Argentine
Les ¬« cartoneros ¬ » : recycler le ch√īmage
par Laura Caniggia
Article publiť le 14 septembre 2007

Lorsque le travail a √©t√© transform√© en d√©chet, eux, ils ont d√ » descendre dans la rue pour le r√©cup√©rer, le recycler. Cinq ans ont pass√© depuis l’√©clatement de la crise. On ne consid√®re plus les ¬« cartoneros ¬ » comme un ¬« symbole national ¬ » mais, m√™me si √ pr√©sent on les ignore, ils continuent de survivre avec ce que les autres ont en trop.

Le silence habituel d’une nuit de lundi, s’interrompt. Le bruit des roues tournant sur l’asphalte se fait de plus en plus fort, jusqu’√ ce qu’il s’empare du lieu.

Au coin de O’Higgins et de Manuela Pedraza, sur Nu√Īez, les chariots sont gar√©s et au milieu de la foule se trouve l’objet qui stimule le rassemblement : une grande marmite.

On est en juin, un lundi froid de l’hiver argentin de 2002, huit membres de l’Assembl√©e des habitants Nu√Īez – Saavedra se tiennent derri√®re l’offrande et demandent aux cartoneros [litt√©ralement cartonniers] de former une file.

Juste au coin, sur un mur gris qui est dans le dos des habitants mais devant les yeux des cartoneros, on lit : ¬« Avec la d√©mocratie on mange, on soigne et on √©duque ¬ ». Les convives avancent progressivement, ils s’approchent petit √ petit de ce qui est pour beaucoup leur unique repas quotidien, et cette proph√©tie de l’√©poque d’Alfonsin exprim√©e alors que l’illusion de la justice sociale paraissait tangible, devient de plus en plus nette devant leurs yeux et de plus en plus diffuse dans leur r√©alit√©.

Cette c√©r√©monie, cette communion entre cinquante Argentins, avait lieu tous les lundis. Lorsque la crise √©clata, il y a d√©j√ cinq ans, une partie de la classe moyenne s’organisa en assembl√©es et se trouva – pour la premi√®re fois – en contact avec ceux qui souffraient des cons√©quences de 25 ans d’un mod√®le √©conomique orient√© vers la concentration de la richesse et le ch√īmage.

Dans la tentative de couvrir les besoins √©l√©mentaires de la moiti√© de la soci√©t√©, les marmites populaires, le triage des d√©chets en s√©parant r√©sidus et aliments pour le cartonero du p√Ęt√© de maisons, devinrent une routine.

Mode de carton

Aider les cartoneros, filmer les cartoneros, √©crire sur les cartoneros, donner un sandwich aux cartoneros, trier sa poubelle pour les cartoneros, mettre aux ench√®res les cartoneros, √©tait √ la mode. On avait cess√© d’entendre le discours r√©pressif. Il √©tait devenu √ la mode, il √©tait bien vu de soutenir ¬« la cause des cartoneros ¬ ».

Un sondage publi√© par le quotidien P√°gina/12 r√©v√©lait que 90% des Porte√Īos, les habitants de Buenos Aires, avaient une attitude favorable face √ ce nouveau ph√©nom√®ne social, et une revue de mode les identifiait comme symbole d’ ¬« identit√© nationale ¬ ».

¬« Cinq cents familles de Palermo trient leur poubelle pour les cartoneros ¬ », annon√ßait un gros titre d’octobre 2002. La solidarit√© entre les Argentins √©tait √©mouvante, on pensait que c’√©tait une rupture, une √©tape de prise de conscience et de transformation.

¬« Je pr√©f√®re leur faciliter la t√Ęche plut√īt qu’ils d√©chirent les sacs et que les poubelles soient r√©pandues sur tout le trottoir ¬ », expliquait, quelques paragraphes en dessous, une parfaite propri√©taire d’un appartement situ√© sur les hauteurs de ce quartier vert.

Beaucoup leur donnaient de la nourriture ; m√™me Mirtha Legrand [1] d√©jeuna avec plusieurs d’entre eux. Elle les fit asseoir sur les chaises en velours, devant la table en bois de ch√™ne et leur fit porter √ la bouche de fins sandwichs avec des couverts en argent.

