Brésil
Lula, l’Amazonie et la croissance √ tout prix
par Thomas Coutrot
Article publiť le 2 janvier 2009

Lula a √©t√© √©lu pr√©sident de la R√©publique br√©silienne le 6 octobre 2002. 6 ans apr√®s, son bilan est en demi-teinte. La d√©mission r√©cente de sa ministre de l’Environnement l’illustre.

Marina Silva, la charismatique ministre de l’Environnement du Br√©sil, a remis sa d√©mission √ Lula en mai dernier. M√™me si elle s’est abstenue de critiques ouvertes, elle est le premier membre de l’√©quipe Lula √ d√©missionner clairement pour raisons politiques depuis l’√©lection de Lula en 2002 – les autres ministres d√©missionnaires ayant d√ » partir pour des motifs moins honorables, en g√©n√©ral √ la suite de mises en cause judiciaires. La d√©mission de Marina Silva jette la lumi√®re sur les ambigu√Įt√©s du bilan, √ mi-parcours de son second mandat, de la politique √©conomique et √©cologique de Lula. Le cas br√©silien illustre bien les difficult√©s de la gauche √ sortir de la religion de la croissance et √ placer les enjeux socio-√©cologiques au cœur de sa politique. Car au Br√©sil comme ailleurs la destruction environnementale rapporte beaucoup √ une petite minorit√©, mais co√ »te cher √ la soci√©t√© et √ la plan√®te.

Marina Silva, ancienne syndicaliste et militante de longue date pour la pr√©servation de l’Amazonie, a expliqu√© sa d√©mission par la r√©sistance croissante des grands int√©r√™ts √©conomiques et financiers √ sa politique – une critique implicite √ la bienveillance de Lula pour ces int√©r√™ts. Depuis plusieurs mois, le patronat et les grands propri√©taires fonciers se plaignaient des ¬« lourdeurs administratives ¬ » et de la lenteur des services du minist√®re √ accorder les ¬« autorisations environnementales ¬ » n√©cessaires pour lancer des projets d’investissement. Dans un discours controvers√© tenu en novembre 2006, Lula avait montr√© du doigt les ¬« entraves √ la croissance √©conomique ¬ » repr√©sent√©es par ¬« l’environnement, les indiens, les quilombolas ¬ » (ces communaut√©s d’anciens esclaves noirs fugitifs, qui poss√®dent la terre collectivement comme les indig√®nes). Carlos Minc, le nouveau ministre de l’Environnement du gouvernement f√©d√©ral, a √©t√© choisi par Lula en fonction de sa r√©cente performance comme responsable de la politique environnementale de l’Etat de Rio de Janeiro, l’octroi en un temps record de la licence environnementale pour la construction d’un vaste complexe p√©trochimique (AFP, 15/05/08).

Un bilan social en demi-teinte

C’est que Lula a plac√© son second mandat sous le signe de la croissance √©conomique √ tout prix, en lan√ßant en 2006 le ¬« PAC ¬ » (Plan d’acc√©l√©ration de la croissance), l’√©cologie d√ »t-elle en p√Ętir. Son premier mandat (2002-2006) avait √©t√© marqu√© par l’obsession de la ¬« stabilit√© financi√®re ¬ » et de la ¬« gouvernabilit√© ¬ », acquise au prix de taux d’int√©r√™t tr√®s √©lev√©s – les plus √©lev√©s du monde en termes r√©els – b√©n√©ficiant au capital financier au d√©triment de la croissance (√ peine 2% par an en moyenne), de l’emploi et des salaires.

