Argentine : la méthode Kirchner ou la force d’inertie du péronisme
par Maristella Svampa
Article publi le 5 janvier 2007

Bien que le mandat du président Kirchner ouvre certaines perspectives aux mouvements argentins, ses méthodes ont surtout pour effet de semer le trouble dans le champ militant en cooptant d’un côté et en diabolisant de l’autre.

L’Argentine actuelle connaît une évolution sociopolitique paradoxale. D’une part, le pays reste très mobilisé – il est traversé par un ensemble d’actions collectives non institutionnelles caractérisées par un fort ancrage territorial, une propension  l’action directe non conventionnelle et le développement  la base de structures participatives sous forme d’assemblées populaires. Ces trois traits saillants concernent une multiplicité d’organisations, qui vont des mouvements piqueteros (travailleurs sans emploi), aujourd’hui fortement stigmatisés, aux usines « récupérées  » (entreprises capitalistes réoccupées et gérées collectivement par les travailleurs) et aux nouvelles formes d’actions syndicales, en passant par les assemblées multisectorielles en défense du logement, les organisations paysannes et indigènes et les actions collectives qui dénoncent l’insécurité.

D’autre part, la scène politique institutionnelle est marquée par l’hégémonie du parti gouvernant (péroniste), qui se manifeste notamment dans la forte concentration du pouvoir entre les mains du président Néstor Kirchner (élu en 2003) et dont les corollaires sont la fragilisation, voire dans certains cas le déclin, des autres partis politiques et la cooptation par le gouvernement de nombreuses organisations de travailleurs sans emploi et associations de défense des droits de l’homme.

Cette situation paradoxale, qui se révèle dans les dynamiques de confrontation et de coopération entre les acteurs sociaux et le parti au pouvoir, s’inscrit dans un contexte de reprise économique et d’excédent fiscal qui se traduit par un recul du chômage (actuellement  11,4 %), mais également par un élargissement du fossé social. Au cours de la dernière décennie, les 10 % les plus riches gagnaient 20 fois plus que les 10 % les plus pauvres, ce rapport est aujourd’hui passé  27. De toute évidence, l’action gouvernementale a bénéficié de l’émergence d’un espace latino-américain anti-néolibéral où convergent gouvernements et mouvements sociaux. Mais s’il est vrai que le scénario politique s’est profondément modifié ces dernières années, en témoigne la profusion de discours politiques critiques, il n’en reste pas moins que le modèle néolibéral et le régime de domination politique qui l’accompagne semblent avoir encore de beaux jours devant eux.

Entre institutionnalisation et stigmatisation des conflits sociaux

Tout d’abord, une des évolutions récentes les plus marquantes est sans conteste l’institutionnalisation de différentes organisations sociales et l’incorporation au gouvernement de nombreux dirigeants provenant des courants piqueteros liés  l’héritage national-populaire et associés au péronisme. La contrepartie de ce phénomène est la mise au pas et la diabolisation des organisations de chômeurs opposées au gouvernement.

En effet, malgré un discours affirmant qu’il « ne réprimerait pas  », le gouvernement s’est employé  stigmatiser et  « judiciariser  » les conflits sociaux contre les organisations de l’opposition. Cette campagne, lancée entre 2003 et 2005 avec l’appui des grands médias et des secteurs traditionnels les plus influents, a débouché sur un véritable consensus anti-piqueteros, qui traverse l’ensemble de la société argentine. Les chiffres sont indiscutables : en 2006, l’Argentine a connu une forte diminution des actions piqueteras, surtout  Buenos Aires. De même, le processus de stigmatisation a intensifié la fragmentation de l’espace militant.

