Argentine
Buenos Aires : quand les plus pauvres r√©sistent au ¬« nettoyage social¬ »
par Ra√ļl Zibechi
Article publiť le 21 février 2009

Les villas miserias (bidonvilles-quartiers populaires) de la capitale argentine sont le th√©√Ętre d’un vif conflit entre le gouvernement de la ville, √ la t√™te duquel se trouve le chef d’entreprise Mauricio Macri, et leurs habitants, les plus pauvres et marginalis√©s, pers√©cut√©s depuis des dizaines d’ann√©es.

¬« On y va ! ¬ », s’√©crit Orlando, et nous nous mettons √ courir sur les huit voies de l’autoroute, bond√©e de camions qui arrivent au port remplis de soja et autres produits de base (commodities), destin√©s √ nourrir le b√©tail des pays europ√©ens et asiatiques. En arrivant de l’autre c√īt√© de l’avenue Ant√°rtida Argentina, nous nous enfon√ßons dans une rue de terre, au milieu d’habitations pr√©caires en briques. Nous sommes en train d’entrer dans la Villa 31 ou Retiro, un endroit ¬« tr√®s dangereux ¬ » dont il n’est pas facile de ressortir en vie, si l’on en croit les m√©dias conservateurs de Buenos Aires.

Nous passons pr√®s d’un petit terrain de foot o√Ļ quelques enfants courent apr√®s le ballon, et nous arrivons √ la cantine Padre Mugica, qui exhibe une √©norme fresque √ la figure du pr√™tre, embl√®me du quartier. C’est dans un hangar de taille moyenne, aux murs d√©nud√©s, et au toit en taule que nous re√ßoit Jhony, un homme petit et fort, la soixantaine, √ la chevelure noire et brillante.
Il est retrait√© du port, il a l’√Ęge du quartier, et il le porte dans son cœur, √ tel point qu’il d√©die tout son temps √ organiser et √ s’occuper de l’une des vingt cantines communautaires de la villa miseria.

Assises sur de grands bancs en bois, un groupe de femmes-m√®res discute √ voix basse. La cantine peut accueillir pr√®s de cent personnes sur une demi-douzaine de grandes tables, et une cuisine de la m√™me taille d’o√Ļ sortent tous les jours six cents repas pour les habitants, des enfants pour la plupart. Le gouvernement ne livre que 300 rations, qu’ils rallongent pour r√©pondre √ une demande qui ne cesse de cro√ģtre, bien que le gouvernement assure que l’√©conomie cro√ģt de 8-9% tous les ans.

Jhony et un groupe de m√®res volontaires, donnent corps tous les jours au miracle chr√©tien de la multiplication des pains. Le gouvernement donne la nourriture, et eux se chargent de la cuisiner, la servir, et de maintenir l’endroit en conditions. Le matin, ils servent une tasse de th√© aux enfants qui partent √ l’√©cole, et √ partir de 8 heures, les familles attendent le d√©jeuner. Ils travaillent jusqu’√ trois heures de l’apr√®s-midi, puis le r√©fectoire se transforme en centre social. ¬« Ici on fait les veill√©es fun√®bres et les anniversaires de cette partie du quartier ¬ », dit avec fiert√© une des m√®res.

Une habitante arrive avec un pamphlet qui d√©nonce l’offensive m√©diatique du gouvernement de la ville contre les quatorze villas de Buenos Aires, o√Ļ vivent d√©sormais 235.000 personnes. D’apr√®s des chiffres non officiels, depuis la crise de 2001, la population des villas a doubl√© et en un an et demi ces derni√®res ont cru de 30%. Macri a √©t√© √©lu en 2007 pour diriger la ville avec la majorit√© absolue de la capitale conservatrice argentine. Il fut pr√©sident de Boca Juniors, le club de foot le plus populaire du pays, il fut un alli√© du pr√©sident n√©olib√©ral Carlos Menem, et d’aucuns assurent qu’il n’a pas obtenu sa fortune de mani√®re transparente. [1]

Durant sa campagne √©lectorale, il promit d’urbaniser les villas et d’√©radiquer celle de Retiro, en en d√©pla√ßant la population vers des zones p√©riph√©riques ou √©loign√©es du centre. Les quarante mille habitants de la Villa 31 savent que cette zone est tr√®s convoit√©e par les entreprises immobili√®res – des travaux multimillionnaires ont √©t√© r√©alis√©s dans la zone portuaire attenant au quartier. Pour eux, ce serait r√©p√©ter la triste histoire qu’ils ont v√©cue sous la dictature militaire.