Malgr√© son acceptation des contraintes impos√©es par la finance internationale, Lula a su mener une politique sociale intelligente, bas√©e principalement sur deux instruments – la cr√©ation d’un syst√®me d’allocations familiales dit ¬« Bourse Famille ¬ » et la revalorisation du salaire minimum, qui a gagn√© 35% en pouvoir d’achat depuis 2002. Il a ainsi pu afficher des r√©sultats non n√©gligeables sans effaroucher les investisseurs. De 2002 √ 2008, le ch√īmage a un peu recul√© (de 9,2% √ 8% de la population active), atteignant son plus bas niveau depuis 10 ans. En outre, les emplois cr√©√©s sont de relativement bonne qualit√© : la proportion de travailleurs formels (salari√©s avec un contrat de travail et des droits sociaux), qui n’avait cess√© de reculer dans les ann√©es 1990 du n√©olib√©ralisme triomphant, a l√©g√®rement mais significativement augment√©, de 34 √ 36% de la main-d’œuvre. Surtout, le ¬« taux de pauvret√© ¬ » (d√©fini au Br√©sil comme le % de personnes gagnant moins que la moiti√© du salaire minimum) est pass√© de 35% en 2003 √ 24% en 2008 . Entre 2004 et 2008, les revenus du travail ont augment√© pour toutes les cat√©gories de la population, mais plus rapidement pour les moins ais√©es (+22%) que pour les plus riches (+5%), ce qui indique une tendance √ la baisse des in√©galit√©s.

Cependant, ces chiffres sont issus de l’enqu√™te sur l’emploi, qui ne comptabilise que les revenus du travail et pas les revenus financiers ou de la terre. Or la part des salaires dans la richesse nationale br√©silienne a continu√© √ reculer, √ 39% en 2007 (contre 45% en 1990). Ainsi l’augmentation des salaires dans l’industrie (+10% en pouvoir d’achat entre 2001 et 2008) demeure tr√®s inf√©rieure √ celle de la productivit√© du travail (+23%) : la rentabilit√© du capital a augment√© m√™me dans cette p√©riode de relative redistribution des revenus du travail. Le Br√©sil demeure l’un des pays les plus in√©galitaires au monde, l’un des plus violents aussi, avec une guerre civile larv√©e entre gangs et police qui fait rage dans les banlieues des m√©tropoles.

Conscient de ces limites, et sous pression de son parti, le Parti des travailleurs (PT), et des syndicats, Lula a donc d√©cid√© une politique plus volontariste de croissance √©conomique pour son second mandat, avec un objectif de 5% par an – objectif d√©j√ atteint en 2007 et pr√©vu en 2008 [1] . Le Plan d’acc√©l√©ration de la croissance (PAC) a √©t√© salu√© par la gauche br√©silienne comme le retour du volontarisme √©conomique. Il pr√©voit des investissements publics et des partenariats public-priv√© √ hauteur de 260 milliards de dollars entre 2007 et 2010. Il est principalement ax√© sur la construction ou la r√©fection des infrastructures : routes, a√©roports, ports, centrales thermiques, hydro√©lectriques et nucl√©aires…, afin de favoriser la croissance et en particulier celle des exportations agricoles, v√©ritable locomotive de l’√©conomie br√©silienne depuis plusieurs ann√©es.

La fragile locomotive des exportations agricoles

Car le PAC parie sur l’approfondissement du mod√®le de croissance tir√© par les exportations de produits agricoles (soja, cellulose, viande, √©thanol de canne √ sucre), produits par l’agrobusiness. La logique macro√©conomique en est implacable, voire rudimentaire : 1 million d’hectares d√©frich√©s pour le soja, c’est 3 millions de tonnes de grains, soit 530 millions de dollars d’exportations et 51 000 emplois suppl√©mentaires [2]. Cela le conduit √ d√©laisser de fait la r√©forme agraire qui √©tait une priorit√© affich√©e du premier gouvernement Lula. Ce dernier affirme avoir fourni des terres √ 380 000 familles pendant son premier mandat, chiffre contest√© par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), qui estime que dans la moiti√© des cas il s’est agi seulement de la r√©gularisation d’occupations de terres d√©j√ r√©alis√©es avant l’√©lection de Lula, et √©value √ 5 millions – soit 18 millions de personnes - le nombre de familles sans terre. En tout cas, la r√©forme agraire a d√©sormais quitt√© la liste des priorit√©s gouvernementales. Au contraire, pour favoriser l’essor de l’agrobusiness, le gouvernement a lib√©ralis√© de fa√ßon in√©dite le march√© du travail agricole, par un d√©cret de 2007 autorisant l’embauche de salari√©s agricoles temporaires sans contrat de travail, pour une dur√©e allant jusqu’√ dix mois. Le secteur de l’oligarchie fonci√®re et des grands groupes agricoles, qui exploitent le soja et la canne √ sucre, constituent d√©sormais un des principaux alli√©s politiques du gouvernement Lula au Congr√®s : le PT y √©tant minoritaire m√™me avec ses alli√©s de gauche, Lula a n√©goci√© le soutien des repr√©sentants des grands propri√©taires en adoptant une politique √©conomique conforme √ leurs int√©r√™ts. C’est pourquoi Lula et son ministre des Affaires √©trang√®res, Celso Amorim, sont aujourd’hui les plus fervents partisans de la lib√©ralisation des march√©s agricoles et poussent √ la reprise des n√©gociations de Doha pour sauver l’Organisation mondiale du commerce (OMC)… [3] La conjoncture internationale tr√®s favorable des ann√©es 2004-2008 sur les march√©s agricoles mondiaux a permis une croissance formidable des exportations de commodities et un d√©veloppement de l’agrobusiness. D’o√Ļ des cr√©ations d’emploi qui, venant en plus des hausses du salaire minimum et des prestations sociales, ont favoris√© un essor de la consommation populaire, avec des retomb√©es positives pour l’agriculture familiale, qui produit l’essentiel des aliments des Br√©siliens (le riz, les haricots, le manioc, les fruits et l√©gumes…).

