Equateur
Les m√©dias contre la ¬« r√©volution citoyenne ¬ »
par Eduardo Tamayo G.
Article publiť le 18 septembre 2007

Les m√©dias priv√©s de l’√‰quateur, √ l’instar de ceux du Venezuela et de Bolivie, jouent aujourd’hui un r√īle d’acteurs politiques d’opposition, m√™me s’ils s’en d√©fendent de mani√®re r√©p√©t√©e.

L’exp√©rience v√©n√©zu√©lienne, o√Ļ les m√©dias priv√©s ont remplac√© les partis politiques d’opposition tomb√©s en disgr√Ęce et se sont m√™me impliqu√©s dans le coup d’√‰tat d’avril 2002 pour renverser le pr√©sident d√©mocratiquement √©lu Hugo Chavez Frias, n’est pas pass√©e inaper√ßue chez leurs homologues √©quatoriens. Pour essayer d’√©tablir une strat√©gie face au gouvernement de Rafael Correa, ils cherchent des conseillers de l’√©tranger qu’ils interviewent √ l’envi.

Ainsi, par exemple, Ricardo Trotti, directeur du d√©partement ‘libert√© de la presse’ de la Soci√©t√© Interam√©ricaine de Presse (SIP, Sociedad Interamericana de Prensa), leur donnait le conseil suivant : ¬« De mon point de vue, les m√©dias ne doivent pas rentrer dans le jeu, dans la diatribe, l’antagonisme et finir par faire ce dont on nous accuse, de l’opposition. Cela les enchante et c’est pourquoi ils nous provoquent ¬ ». (El Universo, 3 juin 2007)

Mais les directeurs des m√©dias ne font pas grand cas de Trotti. Ils jurent et rejurent qu’ils ne c√®deront pas √ la tentation de remplacer les partis politiques et que leur r√īle n’est pas d’intervenir dans la joute politique mais d’¬« informer avec rigueur et objectivit√© quand il faut ¬ », mais les m√©thodes qu’ils utilisent et les agendas qu’ils essaient d’imposer au pays les trahissent et sont tout le contraire de ce qu’ils pr√™chent.

Dans une longue lettre au quotidien El Universo (un des plus grands tirages, √©dit√© √ Guayaquil), le ministre de l’√‰ducation, Raul Vallejo, lui rappelait que ¬« personne ne parle impartialement ¬ » et que le journal avait tout √ fait le droit d’√™tre ¬« un espace militant de critique et d’opposition au projet politique du gouvernement de Rafael Correa ¬ », mais qu’il avait ¬« l’obligation morale de le communiquer √ ses lecteurs ¬ ». En outre, il ajoutait que ce qui ¬« manque d’√©thique, c’est qu’en ayant d√©fini une ligne d’opposition, on pr√©tende tenir un discours neutre ¬ » (El Universo, 29 juillet 2007)

Qu’il se taise

Les m√©dias n’aiment pas le discours de confrontation de Correa. Le pr√©sident a certainement critiqu√© durement les grands m√©dias tout comme les banquiers et les √©lites – qu’il appelle les ¬« pelucones ¬ » [1] - qui ont domin√© le pays durant toute la vie politique r√©publicaine. Le discours de confrontation est en concordance avec les objectifs du projet politique de la ¬« r√©volution citoyenne ¬ » et permet que le message reste grav√© dans l’esprit des gens. Correa d√©nonce fr√©quemment qu’il y a non seulement des mafias dans les m√©dias mais aussi qu’ils sont en plus incomp√©tents, m√©diocres, racistes et corrompus. Les m√©dias ne sont pas habitu√©s √ la critique : ils sont le pouvoir qui est au-dessus du bien et du mal, qui jouit d’impunit√©, toute critique est interpr√©t√©e comme un ¬« attentat √ la libert√© d’expression ¬ ». Par cons√©quent, les √©ditorialistes comme les politiciens d’opposition ont demand√© √ de nombreuses reprises √ Correa de se taire, de garder le silence, de ne pas chercher la confrontation, d’√™tre tol√©rant et ¬« incluant ¬ » avec les classes fortun√©es qui ¬« font aussi partie du pays ¬ ».

