Cette Bolivie qui se refuse √ Evo Morales…
par Hervé Do Alto
Article publiť le 23 janvier 2009

Depuis son arriv√©e au pouvoir en janvier 2006, le gouvernement d’Evo Morales fait face √ la forte opposition du mouvement dit autonomiste des d√©partements de l’Est bolivien. A l’occasion du r√©f√©rendum d’approbation de la nouvelle constitution bolivienne ce dimanche 25 janvier, nous mettons en ligne une analyse d’Herv√© Do Alto sur ce mouvement publi√©e par la revue Inprecor en juin 2008. M√™me si ce texte ne traite pas des derniers √©v√©nements (le r√©f√©rendum r√©vocatoire d’ao√ »t 2008, les actions violentes de l’opposition qui l’ont suivi, le massacre de Pando, etc.), l’analyse garde toute sa pertinence pour ne pas tomber dans une vision caricaturale de la conjoncture bolivienne.

¬« La Bolivie, c’est le pays o√Ļ tout arrive et auquel il n’arrive rien ¬ ». Ce dicton, popularis√© en son temps par l’ex-pr√©sident V√≠ctor Paz Estenssoro, le dirigeant historique du Mouvement Nationaliste R√©volutionnaire (MNR), n’a jamais paru autant d’actualit√© que ces derniers mois. Dans les rangs de la gauche radicale, solidaire avec le gouvernement d’Evo Morales, comme dans les articles de presse internationale, plut√īt hostiles au processus de transformation sociale en cours, c’est le m√™me spectre qui semble hanter les esprits : le s√©paratisme de la ¬« demi-lune ¬ ». Cette r√©gion, majoritairement amazonienne, regroupe les d√©partements administr√©s par l’opposition [1]. Une opposition dont les dirigeants tentent depuis d√©cembre 2007 d’imposer au reste du pays des statuts d’autonomie con√ßus comme un rempart √ l’h√©g√©monie nationaliste et populaire qui gagne la Bolivie depuis 2005, date des premiers succ√®s d’ampleur de ¬« l’instrument politique ¬ » du mouvement paysan, le Mouvement vers le Socialisme (MAS) [2].

De l√ √ analyser ce repli de la droite comme les pr√©misses d’un complot contre le gouvernement Morales, le pas est vite franchi. Si le coup de force tent√© par la ¬« demi-lune ¬ » consistant √ convoquer des r√©f√©rendums visant √ faire approuver ses statuts d’autonomie d√©partementale est effectivement entach√© d’une indiscutable ill√©galit√© d’un strict point de vue juridique, ce serait pourtant une grave erreur de les r√©duire √ une simple manipulation de ¬« l’oligarchie cruce√Īa ¬ » [3]. La communication du gouvernement relative √ ces processus √©lectoraux, fond√©e sur une lecture pour le moins superficielle et caricaturale des quatre statuts d’autonomie soumis au vote au cours des mois de mai et juin, a largement contribu√© √ consolider la l√©gitimit√© de ces scrutins en Orient m√™me, per√ßus d√®s lors comme la seule alternative au ¬« centralisme pace√Īo ¬ » [4]. En assimilant ce coup de force autonomiste √ une initiative s√©paratiste, en effet, on en vient bien vite √ n√©gliger l’influence pr√©pond√©rante qu’exercent certains processus historiques et sociaux sur la situation actuelle. Parmi eux, l’importance d’une aspiration autonomiste toujours plus forte au sein d’une majorit√© de la population de l’Orient — n√©e des dysfonctionnements d’un √‰tat tr√®s centralis√© autour de sa capitale de facto, La Paz —, qui a progressivement gagn√© certains mouvements populaires locaux, telle la Centrale Ouvri√®re D√©partementale (COD) de Santa Cruz, dont une fraction est aujourd’hui li√©e aux groupes de pouvoir locaux.