Histoires de pauvreté et dignité

Orlando s’offre comme guide pour parcourir la villa. Il raconte qu’il est n√© √ Cochabamba en Bolivie, et qu’il est venu vivre ici quand il avait √ peine un an. Nous nous promenons par de larges rues en terre et de grandes flaques de boue, entre des maisons √ moiti√© finies, de deux voire trois √©tages. Les passages sont nombreux et toutes les maisons semblent connect√©es entre elles. Aux rez-de-chauss√©e il y a des dizaines de commerces familiaux offrant des fruits et des l√©gumes, du mat√©riel scolaire et des sucreries, des v√™tements et des produits de nettoyage.

Presque toutes les maisons disposent d’une pi√®ce utilis√©e comme atelier. Dans les villas non seulement on vend mais on produit de tout, depuis les v√™tements jusqu’√ la r√©paration de voitures. Une √©conomie √ la fronti√®re entre l’informalit√© et l’ill√©galit√©. De nombreuses familles montent des √©tals sur les march√©s de la zone, d’autres ont obtenu des emplois plus ou moins stables dans la ville ¬« formelle ¬ », et d’autres encore, impossible √ quantifier, fait des affaires ill√©gales. Toutes ces √©conomies sont lubrifi√©es par des flux in√©puisables de solidarit√© qui transforme l’humiliation en dignit√©.

Nous arrivons sur un lieu assez pr√©caire qui exhibe une pancarte peinte √ la main : ¬« Centre communautaire El Campito ¬ ». Sous une lumi√®re t√©nue on distingue des affiches en faveur d’Evo Morales. Osvaldo explique que la plupart des habitants du quartier sont des Boliviens et des Paraguayens, et les Argentins en g√©n√©ral sont du nord, des provinces limitrophes avec ces pays. Une gigantesque photo du p√®re Mugica et une autre du journaliste disparu Rodolfo Walsh ornent la petite biblioth√®que, et un Che √ l’air juv√©nile semble nous saluer avec son sourire contagieux. Dans la villa, tout semble politique ; ou mieux encore, r√©sistance.

Un nuage d’enfants et une demi-douzaine de m√®res f√™tent l’anniversaire de Julian, fondateur du centre communautaire il y a quatre ans. Il affirme que Macri ¬« repr√©sente le pouvoir √©conomique concentr√© qui a toujours voulu ces terres ¬ » et que maintenant ils veulent parachever l’√©radication que la dictature n’a pu accomplir.

L’heure est venue de parler du pass√©, de l’histoire du quartier, et pour cela Orlando sugg√®re d’√©couter Jhony. Lentement, ses mots donnent peu √ peu forme √ une histoire v√©cue avec douleur. Le quartier fut form√© par les ouvriers du port au ch√īmage, √ la suite de la crise de 1929. Ce sont quinze hectares publics entre le port et l’une des grandes gares de chemin de fer qui relie la capitale au nord du pays. Dans les ann√©es 1940 arriv√®rent des immigr√©s europ√©ens et des ouvriers des chemins de fer. A la fin des ann√©es 50 il y avait d√©j√ six quartiers et une coordination qui regroupait les d√©l√©gu√©s.

Au d√©but des ann√©es 70, le quartier comptait quelque seize mille familles, et entre 50 et 60 mille habitants. Une coordination regroupait toutes les villas miserias de la ville qui luttaient pour des titres de propri√©t√© de la terre, du logement et l’inclusion dans le quartier urbanis√©. A cette √©poque les asentamientos (installations), aux caract√©ristiques et g√©n√©alogies diff√©rentes n’existaient pas encore, : la villa se forme sur la base de l’amarrage famille par famille √ un espace en permanente red√©finition. L’asentamiento est une prise collective, organis√©e √ l’avance avec une conception planifi√©e des espaces.