Mais cette politique √©conomique place le Br√©sil dans la d√©pendance de la conjoncture sur des march√©s internationaux de plus en plus instables avec la sp√©culation sur les ¬« produits financiers d√©riv√©s ¬ » attach√©s aux produits agricoles et miniers, et aujourd’hui gravement affect√©s par la r√©cession mondiale que va provoquer l’actuelle crise financi√®re. Plus grave encore, cette politique rencontre in√©vitablement ses limites sociales et √©cologiques. Des limites sociales connues depuis longtemps : la priorit√© au secteur agro-exportateur n’a jamais apport√© de solutions durables √ la question des in√©galit√©s, de la pauvret√©, de l’exode rural, de la violence urbaine… Une fois pass√© le boom des march√©s agricoles mondiaux, le Br√©sil risque de se confronter √ une nouvelle aggravation de ces probl√®mes. Mais les limites √©cologiques sont d√©sormais tout aussi √©videntes, au Br√©sil en particulier, dont le territoire abrite la plus grande part du bassin amazonien.

L’Amazonie menac√©e par les √©leveurs

Marina Silva avait engag√© une politique √©nergique de pr√©servation de la for√™t amazonienne : cr√©ation de r√©serves environnementales et d√©marcation de terres indig√®nes, surveillance √©troite via satellite des zones de d√©forestation, interdiction de l’acc√®s au cr√©dit bancaire et fin de l’impunit√© judiciaire pour les exploitants ill√©gaux de la for√™t, incitation √ un moratoire de l’extension du soja en Amazonie (adopt√© par de grandes transnationales comme Cargill, Carrefour, McDonald’s, sous la pression des ONG et du gouvernement)… En partie gr√Ęce √ ces mesures, le rythme de d√©forestation de l’Amazonie s’√©tait nettement ralenti entre 2002 et 2006. Mais, depuis 2007, il s’est √ nouveau acc√©l√©r√© : le boom des prix des produits agricoles (soja, viande) a rendu tr√®s rentable le d√©frichage m√™me ill√©gal de nouvelles portions de la for√™t. La lutte des grands riziculteurs contre la d√©marcation d√©finitive de la r√©serve indig√®ne Raposa Serra do Sol (pr√®s de la fronti√®re avec la Guyane) illustre l’enjeu : un violent conflit oppose ces agriculteurs, qui exploitent ill√©galement 14 000 hectares de terre dans cette r√©serve, aux indig√®nes Macuxi. Le Tribunal supr√™me f√©d√©ral doit trancher ce conflit √ l’automne 2008, et d√©cider si des non-indiens peuvent exploiter des terres dans une r√©serve indig√®ne. Une telle d√©cision porterait un coup tr√®s dur √ la notion m√™me de r√©serve indig√®ne et serait lourde de cons√©quence pour l’avenir de l’Amazonie, dont plus du quart de la superficie est aujourd’hui prot√©g√© par le statut de r√©serve indig√®ne, qui emp√™che toute exploitation √©conomique capitaliste.