Cette approche n√©glige a fortiori les diff√©rences qui peuvent exister au sein d’une opposition qui n’a pourtant rien d’un bloc homog√®ne, et que le gouvernement n’a √ aucun moment √©t√© capable de diviser. Certes, la situation politique en Bolivie est grave, cela ne fait aucun doute. La multiplication des agressions racistes √ l’encontre de militants syndicaux paysans dans les centres urbains de la ¬« demi-lune ¬ », √ Sucre en particulier, illustre le climat de haine larv√©e qui r√®gne dans le pays. La diffusion de discours catastrophistes anticipant la division de la Bolivie, souvent aliment√©s par les d√©clarations des membres du gouvernement Morales, tend ainsi √ nier la complexit√© m√™me du contexte actuel, ce qui ne permet gu√®re d’appr√©cier les rapports de force qui structurent la soci√©t√© bolivienne de nos jours. √€ l’heure o√Ļ la n√©cessit√© de trouver des solutions √ une crise qui ne cesse de s’intensifier se fait de plus en plus pressante, un regard nuanc√© sur la situation politique devient pourtant imp√©ratif.

Retour sur les origines de l’autonomisme oriental

√€ entendre certains intellectuels issus de la gauche radicale, le mouvement autonomiste qui a pris son essor ces derni√®res ann√©es √ Santa Cruz ne serait dot√© que d’une faible l√©gitimit√©, sa base sociale se limitant aux √©lites √©conomiques qui en avaient pris l’initiative [5]. √€ titre d’exemple, le ¬« cabildo du million ¬ » r√©alis√© √ Santa Cruz le 15 d√©cembre 2006 en soutien aux autonomies d√©partementales fut imm√©diatement rebaptis√©, depuis La Paz, le ¬« cabildo des millions ¬ », offrant de la sorte une lecture r√©duisant cet √©v√©nement ayant r√©uni plus de cinq cent mille individus √ une simple manipulation m√©diatique, men√©e √ bien gr√Ęce au pouvoir √©conomique des √©lites locales — et supposant du m√™me coup le faible enracinement, voire l’absence, d’un r√©el mouvement autonomiste ancr√© au sein de la population [6]. Ces commentaires, courants dans l’Occident andin d√®s lors que l’on √©voque la situation politique dans l’Orient amazonien, illustrent de mani√®re √©clatante la c√©cit√© qui caract√©rise le d√©bat intellectuel √ gauche au sujet de Santa Cruz et des d√©partements alli√©s. Les statuts d’autonomie d√©partementale soumis au vote le 4 mai 2008 n’ont pas √©chapp√© √ cette grille de lecture : les critiques au sujet de leur pr√©tendu caract√®re s√©paratiste — fond√©es √ juste titre sur leur ill√©galit√©, mais g√©n√©ralement limit√©es par une m√©connaissance du texte dans sa globalit√© — ont clairement contribu√© √ ce que les d√©bats sur les autonomies soient per√ßus comme une confrontation entre Orient et Occident, rel√©guant ainsi √ un second plan l’analyse en profondeur du contenu du projet autonomiste.

Pour comprendre les dynamiques √ l’œuvre au sein du mouvement autonomiste, sans doute faut-il op√©rer un retour vers l’histoire de la construction de l’√‰tat bolivien. Car ind√©niablement, les statuts d’autonomie promus par les √©lites cruc√©niennes et leurs organisations repr√©sentatives, tel le Comit√© Pro Santa Cruz (CPSC) [7], s’inscrivent dans une m√©moire r√©gionale balis√©e par les luttes pour un projet d’auto-gouvernement des Cruc√©niens — un projet qui, d’une certaine mani√®re, trouve sa source dans l’int√©gration heurt√©e des r√©gions amazoniennes √ la toute jeune R√©publique bolivienne [8]. Historiquement, en effet, leur d√©veloppement passe au second plan jusqu’√ la moiti√© du vingti√®me si√®cle. S’il existe une √©lite politique et √©conomique √ Santa Cruz, notamment gr√Ęce au boom de la production du caoutchouc, celle-ci se voit marginalis√©e par les √©lites occidentales andines, dont la bonne sant√© √©conomique est garantie par l’extraction de minerais — tel l’√©tain dans le d√©partement d’Oruro, d√®s la fin du dix-neuvi√®me si√®cle, qui succ√®de √ l’or de Potos√≠. Depuis Santa Cruz se cimente alors le sentiment, encore tenace aujourd’hui, que les √©lites pace√Īas, incarn√©es jusqu’au d√©but du vingti√®me si√®cle par les ¬« barons de l’√©tain ¬ » [9], en cherchant √ canaliser les ressources √©conomiques de l’√‰tat vers leurs propres activit√©s priv√©es, emp√™chent de fait le d√©veloppement de leur propre r√©gion. Ce sentiment se renforce notablement avec la cr√©ation du d√©partement du Beni en 1842 [10], et la cession parall√®le d’autres r√©gions peupl√©es de Cruc√©niens √ des pays voisins, tel l’Acre, annex√© par le Br√©sil avec le Trait√© de Petropolis (1903).