Pendant la dictature militaire (1976-1983), l’intendant [gouverneur de la ville de Buenos Aires] brigadier g√©n√©ral Osvaldo Cacciatore mit en œuvre une politique d’√©radication violente des villas. Les militaires arrivaient de nuit, obligeaient des familles enti√®res √ monter dans des camions avec le peu de biens qu’elles poss√©daient, et les laissaient √ l’ext√©rieur de la ville, perdues dans des endroits qu’elles ne connaissaient pas. Les √©trangers √©taient d√©plac√©s jusqu’√ la fronti√®re. Puis les bulldozers d√©molissaient les habitations pour laisser la terre ras√©e. ¬« Buenos Aires n’est pas pour n’importe qui mais pour qui la m√©rite. Il nous faut une meilleure ville pour les meilleurs gens ¬ » disait Cacciatore.

En √ peine trois ans, en 1979, il ne restait plus que 46 familles, entre 180 et 200 habitants. Les autres soixante mille avaient √©t√© expuls√©s, avec d’autres dizaines de milles des autres villas. L’expulsion compulsive fut stopp√©e en 1979 par un recours en ¬« amparo ¬ » [2] pr√©sent√© par les ¬« cur√©s des villas ¬ ». Avec le retour de la d√©mocratie en 1984, la villa se repeupla rapidement, √ un rythme de deux cents familles par nuit, avec des anciens et des nouveaux habitants. Malgr√© des tentatives d’expulsion dans les n√©olib√©rales ann√©es 90, par le biais d’un ¬« nettoyage des pauvres ¬ », qui d√©molit huit cents maisons en 1995, la villa 31 continua √ cro√ģtre, au point d’h√©berger quarante mille habitants.

Les curés des villas

Ils furent et sont encore l’un des acteurs sociaux et politiques les plus importants d’Argentine, et m√©riteraient un large espace. Suite au Concile Vatican II, en octobre 1962 fut lanc√© un intense d√©bat qui en Am√©rique latine se centra sur l’attitude envers les pauvres. Le 15 ao√ »t 1967 fut publi√© le Manifeste de 18 √©v√™ques du Tiers Monde. Neuf d’entre eux √©taient br√©siliens, √ la t√™te desquels on trouvait Helder Camara un Colombien.

Le texte d√©non√ßait ¬« l’imp√©rialisme international de l’argent ¬ » et le fait que ¬« l’√‰glise a pratiquement toujours √©t√© li√©e au syst√®me politique, social et √©conomique ¬ ». On y critiquait les riches qui ¬« avaient lanc√© une guerre subversive… en massacrant des peuples entiers ¬ ». Le Manifeste se terminait par le verset 28 du chapitre 21 de l’√©vangile selon Saint Luc : ¬« Redressez-vous et relevez la t√™te, car votre r√©demption approche. ¬ »

L’id√©e de la ¬« lib√©ration ¬ » se propagea comme une tra√ģn√©e de poudre dans toute l’Am√©rique latine. En Argentine, en d√©cembre de cette ann√©e-l√ et dans un climat de forte agitation sociale, sous la dictature militaire de Juan Carlos Ongania, 270 pr√™tres sign√®rent le Manifeste. En mai 1968, se tint la premi√®re rencontre nationale o√Ļ vit le jour le Mouvement des pr√™tres pour le Tiers Monde (MSTM), qui regroupa jusqu’√ 524 pr√™tres, 15% du clerg√© dioc√©sain.

Certains membres du mouvement pr√™chaient dans des villas, tels que Carlos Mugica, qui √©tait n√© en 1930 dans l’√©l√©gant Quartier Nord. Non seulement ils c√©l√©braient des messes dans les villas mais un certain nombre commen√ßa √ vivre avec les plus pauvres. Les chapelles pr√©caires √©taient construites par la communaut√©, sur la base du travail collectif, de la m√™me mani√®re qu’ils construisaient leurs maisons. A l’instar de nombreux coll√®gues, Mugica √©tait p√©roniste, il appuyait les luttes sociales, il d√©fendait le r√™ve que les travailleurs prennent le pouvoir pour construire un monde nouveau, et avait de la sympathie pour la gu√©rilla. Mais en 1973 Mugica prit ses distances de la gu√©rilla en d√©clarant : ¬« Comme le dit la Bible, il faut laisser les armes pour empoigner les charrues ¬ ».