Pourtant, les luttes des piqueteros se sont poursuivies, elles se sont même étendues aux enclaves pétrolières contrôlées par les multinationales. En quelques temps, la province de Santa Cruz (en Patagonie australe), dont Kirchner a été le gouverneur des années durant, est devenue un important pôle de luttes,  l’égal des régions de Neuquén et du nord de Salta, longtemps considérées comme le berceau du mouvement piquetero. Dans cette province, les conflits impliquant les travailleurs du secteur et les chômeurs ont atteint une telle intensité entre 2004 et 2006 qu’ils ont débouché sur l’incarcération de piqueteros et de délégués syndicaux et sur la militarisation de la zone,  travers le déploiement de troupes de la gendarmerie nationale, des polices provinciales et de groupes d’intervention spéciale. Finalement, après plusieurs dénonciations de violations des droits humains, l’Etat a désactivé le conflit en satisfaisant aux exigences des travailleurs de l’industrie pétrolière et en distribuant des aides sociales. Dans la foulée, Kirchner a également préparé le remplacement du gouverneur de la province.

Autre phénomène récent important : l’augmentation des conflits syndicaux. Comme l’on pouvait s’y attendre, la consolidation du pouvoir de Kirchner a provoqué l’alignement de l’espace syndical péroniste. Dominé par la CGT (Confédération générale du travail), celui-ci avait largement cautionné les réformes néolibérales des années 1990. Le leadership de Kirchner a également eu une forte répercussion sur l’orientation politique de la CTA (Centrale des travailleurs argentins), née en 1994 et connue pour son esprit critique et anti-néolibéral. En réalité, face  la réactivation de la tradition nationale-populaire, la CTA traverse une période de grande ambiguïté due aux divergences internes et en particulier  l’adhésion de certains dirigeants  la politique officielle.

Cela dit, notons que les conflits liés au travail ont plus que triplé en 2005 (819 conflits syndicaux contre 249 en 2004). Bien que la plupart aient été motivés par un réajustement salarial, nombreux sont ceux qui dénoncent les conséquences de la précarité et qui visent  réduire la disparité de salaires entre les employés d’un même secteur engendrée par la sous-traitance et la politique de flexibilité salariale imposée dans les années 1990. N’oublions pas non plus que, selon les chiffres officiels, le travail informel a considérablement augmenté au cours de ces dernières années pour atteindre 44,3 %, alors que le co »t salarial a diminué de 30 % par rapport  2001.

Il faut dire aussi que les conflits syndicaux les plus marquants ont principalement été menés par des coordinations internes et, dans certains cas, sans l’aval des directions syndicales ou des centrales reconnues (y compris la CTA). Les crises qui ont éclaté dans les secteurs de la téléphonie (call-centers de Telefónica Argentina), du transport (métro) et de la santé publique (hôpitaux) en sont les meilleurs exemples. Elles ont débouché en décembre 2005 sur la création d’un nouvel espace de coordination syndicale, le Movimiento Intersindical Clasista (Mouvement intersyndical de classe), réunissant essentiellement une gauche « basiste  », qui manifeste clairement ses affinités avec les organisations indépendantes de piqueteros.

En troisième lieu, il existe en Argentine un fort mouvement d’usines récupérées et autogérées par les travailleurs, qui continuent  lutter par voie judiciaire et législative en vue d’obtenir une loi d’expropriation et la reconnaissance du statut de coopérative. Il y a actuellement 170 entreprises récupérées qui concernent près de 12 000 travailleurs. A l’inverse du mouvement piquetero, le mouvement des usines récupérées a directement suscité la sympathie et le soutien de larges franges de la population argentine, ce qui a considérablement contribué  son expansion et  sa consolidation. Hormis certains cas exceptionnels, comme les céramiques de Zanón-Fasinpat en Patagonie ou encore l’Hôtel Bauen  Buenos Aires, la récupération d’usines n’a suscité qu’une très faible résistance de la part de l’Etat, bien que la réaction de ce dernier n’a pas été homogène.