Comme le d√©crit l’historien argentin Hern√°n Pruden, les cons√©quences de la politique conduite par l’√‰tat central — qu’il n’est pas faux de caract√©riser alors comme ¬« andin ¬ » — ne m√®nent toutefois pas la population cruc√©nienne √ adopter une posture s√©cessionniste. Si les d√©bats politiques et intellectuels se structurent en effet entre ¬« int√©grationnistes ¬ » et ¬« s√©paratistes ¬ », les travaux de Pruden semblent montrer une pr√©dominance des premiers dans le paysage politique local, contrairement √ bien des id√©es re√ßues. Il faut en effet attendre la Guerre du Chaco (1932-1935) [11] pour voir un courant s√©paratiste, tr√®s li√© aux int√©r√™ts paraguayens et argentins, d√©fendre avec un certain √©cho dans la population l’id√©e d’un √‰tat ind√©pendant, voire d’un territoire cruc√©nien annex√© par Asunci√≥n ou Buenos Aires [12]. √€ l’√©poque, certes, les int√©grationnistes partagent avec les s√©paratistes un certain nombre de pr√©suppos√©s, raciaux notamment. Ainsi, c’est au nom de la sup√©riorit√© raciale des Blancs — les Cruc√©niens √©tant un peuple, √ leurs yeux, directement issu de la colonisation espagnole — que Santa Cruz est, selon eux, destin√©e √ diriger le pays et √ soumettre les r√©gions andines √ leur domination [13]. C’est par le biais du concept de f√©d√©ralisme que se d√©finit le projet, depuis l’Orient, d’un √‰tat laissant une marge de manœuvre plus importante aux r√©gions dans leur propre gestion des ressources publiques. Il est d’ailleurs int√©ressant de noter que ce projet est √©galement port√© par des mouvements populaires progressistes : ancien conseiller municipal et d√©put√© national, l’avocat cruc√©nien Andr√©s Iba√Īez conduira le mouvement des √‰galitaires, mouvement pl√©b√©ien anti-esclavagiste qui d√©clarera Santa Cruz √‰tat f√©d√©r√© √ l’√‰tat bolivien en 1876. Rejet√©s par les groupes de pouvoir cruc√©niens et r√©prim√©s par l’√‰tat central, les √‰galitaires seront liquid√©s d√®s mai 1877. Parall√®lement, une des limitations du projet s√©paratiste porte sur la viabilit√© d’une r√©gion cruc√©nienne ind√©pendante ou annex√©e par les pays voisins, tant certains secteurs √©conomiques soulignent d√©j√ la possibilit√© qui existe pour elle d’approvisionner les Andes de produits dont les march√©s paraguayen, argentin ou br√©silien sont satur√©s.

Cette ¬« bataille cruc√©nienne pour l’int√©gration ¬ » prend tout son sens du point de vue de la politique des transports. Ainsi, la route liant Santa Cruz √ Cochabamba, ville-pivot dans la g√©ographie nationale, ne sera achev√©e que dans les ann√©es 1950, consolidant de la sorte le sentiment de bien des Cruc√©niens d’√™tre des laiss√©s-pour-compte de la vie √©conomique et sociale bolivienne. En d√©finitive, il faut attendre les ann√©es 1940-50, et notamment l’√©laboration d’un plan de d√©veloppement connu comme le Plan Bohan (1942), r√©alis√© avec la complicit√© de la coop√©ration √©tasunienne, pour que la politique de d√©veloppement de l’Orient, et en particulier de Santa Cruz, soit prise en compte comme une politique publique de dimension nationale. Le Plan Bohan, qui sera appliqu√© avec z√®le √ partir de 1952 par le nouveau r√©gime r√©volutionnaire, soucieux de se doter d’une base √©lectorale stable au sein d’un d√©partement qui lui √©tait traditionnellement hostile, constitue de fait un tournant pour une r√©gion qui b√©n√©ficie de la construction d’infrastructures routi√®res et productives (agro-industrie, √©levage) qui seront plus tard √ l’origine de son boom √©conomique. Ces ressources, tir√©es de l’exc√©dent minier, conduit m√™me l’historienne bolivienne Rossana Barrag√°n √ observer l’√©mergence, √ cette √©poque, d’un nouvel axe de d√©veloppement dans le pays reliant La Paz √ Cochabamba et Santa Cruz [14].