Certains √©v√™ques le soutinrent, mais la hi√©rarchie eccl√©siastique argentine fut toujours une fid√®le alli√©e des privil√©gi√©s et des militaires, avec qui elle √©tablit une solide alliance pendant la dictature. Miguel Ramondetti, qui fut secr√©taire g√©n√©ral du MSTM, affirmait que l’√©piscopat argentin ¬« a toujours √©t√© le plus r√©trograde d’Am√©rique latine, avec le colombien ¬ ».

Les cur√©s des villas furent le secteur de l’√‰glise le plus engag√© aupr√®s des pauvres, et peut-√™tre de ce fait le plus attaqu√©. Le 11 mai 1974, Mugica fut assassin√© √ Buenos Aires par le groupe paramilitaire Alliance anticommuniste argentine (AAA). Il fut le premier pr√™tre assassin√© du pays. Mugica faisait √©galement partie de l’Equipe pastorale d’urgence pour les villas que l’√©piscopat avait cr√©√©e en 1968. Il fut tu√© alors qu’il sortait de la paroisse de San Francisco Solano, o√Ļ il fut veill√© par des milliers de pauvres, puis dans la chapelle de Cristo Obero dans la villa de Retiro.

Une foule impressionnante de pauvres des villas participa √ ses obs√®ques. Elle ¬« l’accompagna sur plus de cinquante p√Ęt√©s de maison jusqu’√ la Recoleta, en une manifestation de foi et un sentiment religieux et populaire si profond qu’on n’a pas m√©moire, dans notre ville, d’un autre enterrement semblable ¬ ». Vingt-cinq ans plus tard, ses restes faisaient le chemin inverse, revenant du cimeti√®re plus luxueux vers la chapelle de Retiro : ¬« Une longueur de quatre p√Ęt√©s de maisons d’habitants ont d√©fil√© avec les images des vierges de Copacabana et Caacup√©, des drapeaux du Paraguay et de Bolivie, et les consignes que, sans aucun doute, ils avaient d√©j√ cri√© il y a vingt-cinq ans mais dans le sens inverse : du pain, un toit, un travail ! ¬ » √©crivit le journal La Naci√≥n.

D’apr√®s le livre ¬« √‰glise et dictature ¬ » du d√©fenseur des droits humains Emilio Mignone, le r√©gime militaire a poursuivi plus de soixante pr√™tres et √©v√™ques : vingt-et-un furent assassin√©s et disparus, parmi lesquels l’√©v√™que de La Rioja, Enrique Angelelli ; dix furent soumis √ des longues ann√©es de prisons ; onze autres furent arr√™t√©s, tortur√©s et expuls√©s du pays ; plus de vingt durent s’exiler. Le MSTM fut fragilis√© en raison de diff√©rends internes et cessa de fonctionner en 1976, avec l’instauration de la dictature.

La guerre de Macri

Les pr√™tres engag√©s aupr√®s des pauvres continuent d’√™tre un cauchemar pour les puissants, de par leur enracinement dans leurs quartiers et leur vision crue du monde des oppresseurs. Le 13 juillet 2008, Rodolfo Ricciardelli, fondateur du MSTM, s’est √©teint. Il vivait depuis 1973 dans la Villa1-11-14 ou Bajo Flores. Il r√©sista aux bulldozers de la dictature de la paroisse Maria Madre del Pueblo (Marie M√®re du Peuple), o√Ļ en outre ils avaient construit une cantine et un jardin d’enfants, malgr√© la disparition de cinq cat√©chistes.

Ricciardelli fut veill√© √ cercueil ouvert dans l’√©glise ¬« entre vierges et j√©sus noirs ¬ » ; il avait ¬« un t-shirt et un drapeau du club Boca Juniors √ ses pieds et des photos de lui l’entouraient ainsi qu’une autre du pr√™tre assassin√© par l’AAA, Carlos Mugica ¬ ». Les habitantes en pleurs racont√®rent que quand il y avait des vols dans le quartier, le pr√™tre allait chez les voleurs pour leur faire rendre ce qu’ils avaient vol√©.

Le 11 juin 2007, alors que la campagne de Macri contre les villas redoublait et que celui-ci se d√©clarait admirateur de Cacciatore, quinze pr√™tres de sept villas de Buenos Aires, dont Ricciardelli, diffus√®rent un texte intitul√© ¬« R√©flexions sur l’urbanisation et le respect de la culture des villas ¬ ». Le texte est une des pi√®ces les plus profondes d’analyse et de compr√©hension de la culture des secteurs populaires urbains.

