¬« Socialisme du XXIe si√®cle ¬ » en √‰quateur
par Jorge Leon
Article publiť le 18 novembre 2008

Le pr√©sident de l’√‰quateur, Rafael Correa, est l’un des leaders de la nouvelle gauche latino-am√©ricaine. Il jouit toujours d’une immense popularit√©, deux ans apr√®s son √©lection en d√©cembre 2006.

Le pr√©sident de l’√‰quateur, Rafael Correa, est l’un des leaders de la nouvelle gauche latino-am√©ricaine. Il jouit toujours d’une immense popularit√©, deux ans apr√®s son √©lection en d√©cembre 2006.

Le pr√©sident Correa brouille les limites entre gauche et droite, notamment parce qu’il n’est pas un proche des organisations contestataires, m√™me s’il est devenu leur repr√©sentant. Il est, cependant, le fruit de leurs actions qui depuis longtemps ont tenu t√™te aux r√©formes ax√©es sur le march√©.

Derri√®re le discours social de Rafael Correa, on peut retrouver la doctrine sociale de l’√‰glise catholique. Fier d’avoir √©t√© scout et d’avoir √©tudi√© chez les sal√©siens, le pr√©sident √©quatorien a d√©velopp√© son engagement durant sa p√©riode universitaire quand il a travaill√© pour une mission dans un village autochtone. Catholique pratiquant, il rejette l’avortement, mais consid√®re normal que les homosexuels aient le droit de former un couple sans adopter des enfants. D’un premier abord, Correa repr√©sente un nouveau mariage gauche-catholicisme. Il d√©fend toutefois clairement un √‰tat la√Įc et il n’a pas de probl√®me √ se brouiller avec les √©v√™ques qui rejettent ses positions.

La formation de son gouvernement r√©v√®le un axe de modernisation et d’engagement social. La moiti√© des ministres sont des femmes, dont une autochtone. L’un d’eux est noir. Ils sont jeunes et bard√©s de doctorats, tout comme Correa, docteur en √©conomie de l’Universit√© d’Illinois. Plusieurs membres de son √©quipe sont √©cologistes. Ses ministres sont issus de toutes les r√©gions. Ce sont des gens de classes moyennes, non pas de familles aux grands patrimoines ou aristocratiques, sauf exception. Ils incarnent un changement de g√©n√©ration.

Le mouvement politique qui l’a port√© au pouvoir, Alianza Pais (AP), est un regroupement d’organisations sociales et de quelques partis de gauche. Ces organisations contestataires et alternatives s’identifient avec le gouvernement par son discours nationaliste, anti-imp√©rialiste, favorable √ la r√©partition de la richesse et √ un r√īle central pour l’√‰tat.

Actions et politiques publiques

Le gouvernement de Rafael Correa veut r√©organiser l’√‰tat pour qu’il ait un r√īle de r√©gulation et d’intervention significatif. Il s’agit de mettre fin au d√©sordre cr√©√© par ce que le pr√©sident appelle ¬« la longue nuit n√©olib√©rale ¬ ». Dans cette vision n√©okeyn√©sienne, l’√‰tat ne doit pas √©tatiser, sauf exception. Il doit orienter ou inciter par la planification publique. Par exemple, il peut s’engager dans des domaines comme la production d’√©lectricit√© ou l’extraction de p√©trole pour garantir que les services soient rendus √ l’ensemble de la population ou pour assurer des rentr√©es fiscales. Le gouvernement est d’ailleurs tr√®s actif. Les travaux publics ont augment√© √ un point tel qu’il manque de ciment ! Le but √ long terme est de renforcer l’√©conomie nationale pour que le pays ne soit plus un simple exportateur de ressources naturelles et devienne √©nerg√©tiquement autonome d’ici dix ans.

Les politiques sociales demeurent une priorit√© pour le gouvernement √©quatorien afin de r√©duire la pauvret√©, am√©liorer la sant√©, l’√©ducation, le logement et l’environnement. Le budget dans ces domaines a presque doubl√©. Correa a rempli ses promesses gr√Ęce aux mirobolants revenus p√©troliers. Mais l’augmentation des d√©penses pr√©vues, combin√©e √ la chute actuelle du prix du p√©trole, remet en question ces g√©n√©reux plans gouvernementaux.

√€ bien des √©gards, ces propositions ressemblent aux projets des ann√©es 1970 des militaires nationalistes, modernisateurs √ l’√©poque. Elles ressemblent aussi aux socialismes europ√©ens du 19e si√®cle en ce qu’elles d√©finissent un cadre g√©n√©ral afin que le secteur priv√© se d√©veloppe et que les entrepreneurs nationaux acceptent les responsabilit√©s et les normes de l’√‰tat en √©change d’une reconnaissance de leurs droits.

D’un point de vue politique, Correa a gagn√© ais√©ment deux r√©f√©rendums depuis son √©lection en 2006. Le premier pour mettre sur pied une assembl√©e constituante charg√©e d’√©crire une nouvelle constitution ; le second pour approuver la Constitution.