Aujourd’hui, le Br√©sil, 8e puissance √©conomique mondiale, est d√©j√ le 4e√® pays √©metteur de gaz √ effet de serre, principalement √ cause de la d√©forestation. Ces derni√®res ann√©es, le principal responsable a √©t√© la demande des consommateurs √©trangers pour la viande br√©silienne. En effet, 80% des surfaces d√©bois√©es sont ensuite exploit√©es pour l’√©levage, destin√© principalement √ l’export. De 2000 √ 2006, les exportations br√©siliennes de viande bovine ont √©t√© multipli√©es par trois en volume : les trois-quarts de cette augmentation proviennent d’Amazonie. En dix ans (1996-2006), les br√ »lis et destructions foresti√®res li√©es √ l’accroissement de l’√©levage en Amazonie, ainsi que les √©missions de m√©thane d√ »es aux flatulences des nouveaux bovins, ont provoqu√© l’√©mission d’environ 10 milliards de tonnes d’√©quivalent CO2, l’√©quivalent de 2 ann√©es d’√©missions des Etats-Unis [4] !

A long terme l’impact sur l’Amazonie du changement climatique combin√© avec la d√©forestation risque d’√™tre d√©sastreux : selon le climatologue J. Marengo, au rythme actuel, la for√™t pourrait passer de 5,3 millions km2 aujourd’hui (85% de sa surface initiale) √ 3,2 millions km2 en 2050 (53%) ; avec le changement climatique le temps pourrait devenir plus sec et convertir cette for√™t r√©siduelle en savane [5]. Or un tiers des esp√®ces animales vivent aujourd’hui en Amazonie, qui constitue donc un r√©servoir unique de biodiversit√©. Le bassin amazonien repr√©sente environ 15% de l’eau douce mondiale, et constitue par son √©vaporation une ¬« machine √ pluie ¬ » pour le continent latino-am√©ricain. La for√™t amazonienne constitue √©galement un vaste puits de carbone, retirant (selon les estimations) de 250 millions √ 1,5 milliard de tonnes de CO2 de l’atmosph√®re terrestre chaque ann√©e. C’est peu face aux 50 milliards de tonnes d’√©quivalent-CO2 √©mis annuellement du fait des activit√©s humaines, et cela ne justifie pas le surnom de ¬« poumon de la plan√®te ¬ » parfois attribu√© √ l’Amazonie, mais cette contribution pourrait devenir n√©gative du fait de la d√©forestation et du r√©chauffement. Au total, la destruction probable de l’Amazonie si les tendances actuelles se prolongent aura certainement de lourdes cons√©quences non seulement pour le Br√©sil mais pour l’Am√©rique latine et la plan√®te.

La croissance contre l’√©cologie

Il y avait donc une contradiction manifeste entre la politique r√©solue du Minist√®re de l’environnement sous l’√©gide de Marina Silva et les grandes orientations macro√©conomiques du PAC. Cette contradiction prend de multiples formes. Ainsi une √©tude de l’Instituto de Pesquisa Ambiental da Amaz√īnia (Ipam) montre que la pose d’asphalte sur la route Transamazonienne (BR-230) et les routes Santar√©m-Cuiab√° (BR-163) et Manaus-Porto Velho (BR-319) – pr√©vue au PAC de Lula -, provoquera la d√©forestation de 180 000 km2, par suite des migrations anarchiques, de l’appropriation ill√©gale de terres et de l’avanc√©e de l’√©levage et de la monoculture que permettront ces travaux [6]. De m√™me le PAC incite au d√©veloppement des m√©canismes de ¬« d√©veloppement propre ¬ » pr√©vus au protocole de Kyoto, qui permettent √ des transnationales d’acheter des concessions en Amazonie pour planter des arbres en ¬« compensation ¬ » de leurs √©missions dans les pays du Nord. Peugeot a ainsi achet√© son ¬« puits de carbone ¬ » depuis 1998 en Amazonie et se vante d’avoir rebois√© 2000 hectares (sur les 400 millions que compte la for√™t amazonienne…). Mais les ONG √©cologiques d√©noncent ces projets qui le plus souvent implantent la monoculture d’eucalyptus ou d’autres esp√®ces non locales mais √ croissance rapide, qui n’assurent pas la reproduction des sols √ long terme. L’Amazonie n’est pas la seule r√©gion br√©silienne menac√©e : le cerrado, la plus grande zone de savane du monde, est √©galement mis en pi√®ces par la progression des cultures d’exportation.