¬« Il y a des gens qui se nourrissent des poubelles ¬ », affirma, au milieu de la conversation t√©l√©visuelle, Maria Julia Navarro, cartonera de 54 ans √ Villa Soldati, et elle raconta √ la Chiqui [Mirtha Legrand] que le p√®re de ses quatre enfants √©tait alcoolique et la battait. ¬« J’ai v√©cu dans des maisons squatt√©es, on m’a d√©log√©e et je suis rest√©e dix ans sous un pont ¬ », se souvint-elle, et la diva des d√©jeuners de lui demander : ¬«  Personne ne te voyait ? ¬ ». ¬« Il y a beaucoup de gens qui vivent ainsi ¬ », fit remarquer Cristina, de la coop√©rative El Ceibo, et la pr√©sentatrice de r√©pliquer : ¬« Cela me met vraiment en col√®re parce que moi je paye beaucoup d’imp√īts ¬ ».

Mais la mode de carton ne s’est pas limit√©e au territoire argentin. Beaucoup d’artistes et d’√©tudiants √©trangers sont venus observer la vie des cartoneros. Il y eut m√™me un commerce qui transforma la mis√®re en art.

Vente aux ench√®res en ligne des objets des cartoneros du Train blanc [2] ! Un Hollandais rapporta d’Argentine 64 objets (des jouets et des tupperwares jusqu’√ de vieilles cam√©ras et des assiettes) trouv√©s par les cartoneros dans les d√©chets de Belgrano, Colegiales et Villa Urquiza ; il enregistra les voix des ramasseurs et les mit en vente sur le Web.

On a √©crit des tangos d√©di√©s au m√©tier des ¬« r√©cup√©rateurs urbains ¬ », on a organis√© des congr√®s et des d√©bats, et on a m√™me approuv√© une loi qui pr√©tendait r√©guler l’activit√©.

Enfance recyclée

5 octobre 2002 : La loi n¬°992 cr√©e le Programme de R√©cup√©rateurs urbains et de Recyclage des R√©sidus solides dans la ville de Buenos Aires (PRU). Le gouvernement de la ville de Buenos Aires la d√©crit g√©n√©reusement ainsi : ¬« Cette proposition est destin√©e √ cr√©er les bases d’une politique publique visant √ consolider la r√©cup√©ration et le recyclage dans la ville, tout en am√©liorant les conditions et les moyens de travail des r√©cup√©rateurs urbains et en les renfor√ßant comme acteur social et agent √©conomique. En m√™me temps, on pr√©tend favoriser la pratique de triage √ domicile et renforcer les circuits de recyclage sans affecter la propret√© et l’hygi√®ne urbaine ¬ ».

Quelques mois plus tard, le juge des contentieux administratifs, Augusto Kersman, la déclara anticonstitutionnelle car Рentre autres atrocités Рcette régulation favorisait le travail infantile.

¬« Le gouvernement de la ville devra donner aux enfants entre 15 et 17 ans, qui travaillent comme cartoneros la possibilit√© d’abandonner leur activit√© pour √©tudier au moyen d’une bourse scolaire plus une indemnit√© qui sera √©quivalente √ ce qu’ils gagnent en ramassant les poubelles dans les rues ¬ », ordonna-t-il.

Le jugement √©tablissait aussi la ¬« caducit√© imm√©diate ¬ » des licences de cartoneros que l’on aurait octroy√©es aux moins de 14 ans. Officiellement, on avait reconnu que 128 enfants entre 15 et 17 ans avaient √©t√© inscrits comme cartoneros et que, parmi eux, ¬« seuls 57 avaient re√ßu une licence ¬ ». Cependant, la plaignante de l’opposition Patricia Bullrich affirmait que le nombre de mineurs r√©pertori√©s comme cartoneros atteignaient les 1 700, et que la rue confirmait ce fait.