Ils ne sont pas d’accord non plus avec le fait qu’on d√©voile la ¬« relation incestueuse ¬ » entre le pouvoir √©conomique, financier et le pouvoir m√©diatique. A plusieurs occasions, Correa a indiqu√© que les principales cha√ģnes de t√©l√©vision sont dans les mains des banquiers et a cit√© des cas concrets : Fidel Egas, en plus d’√™tre le principal actionnaire de la Banque du Pichincha, une des plus grosses et puissantes du pays, est actionnaire majoritaire de Canal 4 (Teleamazonas) qui a une couverture nationale. Son groupe est en outre propri√©taire des revues Gesti√≥n et Diners. Le groupe Isa√≠as est propri√©taire des cha√ģnes Telecentro, Gamavisi√≥n et Cablevisi√≥n et des radios Universal, K 800 et Carrousel. Le groupe √©conomique El Juri, un des plus puissants du pays, d√©tient la cha√ģne Telerama, de couverture nationale √©galement. Evidemment, les m√©dias n’approfondissent pas ou ne donnent pas suite √ ces d√©nonciations mais ils utilisent beaucoup d’encre, de papier et d’espace pour commenter et informer sur certains faits et expressions erron√©es du pr√©sident Correa comme celles de paraphraser Tony Blair qui a qualifi√© les m√©dias de ¬« b√™tes sauvages ¬ » ou a trait√© une journaliste de ¬« petite grosse horrible ¬ ». Il faut signaler que cette claire mise en question de Correa du pouvoir m√©diatique s’est brouill√©e quand il a choisi de prendre plusieurs journalistes pour cibles et non leurs patrons, provoquant ainsi la critique des syndicats de journalistes qui, dans certains cas, se sont alli√©s avec les chefs d’entreprises de l’information.

Cette relation entre secteur bancaire et m√©dias a √©t√© mise en √©vidence quand le pr√©sident Correa envoya un projet de loi au Congr√®s pour r√©guler les tr√®s hauts taux d’int√©r√™ts que prennent les banques et qui leur ont permis d’accumuler d’abondants profits. A cette occasion, les banques, coalis√©es avec les m√©dias, ont lanc√© une campagne millionnaire et agressive pour s’opposer au projet, et sont arriv√©es finalement √ ce que les d√©put√©s √©cartent la proposition de Correa et approuvent une loi favorisant les banques. Il est apparu √©vident qu’il y a un conflit d’int√©r√™ts dans les m√©dias et qu’il leur est impossible, dans cette mesure, de remplir leur fonction sociale en d√©mocratie, puisque l’information qu’ils donnent et les opinions qu’ils √©mettent sont leur propre information et leurs propres opinions, incompatibles avec l’int√©r√™t g√©n√©ral.

Préserver le monopole

Une autre crainte des grands m√©dias est de perdre le monopole de l’information, car le gouvernement a fait part de la n√©cessit√© de disposer de ses propres m√©dias. Pour le moment, le gouvernement de Correa dispose, comme m√©canisme d’information, d’une ¬« cadena ¬ » [2] de radio transmise tous les samedis. Il dispose en plus d’un site Web (www.presidencia.gov.ec), pense reprendre les transmissions de la Radio nationale de l’√‰quateur et installer une cha√ģne publique, qui a rencontr√© des difficult√©s puisque l’√‰tat, malgr√© le fait qu’il poss√®de les fr√©quences radio√©lectriques, n’en a pas (en VHF) pour pouvoir √©mettre. De m√™me, le gouvernement a r√©cup√©r√©, des mains des groupes √©conomiques de Guayaquil, le journal El Tel√©grafo, qui a appartenu √ des banquiers, en le transformant en m√©dia d’√‰tat.

Les m√©dias ont pouss√© les hauts cris devant l’annonce du gouvernement de contr√īler la programmation qui incite fr√©quemment √ la violence et au racisme, et de veiller √ la qualit√© artistique, culturelle et morale comme le permet la Loi de radiodiffusion et de t√©l√©vision, r√©form√©e en 1995 et qui n’a jamais √©t√© appliqu√©e. C’est que pour les m√©dias dominants, il n’y a qu’un seul mod√®le possible de communication : le mod√®le commercial inspir√© de la matrice √©tats-unienne, ¬« motiv√© par les profits et qui s’appuie sur la vente d’espaces publicitaires ¬ ». Tout est permis dans ce sch√©ma. Certains m√©dias n’h√©sitent pas √ utiliser les trois S (sensationnalisme, sexe et sang) pour avoir le plus gros tirage ou l’audimat le plus √©lev√©. Faire appel aux instincts les plus primaires de l’√™tre humain pour atteindre leurs objectifs mercantiles ne les g√®ne pas. Dans ce mod√®le, les m√©dias n’admettent aucun type de contr√īle, ni √©tatique, ni citoyen.