La question de l’√©thanol fait particuli√®rement d√©bat au Br√©sil. Lula – et beaucoup de militants de gauche br√©siliens, y compris Marina Silva - rejettent vigoureusement les critiques √©manant des pays du Nord ou de la Banque mondiale concernant le d√©veloppement des agrocarburants, principalement de l’√©thanol √ base de canne √ sucre. Ils consid√®rent que le Br√©sil a le droit d’affirmer sa puissance √©conomique en exploitant ses ressources naturelles de fa√ßon durable : la substitution de l’√©thanol – une √©nergie renouvelable – aux combustibles fossiles serait une contribution majeure √ la lutte contre le r√©chauffement et un ¬« outil de solidarit√© avec les pays pauvres ¬ » (dixit Marina Silva) qui pourraient ainsi se procurer une √©nergie bon march√©. La surface plant√©e en canne √ sucre, aujourd’hui 70 000 km2, va passer √ 120 000 km2 en quatre ans – mais cela repr√©sente √ peine 1% de la surface agricole potentielle selon Marina Silva. En outre le climat amazonien √©tant impropre √ la culture de la canne √ sucre, l’Amazonie ne serait pas menac√©e par l’√©thanol.

Ce point de vue est fortement contest√© par les mouvements sociaux br√©siliens proches de la gauche catholique. Selon le MST la priorit√© aux agrocarburants est une ¬« atteinte √ la souverainet√© alimentaire ¬ » et vise √ ¬« mettre les paysans br√©siliens au service des pays riches pour les aider √ maintenir leurs niveaux √©lev√©s de consommation ¬ ». La visite au Br√©sil de G.W. Bush en mars dernier a scell√© le r√©chauffement climatique des relations Br√©sil-USA autour de l’essor des exportations d’√©thanol. Pour le MST la monoculture de la canne √ sucre affecte l’environnement par l’utilisation intensive d’engrais chimiques, d√©truit les √©quilibres des √©cosyst√®mes locaux et r√©duit la biodiversit√©. Elle envahit les surfaces agricoles disponibles au d√©triment de l’agriculture familiale, r√©duisant ainsi les possibilit√©s d’emploi notamment pour les femmes. L’essor de la canne √ sucre dans les Etats du Sud du Br√©sil repousse le soja et l’√©levage vers le Nord et l’Amazonie.
Le d√©tournement du ¬« vieux Chico ¬ », projet pharaonique ou œuvre visionnaire ?

Autre pomme de discorde au sein des mouvements sociaux et de la gauche br√©silienne, le projet d√©j√ ancien, mais auquel Lula vient de donner un √©lan d√©cisif, de d√©tournement du fleuve Sao Francisco (famili√®rement surnomm√© ¬« Velho Chico ¬ » par les Br√©siliens), qui traverse la plus grande partie du Nordeste br√©silien. Ce projet pr√©voit la construction de deux canaux de 400 et 220 km, qui d√©tourneront une partie des eaux du fleuve pour alimenter le cours de petites rivi√®res souvent ass√©ch√©es. Officiellement il s’agit d’apporter le pr√©cieux liquide √ des populations assoiff√©es. Mais pour la Commission Pastorale de la Terre (CPT), issue du clerg√© de gauche proche de la ¬« th√©ologie de la lib√©ration ¬ », et pour de nombreuses communaut√©s de p√™cheurs et de riverains du fleuve, le projet risque de d√©stabiliser les √©cosyst√®mes fluviaux. Surtout, cet investissement gigantesque – officiellement 2 milliards de dollars, probablement au moins le double - profitera essentiellement √ l’agrobusiness : ¬« au lieu de d√©mocratiser les ressources en eau, ce m√©ga-projet va concentrer davantage leur contr√īle dans les mains de l’√©lite au pouvoir ¬ » (d√©claration de la CPT, 27 novembre 2007). Les opposants s’appuient sur des chiffres officiels qui indiquent que 70% de l’eau d√©tourn√©e servira √ de vastes projets d’irrigation – plantations de canne √ sucre, de fruits tropicaux, √©levages de crevettes… -, 26% alimentera les grandes villes – principalement Fortaleza – en eau potable, et le reste, 4% seulement, parviendra aux populations rurales [7]. Un √©v√™que nordestin, Dom Luiz Fl√°vio Cappio, a men√© deux gr√®ves de la faim, en 2005 et 2007, pour attirer l’attention sur la r√©sistance des communaut√©s locales contre le projet, sans obtenir autre chose du gouvernement que des bonnes paroles.