En vérité, il semble que l’Etat ait décidé d’accompagner ce processus, notamment en créant l’Instituto Nacional de Asociativismo y Economía Social, et en facilitant la formation de coopératives, les expropriations définitives et les cessions temporaires (2 ans) en faveur des travailleurs. Pour le moment, les usines récupérées sont clairement rentrées dans une phase d’institutionnalisation, malgré les obstacles importants que constituent le manque de soutien de l’Etat dans les processus de commercialisation des produits et la très forte fragmentation organisationnelle du secteur. Des quatre courants qui le composent, deux entretiennent des liens étroits avec le gouvernement, leurs principaux dirigeants se déclarant « oficialistas  ».

D’un tout autre ordre, l’augmentation de l’insécurité s’est manifestée sous différentes formes et  divers niveaux. En cause principalement, l’absence de contrôle et de régulation de la part de l’Etat, devenu incapable de protéger les citoyens. En 2004, le pays tout entier a été ébranlé par la mort de 194 jeunes dans l’incendie de la discothèque « Cromagnon  »  Buenos Aires. Le local avait une capacité d’accueil de 1 200 personnes, alors que plus de 4 000 jeunes s’y trouvaient au moment des faits. Très vite, il s’est avéré qu’aucune norme de sécurité du bâtiment n’avait été respectée.

Le « massacre de Cromagnon  » s’est transformé en symbole tragique d’un modèle socioéconomique excluant, en jetant une lumière crue sur les incompétences et les négligences des autorités responsables de la sécurité des jeunes. Peu après le drame, les proches et les survivants se sont organisés pour exiger que justice soit faite et que les responsables directs ou indirects soient poursuivis. La pression exercée par l’entourage des victimes et les investigations réalisées ont mis en évidence la responsabilité d’Aníbal Ibarra, le maire de la capitale. Il fut destitué par voie institutionnelle en mars 2006 pour « mauvais exercice de ses fonctions  ».

Questions environnementales et dynamiques sociales

L’émergence de revendications environnementales est un autre événement majeur en Argentine. Comme dans d’autres pays latino-américains, ces mobilisations mettent l’accent sur la défense de l’habitat et la protection de la biodiversité et des ressources naturelles non renouvelables face  la progression des entreprises multinationales. De nombreuses actions ont été menées dans plusieurs régions du pays pour mettre en question les formes de l’expansion de la frontière minière, basées sur le développement de chantiers hautement toxiques (explosions  ciel ouvert et traitement au cyanure). En écho au processus de politisation débuté en 2002 et aux soulèvements communautaires observés dans les années 1990 face  la crise et au démantèlement des économies régionales, ces actions présentent un caractère multisectoriel et adoptent des formes de participation assembléistes (assemblées d’autoconvoqués).

La mobilisation des habitants de Gualeguaychú, dans la province d’Entre Ríos, contre l’installation de papeteries autorisée par le gouvernement uruguayen, est certainement le conflit environnemental qui a eu la plus grande résonance politique nationale et internationale. Les habitants de la région, rassemblés dans des assemblées autoconvoquées, ont lancé le mouvement en dénonçant le risque de pollution générée par « l’effet d’accumulation  » qui résulterait de l’installation des deux grandes usines  papier du côté uruguayen du fleuve. En l’absence de réponse des autorités uruguayennes, ils eurent recours  l’action directe en dressant des barrages sur les routes transfrontalières entre 2005 et 2006.

A l’époque, les revendications des habitants (souvent qualifiés de « neopiqueteros  » par la presse pour avoir usé de barrages routiers et de piquets) ont été appuyées par le gouvernement national. Sans doute, celui-ci envisageait-il de tirer profit d’une importante mobilisation sociale qui,  première vue, ne semblait pas entraîner de co »t politique interne sérieux. Mais, avec le temps, le conflit a gagné en complexité et en incertitude. A la confrontation entre acteurs locaux et mondiaux est venue s’ajouter une grave crise diplomatique entre l’Argentine et l’Uruguay, qui a donné une tournure nationaliste au conflit.

