Le tourisme de masse en question
Le P√©rou √ l’heure des Marco Polo du dimanche
par Beno√ģte Labrosse
Article publiť le 30 août 2007

Dans les Andes, le Machu Pichu, la c√©l√®bre ¬« cit√© perdue des Incas ¬ », a √©chapp√© √ la cupidit√© des Conquistadors espagnols. Il a r√©sist√© √ des si√®cles d’abandon et aux assauts r√©p√©t√©s de la jungle. Il a m√™me tenu t√™te au terrible tremblement de terre du 16 ao√ »t 2007. Mais pourra-t-il survivre au tourisme de masse ?

L’univers du tourisme est en constante expansion. Au point o√Ļ la plan√®te appara√ģtra parfois bien petite. ¬« Le nombre d’arriv√©es de touristes internationaux est pass√© de 25 millions en 1950 √ 842 millions en 2006 ¬ », affirmait r√©cemment Francesco Frangialli, secr√©taire g√©n√©ral de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), une agence de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui fait depuis 1970 la promotion du tourisme responsable, durable et accessible √ tous. M. Frangialli estime qu’¬« en 2005, les recettes du tourisme ont atteint 680 milliards de dollars US, ce qui en fait un des secteurs les plus importants du commerce international ¬ ».

Le P√©rou, troisi√®me plus grand pays d’Am√©rique du Sud, fait partie d’une liste de 46 pays ¬« pauvres ¬ » pour qui le tourisme constituerait d√©sormais ¬« l’une des principales sources de devises ¬ » selon l’OMT. En 2005, le pays a accueilli pas moins 1,5 million de touristes, et ce nombre semble en progression constante. C’est dire que le secteur touristique constitue le gagne-pain d’une part de plus en plus importante de ses 27 millions d’habitants. Quand on sait que pr√®s d’un P√©ruvien sur deux vit encore dans la pauvret√©, cela ne peut pas √™tre minimis√©.

Mais il ne faut pas crier victoire trop vite, selon le sociologue belge Bernard Duterme, directeur du Centre Tricontinental (CETRI), un organisme de recherche et de documentation sur le d√©veloppement et les rapports Nord-Sud. Dans un article paru l’an dernier dans la revue Alternatives Sud, M. Duterme pr√©cise que ¬« si le secteur est effectivement un important fournisseur de postes de travail, la qualit√© des emplois g√©n√©r√©s varie. Souvent pr√©caires ou saisonniers, ils s’adressent d’abord √ une population sous-qualifi√©e, sans protection sociale ¬ ».

L’absence d’autres sph√®res √©conomiques fortes fait aussi craindre au sociologue un d√©r√®glement financier national majeur en cas de fl√©chissement de l’afflux touristique. De plus, il est l√©gitime de se demander si le tourisme favorise v√©ritablement les √©changes culturels, et s’il profite vraiment aux habitants des pays visit√©s. Par exemple, comme les touristes raffolent des coutumes et des activit√©s traditionnelles, il est facile d’√™tre tent√© d’en faire des activit√©s lucratives. C’est ce que Bernard Duterme nomme la ¬« folklorisation commerciale ¬ ». Les √ģles flottantes des Indiens Uros, dans les eaux p√©ruviennes du lac Titicaca, en sont un exemple flagrant. Les √ģles artificielles, fabriqu√©es en totora, une vari√©t√© de roseaux flottants, sont devenues une √©tape touristique oblig√©e. Pourtant, les ¬« habitants ¬ » qui les font visiter aux voyageurs ne sont m√™me plus des Uros, la derni√®re descendante √©tant d√©c√©d√©e en 1959, emportant leur dialecte dans sa tombe ! De plus, les √ģles sont maintenant de vraies ¬« attrapes-touristes ¬ » offrant restaurants, h√ītels, bureaux de poste, b√©ton et panneaux solaires... Bonjour le mode de vie traditionnel !