Ils se délégitimisent

Les grands m√©dias agissent avec un esprit de corps et se montrent en opposition au projet de ¬« socialisme du XXIe si√®cle ¬ » annonc√© par Correa. Malgr√© le fait que son programme corresponde √ une tendance de centre-gauche qui cherche √ r√©cup√©rer la souverainet√© et √ impulser des politiques sociales de redistribution dans le cadre du capitalisme, les m√©dias, coalis√©s avec la droite, n’ont pas laiss√© √ Correa le temps de respirer et l’ont attaqu√© syst√©matiquement et impitoyablement pour essayer de faire √©chouer son projet, en utilisant toutes les armes. Toutefois, l’offensive m√©diatique ne semble pas donner les r√©sultats escompt√©s par ses instigateurs. Il est bon de rappeler qu’au cours de la consultation populaire pour l’assembl√©e constituante, le 15 avril 2007, la majorit√© des m√©dias s’y sont oppos√©s. Les titres comme le gros des √©ditorialistes disaient que c’√©tait n’importe quoi, que le peuple √©tait mal inform√©, qu’il ne sait ni ne comprend de quoi il s’agit. Le peuple se pronon√ßa pourtant √ 82% en faveur de la convocation d’une assembl√©e constituante, prouvant ainsi que les m√©dias ont non seulement perdu de l’influence mais qu’ils ont cess√© d’√™tre sur la m√™me longueur d’onde que les citoyens qui exigent des changements. Les m√©dias conservent leur pouvoir. Ils n’ont pas √©t√© affect√©s. Mais le r√©sultat non attendu de l’affrontement avec Correa est qu’ils sont en train de perdre de la cr√©dibilit√©. De diff√©rents secteurs, on entend non seulement des voix appelant √ cesser d’acheter les journaux ou √ √©teindre la t√©l√©vision, mais aussi √ rechercher urgemment d’autres formes de communication, comme cela eut d√©j√ lieu durant le renversement de Lucio Gutierrez en avril 2004.

Une affaire citoyenne

Dans ce contexte, un des points faibles du gouvernement de Rafael Correa est celui de la communication pour non seulement faire face aux √©lites qui entendent conserver le statu quo mais aussi pour faire conna√ģtre son propre projet. Au cours de la campagne √©lectorale et dans les premiers mois de gouvernement, le r√©gime a mis l’accent sur la propagande qui, certainement, a √©t√© cr√©ative et √ succ√®s mais il n’a pas veill√© √ se doter d’une strat√©gie de communication et √ impulser des politiques publiques sur ce terrain.

Les politiques publiques de communication impliqueraient de r√©viser la r√©partition des fr√©quences radio√©lectriques qui ont √©t√© attribu√©es comme butin politique et de proc√©der √ leur d√©mocratisation ; renforcer les m√©dias alternatifs et communautaires ; encourager la diversit√© linguistique et culturelle ; promouvoir et renforcer le contr√īle citoyen sur la programmation des m√©dias commerciaux.

Une strat√©gie de communication, entre autres points, implique d’ouvrir un d√©bat sur le th√®me, une appropriation et une participation d√©cisive de toutes les classes sociales pour que la communication cesse d’√™tre une affaire qui concerne seulement les m√©dias, les journalistes ou les fonctionnaires.

Il existe une clameur dans plusieurs secteurs pour que dans la nouvelle Constitution, on √©tablisse une s√©paration claire entre les groupes de pouvoir √©conomique et les m√©dias, en √©vitant la concentration des biens communicationnels et symboliques dans quelques mains. Ce serait la meilleure voie pour affecter le pouvoir m√©diatique commercial. De la m√™me mani√®re, il sera vital de consacrer ¬« la communication comme un droit humain fondamental inh√©rent √ tous les citoyens et citoyennes qui habitent sur le territoire national et qui serve de base √ l’exercice de tous les autres droits (humains, sociaux, culturels, politiques et √©conomiques) ¬ », comme l’indique une proposition de la facult√© de Communication sociale de l’Universit√© centrale de Quito.

Notes :

[1Pelucones est un terme faisant r√©f√©rence aux pelucas, perruques, port√©es par l’aristocratie.

[2[NDLR] Une ¬« cadena ¬ » est une retransmission simultan√©e sur toutes les fr√©quences : http://www.presidencia.gov.ec/modul....

Source : ALAI, Am√©rica Latina en Movimiento (http://alainet.org/), ao√ »t 2007.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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