De la Colombie au Mexique
Les FARC et le terrorisme
par Carlos Montemayor
Article publiť le 23 janvier 2008

Le vendredi 11 janvier, dans un discours √ l’Assembl√©e nationale de son pays, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien a os√© proposer la reconnaissance des Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie (FARC) comme force bellig√©rante. Les r√©actions nationales et internationales √©taient en grande partie pr√©visibles.

Par exemple, le gouvernement colombien a rejet√© imm√©diatement la proposition de reconnaissance des FARC comme force bellig√©rante et a insist√© sur la voie militaire pour les extirper comme ¬« un cancer ¬ » afin que la Colombie devienne ¬« un pays sans terroristes ¬ » en 2010. L’initiative de Chavez a √©t√© critiqu√©e dans les cercles politiques colombiens, pour constituer notamment une intervention dans les affaires internes de la Colombie. Le porte-parole du D√©partement d’√‰tat, Sean Mc Cormack, a rejet√© le 14 janvier la proposition de retirer les FARC de la ¬« liste des organisations terroristes ¬ ». En Allemagne, la chanceli√®re Angela Merkel a fait preuve le lendemain d’un m√™me ¬« scepticisme ¬ ».

Int√©ressante proposition que celle du pr√©sident Chavez, non pas parce qu’elle serait impossible √ mettre en œuvre mais par l’importance d’ouvrir le d√©bat au niveaux national et international sur le concept subjectif et pratique de ¬« terrorisme ¬ » (…). Particuli√®rement quand l’¬« ing√©rence internationale ¬ », √ notre √©poque, ne vient pas de cercles terroristes mais de milieux financiers.

La s√©natrice colombienne Piedad Cordoba a exprim√© de son c√īt√©, le 13 janvier, que ¬« les gens doivent comprendre que les FARC sont v√©ritablement une arm√©e, un sujet politique dans le pays, une r√©alit√© politique et qu’on ne peut faire fi de ceci, (…) [sinon] nous n’obtiendrons pas ce que nous voulons, la lib√©ration de tous les compa√Īeros ¬ ». L’argument est important : ¬« Elles sont un acteur politique dans le pays, une r√©alit√© politique ¬ ». C’est justement la dimension que plusieurs gouvernements dans le monde essaient d’√©liminer, d’occulter ou de d√©naturer √ propos de processus sociaux d’opposition ou de mouvements de r√©sistance √ des occupations territoriales par des forces √©trang√®res. Il n’est pas difficile de se rendre compte qu’en Tch√©tch√©nie, en Irak, en Palestine, au Pakistan ou en Colombie, pour prendre quelques exemples, on disqualifie politiquement des mouvements et des processus sociaux de mani√®re int√©ress√©e. La demande de reconnaissance des FARC comme force bellig√©rante a de similitudes avec de nombreux cas dans de nombreux pays du monde, dont le Mexique.

En juillet 1997, plusieurs documents des services mexicains de renseignement militaire √©taient divulgu√©s dans l’hebdomadaire Proceso. On pouvait lire dans l’un d’entre eux une lettre adress√©e au ministre de la D√©fense du Mexique :

¬«  En 1991 et 1992, le docteur Alberto Z√©kelly, fonctionnaire du minist√®re des Relations ext√©rieures √ l’√©poque, s’est rendu au minist√®re de la D√©fense nationale pour que celui-ci marque son accord pour que notre pays souscrive le Protocole II additionnel aux Conventions de Gen√®ve [1], qui r√©gule des conflits arm√©s internes. Ce minist√®re exprima son d√©saccord, il consid√©rait que la signature de ce protocole mena√ßait la souverainet√© du pays et ouvrait la possibilit√© d’une ing√©rence ext√©rieure qui, dans un cas d√©termin√©, notamment √ propos de bandes de narcotrafiquants, aurait pu leur faire obtenir un statut de bellig√©rants. Ils auraient pu ainsi en appeler au droit international. Face √ ce refus, le docteur Z√©kelly proposa qu’on accepte une demande la Croix Rouge internationale d’ouvrir un bureau au Mexique. Le minist√®re en question exprima aussi son d√©saccord sur ce point. ¬ »

Il est clair que le minist√®re de la D√©fense s’est oppos√© √ la signature par le Mexique du Protocole II additionnel aux Conventions de Gen√®ve parce qu’il avait d√©tect√© la pr√©sence du groupe arm√© qui allait se faire conna√ģtre par la suite comme l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN, sigles en espagnol). La signature du Protocole favorisait, en termes militaires, le groupe arm√© avant m√™me qu’il lance sa d√©claration de guerre. Mais l’autre argument √©tait particulier : une telle signature mettait en danger notre souverainet√© car il faciliterait l’ing√©rence internationale. Cette vision est contradictoire non seulement de par l’ ¬« ing√©rence ¬ » que le Mexique subissait depuis d√©j√ un certain temps √ cause des organismes financiers internationaux, mais aussi par le simple fait que l’engagement croissant de l’arm√©e dans la lutte contre la drogue est le r√©sultat d’une ing√©rence internationale.

