des principaux policiers affect√©s au cartel du Golfe, tu√© en 2003, qui fut un t√©moin prot√©g√© de la DEA et du FBI, et dont le t√©moignage fut essentiel pour mettre Juan Garcia Abrego en prison.

Osiel Cardenas Guillen incorpora au cartel du Golfe une puissante branche arm√©e connue sous le nom de Los Zetas, dirig√©e par l’ex-officier de l’arm√©e, Arturo Lazcano alias El Lazca ou Zeta-3. Cette organisation de tueurs est compos√©e de d√©serteurs des Forces arm√©es mexicaines, en particulier du Groupe A√©romobile de Forces Sp√©ciales (GAFES, Grupo Aerom√≥vil de Fuerzas Especiales), qui ont re√ßu une formation en lutte contre-insurrectionnelle dans la fameuse School of Americas (√‰cole des Am√©riques), transf√©r√©e √ Fort Benning (G√©orgie) en 1984 ; et ont fait face, en 1994, √ la gu√©rilla zapatiste de Chiapas. Les Zetas sont charg√©s de diriger, entra√ģner et √©quiper le groupe de choc d’Osiel et ont des accointances dans plusieurs √©tats. Toujours habill√©s en noir, ils se d√©placent en voitures blind√©es et en 4x4, ils utilisent des fusils d’assaut allemands, les MP5, difficiles √ trouver au march√© noir, et les immanquables ¬« cornes de bouc ¬ ». Leur armement inclut aussi des lance-grenades, des grenades √ fragmentation – accept√©es incontestablement chez les tueurs – des mitrailleuses 50 mm, des missiles sol-air SAM-7 de fabrication russe. Ils ont recours, √©galement, √ des h√©licopt√®res √©quip√©s de lance-fus√©es. Ils sont experts en torture, extorsion et enl√®vements.

Une autre partie du groupe de choc du cartel du Golfe est compos√©e par les Kaibiles, qui sont des commandos de soldats d’√©lite de l’arm√©e du Guatemala, ayant suivi √©galement une formation en lutte contre-insurectionnelle et en torture.

Les Kaibiles, dont les pratiques sont bien connues des paysans et des milliers de disparus, morts et tortur√©s pendant la dictature du g√©nocidaire Efrain Rios Montt, furent mis √ la retraite par la signature des accords de paix en 1996, entre le gouvernement du Guatemala et la gu√©rilla marxiste de l’Unit√© R√©volutionnaire Nationale Guat√©malt√®que (UNRG, Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca). Beaucoup des membres de ces commandos ont trouv√© un emploi aupr√®s des cartels mexicains qui ont dupliqu√© leurs salaires ant√©rieurs.

Pour des missions très ponctuelles comme les exécutions de fonctionnaires, les cartels emploient des mercenaires états-uniens, britanniques et israéliens, avec des honoraires qui varient entre 50 000 et 250 000 dollars.

Une autre façon de faire passer de la drogue depuis le 11-Septembre, est par voie souterraine. Le problème des tunnels a augmenté en Arizona, en Californie, au Nouveau Mexique et au Texas. Pour y faire face, le gouvernement nord-américain applique la même technologie utilisée dans la recherche infructueuse de Ben Laden, dans les grottes de Tora Bora, en Afghanistan.

Ces constructions sont exploit√©es surtout par les cartels de Tijuana, de Juarez et du Golfe. Des agents du gouvernement √©tats-unien ont d√©couvert un tunnel de plus de 600 m√®tres, entre Tijuana et San Diego, par o√Ļ ont √©t√© transport√©s de la coca√Įne pour 70 milliards de dollars en quatre ans.

Au cours de l’ann√©e 2006, la violence s’est concentr√©e dans l’√‰tat de Michoacan, l’un des principaux producteurs de pavot et de marijuana, et o√Ļ se trouve le port Lazaro Cardenas donnant sur le Pacifique, par o√Ļ transitent quotidiennement quelque 2 000 containers. Cet √‰tat poss√®de, √©galement, 200 kilom√®tres de c√ītes sauvages qui sont devenues une gigantesque porte d’entr√©e pour la drogue qui arrive par diff√©rents moyens de Colombie.

Au Michoacan, on a enregistr√© la moiti√© des crimes commis dans le pays et c’est le premier endroit qui doit √™tre nettoy√© par le nouveau et ill√©gitime [1] gouvernement de Felipe Calderon et o√Ļ se sont d√©ploy√©s 7 000 effectifs militaires et policiers sous le commandement du g√©n√©ral Manuel Garcia Ruiz.

Les grands rivaux du cartel du Golfe, c’est l’alliance du cartel de Sinaloa, dirig√© par Joaqu√≠n Guzm√°n, et de celui de Ciudad Juarez, qui ont commenc√© √ cultiver et √ fabriquer de la drogue sur le territoire des √‰tats-Unis, dans des parcs nationaux d’Arizona, du Texas, du Nouveau Mexique, de Californie, de Washington, de l’Utah, du Kentucky et de l’Oregon. Le cartel de Sinaloa-Juarez dispose aussi de ses propres groupes de choc int√©gr√©s par des membres des Forces arm√©es et de divers groupes r√©gionaux, comme les Negros, les G√ľeritos, les Contras, les Pelones, les Chachos, les Lobos et les Texas, l’archi-connue Mara Salvatrucha, ou MS-13, omnipr√©sente dans toutes les manifestations de violence sociale d’El Salvador √ Los Angeles ; et tous ces groupes sont √©quip√©s d’armes tr√®s sophistiqu√©es et des inestimables ¬« cornes de bouc ¬ ».

Le 6 septembre 2006, dans un boui-boui appel√© ¬« Sol y Sombra ¬ », de la ville d’Uruapan, dans l’√‰tat mexicain de Michoacan, 15 individus sont arriv√©s √ bord de trois camionnettes. Ils √©taient masqu√©s et de noir v√™tus, avec des gilets de l’Agence F√©d√©rale d’Investigation (AFI, Agencia Federal de Investigaci√≥n). D√®s qu’ils entendirent charger les ¬« cornes de bouc ¬ », les paroissiens se jet√®rent par terre, tout ne fut que pri√®re tandis que les rafales des balles AK-47 prirent la place de la musique, percutant la lourde atmosph√®re. Deux des visiteurs ouvrirent un sac de plastique noir et, comme une √©trange offrande, tapiss√®rent le sol avec cinq t√™tes humaines. Ils partirent en silence par o√Ļ ils √©taient arriv√©s. Personne ne se leva jusqu’√ longtemps apr√®s que le bruit de la derni√®re camionnette se soit fondu pour toujours dans la nuit et que les √©chos des cornes de bouc se soient dissous dans le vide.

Notes :

[1[NDLR] De nombreuses pr√©somptions de fraude p√®sent sur l’√©lection pr√©sidentielle du 2 juillet 2006.

Source : Le Jouet Enrag√© (http://lejouetenrage.free.fr), n¬°9, mai 2007.

Traduction : Le Jouet Enrag√©. Traduction revue par l’√©quipe du RISAL.

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