Yoan Pando Diaz, guide touristique ind√©pendant originaire de Cusco, non loin du Machu Pichu, est bien consciente de cette commercialisation des traditions. ¬« On en garde certaines parce que √ßa attire les touristes, mais, en m√™me temps, on les modifie pour qu’elles leur plaisent davantage. Dans l’√ģle d’Amantani [sur le lac Titicaca], par exemple, les femmes c√©libataires se couvrent traditionnellement le visage pour ne pas √™tre vues des hommes. Elles portent aussi des jupes color√©es, les femmes mari√©es devant se contenter de noir. Aujourd’hui, toutes les femmes portent des jupes color√©es et plus aucune ne se cache le visage au passage des inconnus, parce que √ßa fait de plus belles photos ! ¬ »

D’un autre c√īt√©, ¬« les v√™tements traditionnels sont en voie de disparition, car les jeunes pr√©f√®rent les jeans et les tee-shirts, symbole de modernit√© et de richesse ¬ », poursuit le guide, lui-m√™me v√™tu de denim et d’un coupe-vent d’une c√©l√®bre marque √©tasunienne.

La profession de M. Pando Diaz, d√ »ment r√©glement√©e et assortie d’un cours universitaire de cinq ans, appara√ģt de plus en plus en vogue au P√©rou, comme toutes celles reli√©es au secteur touristique. Selon Bernard Duterme, un grand nombre de professionnels, notamment en provenance des domaines de l’√©ducation et de la sant√©, y r√©oriente leur carri√®re dans le but d’am√©liorer leur revenu. Le spectre de dangereuses p√©nuries et d’un d√©r√®glement social se pointe donc √ l’horizon, car le d√©veloppement du secteur se fait √ son avis ¬« au d√©triment des activit√©s agricoles ou des savoir-faire traditionnels ¬ ».

La fr√©quentation continue des touristes occidentaux peut √©galement provoquer des effets secondaires psychologiques malheureux. ¬« Les P√©ruviens ne voient que des touristes en beaux v√™tements de sport, appareils photos num√©riques au cou et espadrilles dernier cri aux pieds. Ils croient donc que tous les Occidentaux sont fortun√©s et qu’ils ne poss√®dent que de belles choses ¬ », explique Genevi√®ve Guay, copropri√©taire de l’agence de voyage Peru del Mundo Internacional. Cette Lavalloise, install√©e dans la capitale p√©ruvienne depuis huit ans, joue entre autres choses le r√īle d’interm√©diaire entre la branche qu√©b√©coise de l’agence Club Aventure et les guides locaux comme M. Pando Diaz. ¬« La vision idyllique que leur renvoient les voyageurs provoque chez des P√©ruviens une irr√©sistible envie de quitter leur pays pour d√©m√©nager dans un Occident qu’ils croient parfait. Certains y r√™veront toute leur vie ! ¬ »

Les enfants du tourisme

Les contrecoups du tourisme ne semblent √©pargner personne, et surtout pas les enfants. Les uns et les autres tablent en effet sur leur innocence, leur troublante beaut√© et leur pauvret√© pour toucher les cordes sensibles des voyageurs et, ainsi, leur faire d√©lier les cordons de leur bourse. Il n’est pas rare de rencontrer de tr√®s jeunes enfants sur les places publiques, engonc√©s dans leurs habits traditionnels, proposant de se faire photographier pour quelques sols, la monnaie p√©ruvienne, ou vendant des souvenirs qu’ils ¬« disent ¬ » avoir fabriqu√©s. Peu de touristes r√©sistent √ un joli minois, et encore moins √ la vertueuse impression d’aider un enfant pauvre.