La loi √©tats-unienne d√©finit le terrorisme comme la ¬« violence pr√©m√©dit√©e, motiv√©e politiquement et perp√©tr√©e contre des cibles non combattantes par des groupes sous-nationaux ou des agents clandestins ¬ » et le terrorisme international comme celui qui ¬« implique des citoyens ou le territoire de plus d’un pays ¬ ». En septembre 2001, le D√©partement d’√‰tat publia le rapport global sur le terrorisme, qui identifiait 29 organisations terroristes partout dans le monde. Parmi elles, 14 √©taient de tendance extr√©miste islamiste et b√©n√©ficiaient d’un certain type de soutien ouvert ou clandestin de gouvernements de pays comme l’Afghanistan, la Syrie, l’Iran ou la Libye.

Le rapport du D√©partement d’√‰tat d√©crivait chacune des organisations, ses principales activit√©s, une estimation de sa puissance, son th√©√Ętre d’op√©ration et ses appuis ext√©rieurs. Les organisations consid√©r√©es comme terroristes √©taient surtout de fondamentalistes islamistes et d’extr√™me gauche. Avaient √©t√© inclues dans la liste des organisations comme les FARC, de Colombie, l’ETA, d’Espagne et l’IRA irlandaise.

Selon ce rapport, les organisations fondamentalistes islamiques avaient augment√© leur activit√© par l’explosion de violence dans le conflit isra√©lo-palestinien en septembre 2000, une donn√©e importante parce que le rapport signalait que la majorit√© d’entre elles avaient Isra√« l et les Etats-Unis comme principales cibles. Ce qui veut dire que la caract√©ristique qui fait que les √‰tats-Unis consid√®rent ces organisations comme terroristes n’est pas la ¬« terreur ¬ » qu’exercent ces groupes ou le dommage qu’ils produisent pour la population civile mais la disqualification politique (…).

En avril de l’an dernier, on a consid√©r√© comme une forme de modernisation des lois au Mexique le fait de reconna√ģtre le d√©lit de terrorisme comme une r√©alit√© mondiale dont on doit se pr√©munir, en sachant que le terme terrorisme n’est pas le r√©sultat, en termes r√©els, d’une analyse sociale mais provient d’une disqualification politique pratique. Au Mexique, on pr√©tend assimiler le concept de terrorisme aux groupes qui entreprennent certaines actions ¬« qui provoquent de l’inqui√©tude, de la peur ou de la terreur dans la population ou au sein d’un de ses groupes ou secteurs, pour porter atteinte √ la s√©curit√© nationale ou faire pression sur les autorit√©s pour qu’elle prennent une d√©cision ¬ ».

Il est dangereux de faire r√©f√©rence au terrorisme comme une force qui cherche ¬« √ faire pression sur les autorit√©s pour qu’elles prennent une d√©cision ¬ ». Le risque ici r√©side dans la tentation de confondre le terme terrorisme avec la contestation sociale. C’est sur base de cette tentante confusion qu’on explique les r√©actions imm√©diates des gouvernements colombiens et √©tats-uniens de rejet de la reconnaissance des FARC comme force bellig√©rante. C’est aussi sur cette base que l’on peut expliquer la r√©action extr√™me de C√©sar Gaviria, leader aujourd’hui du Parti lib√©ral (colombien) : ¬« Les affirmations du pr√©sident Chavez constituent une grave violation de la Charte d√©mocratique interam√©ricaine ¬ ». Une curieuse r√©action, surtout que maintenant, au Mexique et sur tout le continent, les √©lites financi√®res et industrielles, le syst√®me bancaire (qui a cess√© d’√™tre mexicain dans notre cas), les entreprises transnationales, les gouvernements des Etats-Unis, le Fonds Mon√©taire International (FMI) et la Banque mondiale font pression sur toutes sortes d’autorit√©s, avec de magnifiques r√©sultats. Devant cette pression r√©elle pour que les autorit√©s prennent ¬« une d√©cision ¬ », la pression des ¬« terroristes ¬ » ressemblent √ une farce.

Notes :

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), M√©xico, 17 janvier 2008.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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