Une autre croissance est possible…

Selon les opposants au projet, il existe une alternative plus √©conomique et plus efficace pour am√©liorer l’alimentation en eau des populations nordestines. L’Agence Nationale des Eaux, un organisme officiel, a propos√© un plan comportant la r√©alisation de 530 chantiers touchant plus de 1000 communes et 34 millions de personnes, pour d√©velopper des technologies appropri√©es et d√©j√ bien connues, comme par exemple la construction de petites citernes destin√©es √ recueillir l’eau de pluie pour la consommation humaine. En effet le probl√®me du Nordeste n’est pas tant le manque d’eau que la concentration des pluies sur une courte p√©riode de l’ann√©e.

La croissance capitaliste impose donc un prix insupportable √ terme √ l’environnement et aux populations. Il semble √©videmment difficile de pr√īner la ¬« d√©croissance ¬ » dans un pays comme le Br√©sil quand on voit les conditions de logement et de vie des dizaines de millions de pauvres que comptent les campagnes et les banlieues des grandes villes. Mais les mouvements sociaux sont porteurs d’une ¬« autre croissance ¬ » √ travers de multiples projets de d√©veloppement √©conomique local – auto-construction, coop√©ratives agraires, industrielles ou commerciales, commerce √©quitable, ¬« arrangements productifs locaux ¬ »… - soucieux de pr√©server l’environnement et de restaurer la coh√©sion sociale. La strat√©gie √©conomique affirm√©e par Lula depuis le ¬« Plan pluriannuel 2004-2007 ¬ » et renforc√©e par le PAC appara√ģt terriblement obsol√®te : financer l’essor d’un mod√®le de consommation de masse gr√Ęce √ des exc√©dents commerciaux fond√©s sur le boom des exportations agricoles, est une voie sans issue √ terme. La d√©pendance accrue vis-√ -vis de march√©s mondiaux √©minemment instables, la voracit√© pr√©datrice de l’agrobusiness, l’engorgement automobile des villes et des banlieues, la poursuite de l’exode rural et de la croissance des m√©galopoles, indiquent clairement les limites d’un mod√®le inspir√© d’un pass√© o√Ļ la contrainte √©cologique √©tait superbement ignor√©e. Il y aurait beaucoup √ gagner, pour la gauche br√©silienne et internationale, √ √©laborer un mod√®le de croissance alternatif, bas√© sur la satisfaction durable des besoins des populations, s’appuyant sur une politique commerciale d’int√©gration r√©gionale (et non d’ultra-lib√©ralisme mondial comme le promeut l’OMC) et une restriction des mouvements internationaux de capitaux.

Notes :

[1¬« Pobreza e riqueza no Brasil metropolitano ¬ », Comunicado da Presid√™ncia n¬°7, IPEA, ao√ »t 2008

[2CIRAD, ¬« Impacto do projeto de asfaltamento da BR163 ¬ », 2005 (voir http://www.cirad.fr/ur/index.php/po... (PDF).

[3Interview de Celso Amorim, ¬« Il reste une petite chance de conclure le cycle de Doha ¬ », Le Monde, 13/08/08

[4Voir l’√©tude de Amigos da Terra Amazonia, ¬« O reino do gado ¬ », voir : http://www.amazonia.org.br/arquivos... (PDF).

Source : Mouvements.info, 2008.

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