L’appel √ une assembl√©e constituante lui a permis de contourner l’opposition du Congr√®s et de faire une Constitution qui, en plus d’affirmer de mani√®re in√©dite un √‰tat plurinational et pluriethnique, donne plus de pouvoir √ l’ex√©cutif. Le but de sa coalition politique est ce qu’il appelle ¬« la r√©volution citoyenne ¬ », qui mettrait de c√īt√© les partis et, en principe, √©tablirait une nouvelle √©thique publique pour r√©soudre les grands probl√®mes du pays avec l’active participation citoyenne.

En cr√©ant le Conseil de participation citoyenne et de contr√īle social, form√© de citoyens ind√©pendants des partis, la nouvelle Constitution a institu√© un v√©ritable quatri√®me pouvoir d’√‰tat. Ce conseil a re√ßu des comp√©tences qui √©taient autrefois du ressort du l√©gislatif. Il pourra m√™me prendre des initiatives l√©gislatives ou avoir un droit de regard sur toutes les activit√©s de l’√‰tat. Une comp√©tition entre ce nouveau pouvoir et le l√©gislatif est pr√©visible.

Gr√Ęce √ la nouvelle Constitution, le pr√©sident pourra √™tre r√©√©lu. En 2009, le pays va √©lire tous ses repr√©sentants √ tous les niveaux. On escompte une large victoire du gouvernement et le commencement d’une nouvelle p√©riode pour Correa qui veut rester 12 ans au pouvoir.

Premières dissensions au sein de son équipe

Rafael Correa est en froid avec une bonne partie de son mouvement Alianza Pais, notamment avec les √©cologistes et les autochtones. Il veut exploiter les principales r√©serves du p√©trole dans des zones prot√©g√©es de l’Amazonie. Correa est aussi devenu le principal alli√© des compagnies mini√®res, malgr√© les impacts environnementaux li√©s √ cette industrie. Correa ne l√©sine sur rien pour renforcer cette √©conomie d’extraction au d√©triment des autres alternatives, sans doute plus exigeantes et aux r√©sultats non imm√©diats.

Malgr√© tout, Rafael Correa re√ßoit l’approbation de 70 % de la population √©quatorienne, alors que les pr√©sidents ant√©rieurs en obtenaient moins de 30 %. Dans un pays qui, au cours des 12 derni√®res ann√©es, a eu 7 pr√©sidents dont 3 d√©mis √ la suite de protestations populaires, la frustration et la m√©fiance politique sont vives. C’est pr√©cis√©ment cela qui explique la popularit√© de Correa, qui promet de l’ordre et du changement avec un discours antiparti. Selon lui, les partis seraient les responsables des probl√®mes de l’√‰quateur.

Fort de la perte de l√©gitimit√© des partis politiques, Correa fait de la lutte politique un choix entre le bien et le mal. Si on n’est pas avec lui, on est contre lui. Plut√īt autoritaire, il ne parvient pas encore √ faire une place aux d√©bats propres √ la d√©mocratie. Il alimente une polarisation constante contre ses opposants, et dans le plus pur style populiste, il se constitue en leader, en communication directe avec la population, sans la m√©diation d’une organisation politique. Le gouvernement s’oppose √ toute forme de corporatisme, qu’il vienne de la chambre de commerce, d’associations de professionnels, de paysans, d’autochtones, de femmes... L’√‰tat, pour Alianza Pais, devrait garantir l’√©galit√© de tous sans privil√®ge pour personne. Le pr√©sident veut donner l’image d’un pouvoir incontest√© parce qu’il dispose de l’appui populaire. Ceci lui donne la l√©gitimit√© afin de se placer au-dessus de la loi. Dans son entourage, on consid√®re que pour r√©aliser les changements n√©cessaires, un pouvoir de ce type est essentiel.

Changement d’√©poque

La p√©riode Correa, c’est la fin du dogmatisme du march√© et l’√©mergence d’une autre √©poque, qui met en valeur plus de r√©gulation. Ce socialisme du XXIe si√®cle, sans filiation id√©ologique nette, a recours √ des valeurs du pass√© comme la nation ou la religion autant qu’aux id√©es contemporaines. En faisant de la lutte contre l’in√©galit√© sociale sa priorit√©, ce socialisme g√©n√©reux, et sans v√©ritable plan pour r√©pondre √ tant de besoins, est invivable sans une √©conomie solide.

L’aspect populiste autoritaire de Correa rappelle un vieux probl√®me en Am√©rique latine : la difficult√© d’int√©grer d√©mocratie et changement social. Devant le poids des oligarchies, il y a la tendance √ privil√©gier le poids d’un caudillo. Le rapport direct de celui-ci avec la population, en court-circuitant les partis politiques, finit par vider la politique et la convertit au seul choix d’appuyer les causes du leader, alors que les acteurs actifs de la soci√©t√© perdent de leur dynamisme.
L’auteur est analyste politique au Centre de recherche sur les mouvements sociaux de l’√‰quateur.

Source : Alternatives, 27 novembre 2008.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info