En 2006, cette crise a débouché sur deux dépôts de plainte  l’échelle internationale. La première, déposée par l’Argentine devant le Tribunal international de La Haye et centrée sur le problème de la pollution, a donné raison  l’Uruguay. La seconde, déposée par ce pays devant le Tribunal d’arbitrage des différends du Mercosur, accuse l’Etat argentin de ne pas avoir pris « les mesures appropriées  » contre le blocage des ponts frontaliers et réclame,  ce titre, un dédommagement économique.

Chose surprenante, le gouvernement argentin a pris durant ce second litige la défense des « assembléistes  » de Gualeguaychú en invoquant la primauté de la « liberté d’expression  » sur la « liberté de circulation  », argumentation en totale contradiction avec sa stratégie de criminalisation des barrages routiers des piqueteros sur la scène intérieure. A titre indicatif, depuis 1997, près de 4 000 poursuites judiciaires ont été menées contre des militants, essentiellement pour avoir participé  des barrages routiers. Pire, on assiste sous le gouvernement Kirchner, a un approfondissement de la « judiciarisation  » du conflit social, avec comme conséquence la condamnation et parfois l’incarcération des manifestants et des activistes.

Critique du néolibéralisme et hégémonie du péronisme

Enfin, n’oublions pas que ces luttes et ces mouvements se développent dans un espace latino-américain fortement marqué par la critique du néolibéralisme et la recherche de nouvelles alliances continentales. Le gouvernement argentin a su exploiter cette conjoncture  son avantage. Le nouveau scénario continental, renforcé lors du sommet du Mercosur de Córdoba (juillet 2006) avec l’adhésion du Venezuela, divise actuellement le champ militant. Il génère, d’une part, tensions et ambivalences  l’intérieur des mouvements sociaux opposés  Kirchner, d’autre part, un grand enthousiasme dans les rangs oficialistas. Dans ce contexte, la question de la portée politique du gouvernement Kirchner devient centrale, car la majorité des organisations et des mouvements sociaux considèrent que les futurs défis  relever se joueront dans ce nouvel espace, en particulier si le Mercosur acquiert une dimension politique et économique plus affirmée.

Nombreuses sont les formes d’auto-organisation du social ( l’exemple de plusieurs organisations de piqueteros et d’organisations historiques de défense des droits de l’homme) qui se sont institutionnalisées et ont intégré le giron gouvernemental. Sans doute faudra-t-il encore un certain temps pour évaluer précisément l’impact de cette institutionnalisation sur l’élargissement des sphères de participation citoyenne. Si avancées il y eut, elles se sont surtout manifestées dans « la politique de la mémoire  », avec la condamnation des violations des droits de l’homme perpétrées durant la dernière dictature militaire. Mais cette évolution a surtout pour corollaire la perte d’autonomie des organisations, la démobilisation, et le développement de liens de subordination et de dépendance politique envers le dirigeant (Kirchner), dans la pure tradition péroniste.

Ce phénomène ne doit cependant pas occulter l’existence en Argentine d’un large spectre d’organisations anticapitalistes critiques  l’égard du gouvernement actuel et bien insérées dans les réseaux nationaux et internationaux. Enfin, la capacité de cooptation du parti au pouvoir ne doit pas non plus cacher l’émergence permanente de nouvelles revendications, qui adoptent généralement l’assemblée et l’action directe comme moyen d’expression, débordant de la sorte les canaux institutionnels. En synthèse, malgré les ambiguïtés, les tensions et les contradictions qui traversent les discours tout autant que les pratiques actuelles, l’horizon reste ouvert aux nouvelles formes de mobilisation sociale, dans un contexte de forte hégémonie politique du péronisme.

Source : article publié dans ’Etat des résistances dans le Sud - 2007’, Centre Tricontinental / Syllepse, 2006.

Traduction de l’espagnol : Gladys Van Wayenbergh, pour le CETRI.

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