Economie de papier

Cette loi promettait aussi de les conforter ¬« comme acteur social et agent √©conomique ¬ ». Quand la r√©glementation fut approuv√©e, le carton √©tait cot√© √ 15 centimes, le papier blanc √ 29 le kilo et le m√©tal √ deux pesos le kilo. Au bout d’un an, les r√©cup√©rateurs urbains s’√©taient multipli√©s par deux et les cours de ce qui √©tait collect√© baissaient de 50%.

Quand le ch√īmage et le sous-emploi touchaient presque six millions de personnes, la collecte de papier et de carton √©tait devenue la source de revenus de 154 000 personnes. Mais m√™me dans ce secteur, la diff√©rence entre ce que per√ßoivent ceux qui ramassent les papiers de la rue et leurs interm√©diaires est de plus du double. Et le prix final du papier recycl√© est dix fois sup√©rieur √ ce que per√ßoit le cartonero.

Tandis que les cartoneros touchent entre 15 et 20 centimes par kilo de carton recyclable, les petits entrep√īts gagnent 50 centimes et les grands stockeurs 56. La br√®che s’ouvre √ nouveau pour qu’entrent plus d’interm√©diaires et le prix de gros du kilo de caisses de carton recycl√© arrive √ 2,6 centimes.

L’√©cart entre les uns et les autres est encore plus grand si l’on prend en compte le niveau de concentration de ce commerce. Trois entreprises : Zucamor, Smurfit Argentina et Cartocor participent √ 50% des ventes totales d’un commerce qui – selon une enqu√™te r√©alis√©e par l’Organisme unique r√©gulateur de services publics de la ville de Buenos Aires– engendrait quelques cent millions de pesos annuels en pleine crise.

Regards de plastique

Malgr√© ce que pourraient supposer ceux qui n’ont pas √©t√© oblig√©s de sortir pousser le chariot, un relev√© r√©alis√© par le gouvernement de Buenos Aires fin 2002 d√©montrait – sur mille cas interrog√©s – que la majorit√© des cartoneros √©taient entr√©s dans cette activit√© au cours de l’ann√©e.

¬« Moi je m’√©tais achet√© mon cheval parce qu’apr√®s m’√™tre retrouv√© sans travail dans le b√Ętiment, je r√™vais de devenir le marchand de l√©gumes ambulant du quartier ; mais cela ne s’est jamais r√©alis√© et j’ai d√ » sortir retourner les sacs poubelle ¬ », se souvient Francisco Monzon dans le Bajo Flores, qui avoue que, au d√©but, il avait honte de sortir avec le chariot, et c’est pourquoi il passait dans les rues les plus sombres.

Ce sont des Argentins qui ont d√ » sortir collecter du travail, le recycler, lorsqu’il a √©t√© transform√© en d√©chet. Ils forment l’arm√©e de ch√īmeurs sortie perdante de la d√©r√©gulation du travail, avec les privatisations, avec la concentration de la richesse.

Ils ne d√©jeunent plus avec Mirtha Legrand ; √ Palermo, les poubelles sont √ nouveau m√©lang√©es et ils ont cess√© d’√™tre des protagonistes de galeries d’art. Mais le silence habituel de la nuit du lundi, du mardi, du mercredi, du jeudi, du vendredi, du samedi et du dimanche continue d’√™tre interrompu.

Le bruit des roues tournant sur l’asphalte se fait de plus en plus fort et s’empare de la ville. Mais au coin de O’Higgins et de Manuela Pedraza, sur Nu√Īez, il n’y a pas d’agitation, il n’y a pas de rassemblement, la marmite n’est pas l√ . Les chariots ne sont pas gar√©s ; ils passent √ c√īt√© du mur gris et continuent plus loin jusqu’√ la gare du Train blanc.

Notes :

[1[NDRL] Célèbre actrice et animatrice de TV argentine, connue aussi comme Chiquita.

[2[NDLR] Le Train blanc, Tren blanco, est un train qui voyage de nuit et est charg√© de ¬« ramasser ¬ » les exclus du syst√®me.

Source : Agencia ISA (http://www.agenciaisa.com.ar), avril 2007.

Traduction : St√©phanie Tribondeau, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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