Il commence en disant que ¬« vivre dans la villa ¬ » a dot√© les pr√™tres d’¬« un regard particulier ¬ » et diff√©rent de celui que peuvent avoir ceux qui vivent dans d’autres espaces. A contrario des politiciens et de la soci√©t√© formelle, qui croient que chez les pauvres tout est ¬« manque ¬ » et n√©gatif (drogues, violence, mis√®re), ils posent un ¬« regard positif ¬ » sur ¬« la culture qui existe dans la villa ¬ ».

¬« La villa n’est pas qu’un lieu o√Ļ l’on aide, c’est avant tout le cadre qui nous apprend une vie plus humaine, et par cons√©quent plus chr√©tienne. Nous appr√©cions la culture de la villa, qui surgit de la rencontre de valeurs plus nobles et propres de l’int√©rieur du pays ou des pays voisins, avec la r√©alit√© urbaine. La culture de la villa n’est pas autre chose que la riche culture populaire de nos peuples latino-am√©ricains ¬ ». Il la consid√®re comme faisant partie du ¬« christianisme populaire ¬ », un christianisme ¬« non eccl√©siastique ¬ » que ¬« le peuple a toujours v√©cu comme sien, avec autonomie ¬ ».

Les cur√©s des quartiers assurent que la culture de la villa¬« c√©l√®bre la vie parce qu’elle s’organise autour d’elle ¬ ». Ils soulignent les valeurs de fraternit√© et solidarit√© : le ¬« donner sa vie pour l’autre ¬ » ; ¬« pr√©f√©rer la naissance √ la mort ¬ » et par-dessus tout ¬« faire de la place chez soi pour le malade et partager le pain avec celui qui a faim ¬ ». Alors que la soci√©t√© lib√©rale s’organise et fait la f√™te autour du pouvoir et de la richesse, ce qui est l’expression d’id√©ologies de droite et de gauche, la culture de la villa professe des ¬« valeurs qui se sustentent du fait que Dieu est la mesure de chaque √™tre humain, pas l’argent ¬ ».

Ainsi, les pr√™tres renversent le discours discriminatoire des autorit√©s et d’une bonne partie de la soci√©t√©, qui vise √ criminaliser la pauvret√©. A l’heure de faire face √ la proposition d’urbaniser les villas, ils disent : ¬« La culture dans la villa a un mode propre de concevoir et d’utiliser l’espace public. Ainsi la rue est-elle une extension naturelle du propre foyer, pas seulement un lieu de transit mais le lieu o√Ļ l’on cr√©e des liens avec les voisins, o√Ļ l’on trouve la possibilit√© de s’exprimer, le lieu de la c√©l√©bration populaire ¬ ». Ils rejettent le mot ¬« urbaniser ¬ » parce qu’il est ¬« unilat√©ral, il vient du pouvoir et exprime une d√©valorisation de la culture de la villa ¬ ». Mais ils vont encore plus loin en remettant en question les valeurs dominantes : ¬« Si urbanisation signifie que la culture de la capitale envahisse de sa vanit√© la culture de la villa, en pensant que le progr√®s est de donner aux habitants tout ce dont ils ont besoin pour √™tre une ‘soci√©t√© civilis√©e’, alors nous ne sommes pas d’accord ¬ ».

La lettre a repr√©sent√© l’un des principaux freins aux ambitions du gouvernement de la capitale et des entreprises immobili√®res de faire de bonnes affaires avec des terres urbaines tr√®s bien situ√©es. La sp√©culation urbaine dans la zone aux alentours du port a men√© de grandes entreprises aux capitaux argentins, europ√©ens et √©tats-uniens √ cr√©er Puerto Madero, un m√©ga projet de condominium priv√©, avec marina pour yachts, h√ītel cinq √©toiles, bureaux de multinationales et restaurants de luxe. Maintenant ils projettent de l’agrandir avec Puerto Madero II, mais pour ce faire ils doivent ¬« lib√©rer ¬ » les 15 hectares de la Villa 31. Cette fois-ci ils ne peuvent pas utiliser les bulldozers. Mais, on le sait, la convoitise n’a pas de limites. La solide alliance entre les habitants des villas et leurs cur√©s, ainsi que l’apport des mouvements sociaux argentins semble en condition de r√©sister aux ¬« bulldozers ¬ » du capital sp√©culatif. Mais le capital et le pouvoir politique sont en train d’utiliser de nouvelles armes, beaucoup plus subtiles.