Sauf que le r√©sultat final appara√ģt moins reluisant. En mendiant quelques pi√®ces aux touristes, ces enfants gagnent souvent beaucoup plus d’argent que leurs parents paysans ou ouvriers, ce qui modifie insidieusement les rapports familiaux. Constatant bien vite que la s√©duction de touristes paye davantage, plusieurs pr√©f√®rent la rue √ la salle de classe. L’app√Ęt du gain conduit les jeunes √ abandonner leurs √©tudes et parfois m√™me leur famille. Comme le souligne Yoan Pando Diaz, ¬« officiellement les enfants vont √ l’√©cole jusqu’√ 17 ans. Officieusement, c’est autre chose... ¬ »

¬« Des parents louent leurs enfants √ des ‘receleurs’ qui viennent les chercher tous les matins en autobus et qui les laissent sur un coin de rue pour mendier. Ils reviennent les chercher le soir et les enfants remettent leurs gains aux receleurs, qui en donnent une part aux parents et gardent le reste ¬ », explique Genevi√®ve Guay, de l’agence de voyage Peru del Mundo Internacional. Le cercle vicieux de la sollicitation d√©sole l’organisatrice. ¬« Les parents n’y voient pas de probl√®me, car c’est souvent ce que leurs propres parents leur faisaient faire dans leur jeunesse. Une fois devenus trop vieux pour attirer les touristes, ils mettent au monde des enfants pour qu’ils les fassent vivre √ leur tour, et ainsi de suite. ¬ »

La prostitution juv√©nile resterait encore un ph√©nom√®ne ¬« marginal ¬ » au P√©rou, selon Mme Guay. Mais pour les adultes, c’est autre chose, surtout dans les villes et les endroits les plus touristiques. ¬« Certaines P√©ruviennes racolent les voyageurs seuls, mais pas dans le but de recevoir de l’argent. Ce qu’elles souhaitent avant tout, c’est se faire acheter des cadeaux occidentaux, d’√™tre amen√©es dans les grands restaurants, les h√ītels luxueux... Et si elles doivent coucher avec leur ‘protecteur’ pour obtenir ce semblant de ‘r√™ve am√©ricain’, elles le feront ¬ », explique la coordonnatrice.

Les humains ne sont pas les seuls √ √™tre bouscul√©s par l’industrie touristique. L’environnement en subit les contrecoups lui aussi. Dans le lac Titicaca, par exemple, l’afflux de voyageurs provoque la prolif√©ration d’algues, probablement de lointaines cousines de nos algues bleues. Incroyable mais vrai, la quantit√© d’algues oblige les navigateurs √ nettoyer leurs h√©lices en cours de travers√©e... Pire encore, leur densit√© conduit √ l’eutrophisation de certaines zones du plus haut lac navigable au monde, √©galement le plus grand d’Am√©rique du Sud.

Plus de touristes, plus de kérosène

L’UNESCO a inscrit pas moins de 10 sites p√©ruviens √ sa liste du Patrimoine mondial depuis 1983. De ces merveilles, le sanctuaire historique de Machu Picchu et les ¬« lignes ¬ » de Nasca s’imposent comme les plus c√©l√®bres. Ces derni√®res, dont l’origine remonte quelque part entre 500 av. J.-C. et 500 apr. J.-C., ont √©t√© passablement malmen√©es par le tourisme, ou plut√īt par les infrastructures n√©cessaires √ l’expansion de celui-ci. En effet, ce r√©seau de lignes √©tranges, qui court sur quelque 450 km2 pour former de gigantesques dessins, ou g√©oglyphes, est maintenant divis√© en deux par une route qui coupe litt√©ralement certains symboles en deux ! De plus, comme il est n√©cessaire d’observer ces √©nigmes arch√©ologiques du haut des airs, il va sans dire que le volume de k√©ros√®ne br√ »l√© dans la r√©gion est astronomique !

En fait, dans la r√©gion du Machu Picchu, l’augmentation de la pollution imputable au transport, composante essentielle de toute excursion, est devenue dramatique. L’avion, l’automobile, l’autobus, le train, les sources d’√©manations toxiques se multiplient au m√™me rythme que les profits r√©alis√©s sur le dos des touristes. Et on ne pense m√™me pas aux r√©sidents...

