Venezuela : les impossibles cinq mois d’attente
par Vladimir Caller
Article publi le décembre 2002

Caracas ne connaît plus le calme. Une curieuse union sacrée entre une branche très politisée du syndicalisme et les secteurs les plus conservateurs du patronat est engagé dans une grève ouvertement insurrectionnelle contre le président Chávez. Cette grève fait suite  une incessante agitation où les appels  manifester succèdent aux appels  contre-manifester, les "trancazos(blocage physique des routes) aux "des-trancazos", le tout dans une ambiance qu’on pourrait qualifier de coup d’état permanent.

Le paradoxe, au moins en apparence, est que le problème paraît réduit  une banale histoire de dates pour un référendum plébiscitaire avec, d’un côté, un Président disposé  le faire, suivant les préceptes constitutionnels, au mois d’ao »t 2003 et, de l’autre, la frange radicale de l’opposition, qui voudrait l’imposer pour le mois de février.

Un observateur non averti, constatant une telle ampleur de dégâts, d’agitation, de violences en tous genres et de chaos, doit se dire, "si nous sommes déj en décembre, qu’est-ce que cela peut faire d’attendre le mois d’ao »t pour faire le référendum et pouvoir ainsi retourner  la normalité pendant quelques mois ? Le mot est dit, " normalité ". En effet, s’il devait y avoir un terme interdit dans le dictionnaire des putschistes de Caracas et de leurs mentors, c’est bien ce terme-l . Parce que pour ce genre d’opposants, la seule chose qui compte est d’entretenir l’agitation, d’occuper toute l’attention de gouvernement  faire face au chaos ainsi préfabriqué, de l’empêcher de continuer l’indispensable transformation du pays et, surtout, d’arrêter la série de résultats positifs qu’il commençait  obtenir et que les cinq mois abhorrés permettraient de confirmer.

Ainsi pourront-ils dire, suite  cette obstruction permanente, que ce Président n’a rien fait, que son modèle de transformation pacifique d’un pays aussi richissime qu’injuste ne marche pas et que, tout compte fait, il n’y qu’ revenir au statu quo de toujours et  la version made in bush de la mondialisation que Washington veut imposer  toute l’Amérique latine.

Il faut convenir pourtant que ce Président, de surcroît mulâtre dans un pays passablement raciste, a commis tous les crimes imaginables pour mériter des grands possédants vénézuéliens et de ses mentors internationaux, une telle collection de châtiments et rancunes. A commencer en heurtant de puissants intérêts par l’arrêt de la privatisation du pétrole, et ce, pour toujours puisqu’il l’a déclaré ressource imprescriptible de la nation ; puis en mettant en place une réforme agraire qui oblige les grands propriétaires  cultiver des terres qu’ils laissent en friche en attendant des avenirs de spéculation, et ce, sous peine d’être expropriés en faveur des paysans ; en ayant aussi établi une bande côtière de 80 kms. réservée aux seuls pêcheurs artisanaux mettant ainsi un terme aux pratiques des grands prédateurs de la pêche industrielle ; en ayant enfin établi que non seulement toute l’éducation publique sera gratuite, mais en instituant un système qui assure la garde des enfants y compris les après-midi de manière  permettre aux parents (et en l’occurrence,  nombreuses mères célibataires ou seules) de poursuivre une activité. Cerise sur le gâteau, le gouvernement assure pour ces enfants, toujours gratuitement, la fourniture de deux repas par jour. C’est ainsi que depuis que Chávez est au pouvoir, plus d’un million d’enfants ont bénéficié de cette scolarisation.

Bien entendu tout cela a un co »t et c’est l que le bât blesse, parce que ce pays exubérant de ressources connaît, comme la plupart des pays latino-américains, de profondes inégalités dans la distribution de la richesse nationale. Ainsi, selon une source peu suspecte de gauchisme [1], les 10 % les plus riches de la société possèdent environ 40 % des richesses du pays tandis que les 10 % les plus pauvres doivent se contenter de 1,6 %. Ce qui explique que 80 % de la population vit dans des conditions de grande pauvreté, et ce, malgré que le pays a déj perçu pour ses exportations pétrolières l’équivalant de 20 fois le Plan Marshall [2]. Avec pareil bilan, impossible donc de reformer sans toucher des (vieux) privilèges.

Ce n’est pas étonnant alors que parmi les architectes de l’agitation qui secoue Caracas aujourd’hui se trouvent les hauts exécutifs de l’entreprise pétrolière dont les revenus de base se situent entre 20 et 50 mille dollars par mois (auxquels s’ajoutent moult commissions) ; ce n’est pas étonnant non plus que les transnationales pétrolières américaines tels Exxon-Mobil, Chevron ou l’espagnole Repsol soient d’une extrême impatience face  ce dérangeur de Président qui a eu l’inélégance de frustrer le processus de privatisation du pétrole et de confirmer par voie constitutionnelle qu’il appartient au pays tout entier et pour toujours. Ni que dans la curieuse convergence mentionnée au début, la casse de rues  Caracas et la fuite de capitaux orchestrée  Wall Street soient parties du même objectif pour finir avec cette expérience iconoclaste.

C’est par contre étonnant que l’UE n’ait toujours pas réagi face au comportement gravement antidémocratique de Monsieur Aznar quand, lors de sa présidence de l’UE, il occupa au mieux ses talents pour soutenir le putsch d’avril lorsque les mêmes comploteurs d’aujourd’hui renversèrent pour 48 heures le Président élu. Et que maintenant même, quand on voit urbi et orbi qu’un projet caractérisé d’insurrection est en cours, l’actuelle présidence de l’UE ne trouve rien de mieux  faire que de fermer les yeux et de se limiter  lancer des vœux pieux de concorde. Peu courageuse manière, en effet, de parier sur la détérioration de la situation quand la morale politique exige, si l’on veut être cohérent avec ses proclamations de foi démocratique, de condamner sévèrement ces agissements putschistes.

Comme au Chili en 1973 ou au Nicaragua sandiniste des années 80, le Venezuela d’aujourd’hui représente un de ces rares moments de l’histoire latino-américaine où les oubliés de toujours arrivent  prendre le pouvoir, et ce, comble d’impertinence, par des moyens démocratiques. C’est pourquoi ceux qui ne le supporteront jamais se sont jurés de ne leur donner aucun sursis ; ne f »t-ce que de cinq mois.

Notes :

[2Ignacio Ramonet, "Le Monde Diplomatique", octobre 1999.

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