¬« Ils essayent de nous diviser par le biais de leaders qui arrivent avec beaucoup d’argent. L’un d’entre eux se fait appeler ‘comandante’ parce que dans les ann√©es 70 il √©tait de gauche ¬ », raconte l’une des m√®res qui travaillent avec Jhony dans la cantine communautaire. Elle est d√©l√©gu√©e de son p√Ęt√© de maisons, et raconte que la nuit sa maison est tagu√©e par des gens qui travaillent pour ces leaders, et qu’elle est l’objet de provocations constantes. L’une des plus grosses bagarres est en lien avec l’organisation de la villa.

Le pouvoir politique a opt√© pour faire en sorte que chaque quartier √©lise une assembl√©e d’habitants, dans laquelle le pr√©sident a un pouvoir quasi absolu. Mais eux, et surtout elles, pr√©f√®rent les d√©l√©gu√©s de p√Ęt√©s de maisons, qu’ils connaissent et avec qui ils ont des relations directes. A eux tous, ils forment un corps de d√©l√©gu√©s, qui tire son inspiration de la culture traditionnelle ouvri√®re. Dans la Villa 31, s’est form√© en 2001 un corps de d√©l√©gu√©s compos√© de quelques 60 membres.

¬« Le pr√©sident [de l’assembl√©e], on ne le voit jamais. Il se montre quand il y a des √©lections pour l’assembl√©e, il distribue de l’argent puis il dispara√ģt. En √©change, nous, nous √©lisons des d√©l√©gu√©s par p√Ęt√©s de maisons, de un √ cinq selon le nombre de familles. Eux, on les voit tous les jours parce que ce sont des voisins. Et s’ils ne font pas bien leur travail, on les remplace ¬ », commente la m√™me m√®re.

L’exp√©rience de la Villa 31 a laiss√© quelques enseignements : ils doivent contr√īler leurs ¬« repr√©sentants ¬ » afin que les pouvoirs ne les ach√®tent pas. Ils savent que si cela arrive, Macri et le capital sp√©culatif auront gagn√©.

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Ressources bibliographiques

¬« Aument√≥ m√°s del 30% la poblaci√≥n en las villas porte√Īas ¬ », 5 octobre 2008, www.lanacion.com.ar.

Carlos Mugica : http://carlosmugica.com.ar.

Carlos Mugica (articles) : http://www.galeon.com/elortiba/memoria.htm.

¬« Cr√≥nica de 70 a√Īos de historia y lucha urbana por los derechos a la tierra, la vivienda y a una vida digna ¬ », Jassy Braun, Fundaci√≥n TIAU, mars 2006 sur http://es.habitantes.org.

¬« Del Barrio Norte a la Villa 31 ¬ », Hugo Presman, 15 mai 2007 sur www.laurdimbre.com.ar.

Emilio Mignone, Iglesia y dictadura, Ediciones del Pensamiento Nacional, Buenos Aires, 1987.

¬«  La opci√≥n por el socialismo, entretien de Liliana Daunes & Claudia Korol avec Rodolfo Ramondetti, mars 2002, www.adital.org.

¬« Macri decidi√≥ intervenir en la Villa 31 ¬ », 27 septembre 2008, www.lanacion.com.ar.

¬« Reflexiones sobre la urbanizaci√≥n y el respeto a la cultura villera ¬ », Equipo de Sacerdotes para las villas de emergencia, Buenos Aires, 11 juin 2007.

Notes :

[1[RISAL] Lire √ ce sujet Teo Ballv√©, ¬« Le ‘Berlusconi’ argentin et le triomphe du football ¬ », RISAL.info, octobre 2007.

[2[RISAL] Il s’agit d’un recours destin√© √ prot√©ger les droits fondamentaux qui ont pu √™tre viol√©s par une d√©cision judiciaire.

Source : IRC Programa de las Am√©ricas, octobre 2008.

Traduction : Isabelle Dos Reis, RISAL.info.

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