Le train contr√īl√© par la compagnie a√©rienne chilienne LAN, entre Ollantaytambo et Aguas Calientes, seul acc√®s au site du Machu Picchu, incarne √ lui seul une bonne part des absurdit√©s g√©n√©r√©es par le tourisme. Depuis quelques ann√©es, les √©trangers circulent dans des wagons confortables, alors que les r√©sidents p√©ruviens doivent se contenter de voyager dans des wagons moins modernes... accompagn√©s par la tonne de d√©chets produits quotidiennement dans la quarantaine d’h√ītels situ√©s √ Aguas Calientes.

Dans la r√©gion du Machu Picchu, comme les √©tablissements touristiques consomment une grande proportion de l’eau, de l’√©lectricit√© et des ressources disponibles, les r√©sidents sont victimes d’inflation galopante et de diverses p√©nuries chroniques. Et tout cela, c’est sans compter les effets du tourisme de masse sur le Machu Picchu lui-m√™me. Ce site arch√©ologique inca d’envergure, dont le nom signifie ¬« vieille montagne ¬ » en quechua, la langue locale, a √©t√© couronn√© r√©cemment comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde par l’organisme New Open World Foundation. Ce qui ne l’emp√™che pas d’√™tre menac√© par l’afflux effarant de visiteurs. Car m√™me si les autorit√©s disent vouloir limiter l’entr√©e √ moins de 1 000 personnes par jour, la tentation est trop grande d’en laisser entrer plus. Surtout √ 40 $ le billet !

L’UNESCO, qui surveille attentivement le site depuis 1983, estime qu’environ 400 000 touristes ont foul√© le sol de l’ancienne cit√© sacr√©e durant la seule ann√©e 2004, ce qui fait craindre une d√©gradation acc√©l√©r√©e du lieu. Genevi√®ve Guay abonde dans le m√™me sens. ¬« Le sol descend de plusieurs centim√®tres par ann√©e √ cause du trop grand nombre de visiteurs. Les sp√©cialistes s’attendent √ un glissement de terrain important dans un avenir proche ¬ », d√©plore-t-elle.

L’acc√®s au Wayna Picchu, le pic rocheux qui surplombe le site, est d√©j√ limit√© √ 400 personnes par jour. Quant au mythique Chemin des Incas, qui permet de rejoindre le Machu Picchu en trois ou quatre jours de marche, une r√©solution gouvernementale de 2002 permet √ seulement 500 chanceux de le fouler chaque jour, onze mois par ann√©e. Ces tentatives de contr√īle prouvent que certains tiennent malgr√© tout √ conserver ce monument et son √©cosyst√®me particulier le plus longtemps possible, peu importe l’argent disponible.

Pour un tourisme plus profitable

√€ quelques semaines de la Journ√©e internationale du tourisme, le 27 septembre, il n’est pas inutile de rappeler l’existence d’un Code mondial d’√©thique du tourisme, ent√©rin√© par l’ONU en d√©cembre 2001. Ses 10 articles forment un ensemble de principes d√©fendant un ¬« ordre touristique √©quitable, responsable et durable ¬ ». √‰videmment, ce Code n’a aucune valeur l√©gale. Pour reprendre les paroles du secr√©taire de l’OMT, ¬« (...) ce n’est qu’avec votre coop√©ration que nous pourrons sauvegarder l’avenir de l’activit√© touristique et accro√ģtre la contribution du secteur √ la prosp√©rit√© √©conomique, √ la paix et √ l’entente entre toutes les nations du monde. ¬ »

En fin de compte, les touristes ne doivent pas n√©cessairement cesser de vouloir d√©couvrir de lointaines contr√©es et leurs habitants. Mais il leur faut trouver des fa√ßons de minimiser leurs empreintes. Ramasser ses d√©chets, se d√©placer √ pied plut√īt qu’en taxi, donner des pommes aux enfants au lieu de sous, acheter des souvenirs chez l’artisan m√™me et non dans une boutique souvenir : autant de petits gestes apparemment insignifiants qui peuvent finir par faire une grande diff√©rence.

Pour plus d’information sur le Code mondial d’√©thique du tourisme, consultez le http://www.unwto.org/code_ethics/fr/global.htm.

Source : Alternatives (http://www.alternatives.ca), ao√ »t 2007.

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