La tr√™ve qui semble s’initier alors entre Santa Cruz et l’√‰tat central est toutefois rompue sous le r√©gime militaire du g√©n√©ral Ovando Candia (1969-1970), puis du g√©n√©ral progressiste Juan Jos√© Torres (1970-1971). La crise √©conomique qui se d√©veloppe lors de cette p√©riode pousse les √©lites de Santa Cruz, repr√©sent√©es depuis 1950 par le Comit√© Pro Santa Cruz, √ agir directement au sein du champ politique, notamment via les activit√©s conspiratrices de la Phalange Socialiste Bolivienne (FSB), parti nationaliste catholique et conservateur. Un contre-feu qui contribuera, en 1970, √ la r√©ussite du coup d’√‰tat du g√©n√©ral Hugo Banzer Su√°rez, repr√©sentant l’aile droite la plus dure des Forces Arm√©es. C’est sous le r√®gne de ce natif de Santa Cruz que la r√©gion conna√ģt un boom, se convertissant de la sorte en un moteur de l’√©conomie bolivienne √ l’or√©e des ann√©es 1980 [15]. √€ des facteurs externes tr√®s favorables, comme la remont√©e du cours mondial du p√©trole — b√©n√©ficiant directement √ un d√©partement producteur qui per√ßoit des royalties sur les recettes tir√©es des exportations —, s’ajoute une politique interne conduite par le gouvernement militaire permettant de placer des Cruc√©niens √ des postes-cl√©s, comme par exemple √ la t√™te de l’Institut National de la R√©forme Agraire (INRA), ou de proc√©der √ l’annulation de la dette de certains producteurs et industriels [16]. Si le CPSC — devenu un protagoniste √ part enti√®re des jeux de pouvoir durant les r√©gimes militaires — d√©tient alors le monopole de la repr√©sentation des int√©r√™ts patronaux de Santa Cruz, il se voit soumis √ une v√©ritable rivalit√© de la part des partis politiques et des syndicats avec le r√©tablissement de la d√©mocratie repr√©sentative en 1982. Habilement, ses membres entreprennent d’investir les directions locales de ces partis, et garantissent ainsi leur √©lection au sein du Congr√®s national, au sein duquel ils se livrent √ la d√©fense des revendications port√©es par le Comit√© [17].

Le mouvement autonomiste oriental aujourd’hui

De ce d√©tour par l’histoire, on peut tirer certains enseignements. La ¬« m√©moire longue ¬ » de la population cruc√©nienne — dont la croissance repose pourtant sur un flux important de migrations internes provenant des r√©gions andines — repose sur une r√©alit√© historique : le faible int√©r√™t de l’√‰tat central pour le d√©veloppement de d√©partements orientaux consid√©r√©s comme marginaux. Ce fait, n√©anmoins, est √ relativiser √ partir des ann√©es 1960, tant les Cruc√©niens s’imposent comme des protagonistes de premier plan sur la sc√®ne politique internationale — ce qui a pour cons√©quence d’att√©nuer du m√™me coup les aspirations autonomistes et/ou f√©d√©ralistes des groupes de pouvoir locaux. Hern√°n Pruden en tire d’ailleurs la conclusion suivante : ¬« l’autonomisme [cruc√©nien] fut inversement proportionnel √ la capacit√© des √©lites locales d’exercer une influence sur le processus politique national ¬ » [18]. √€ voir le contexte au cours duquel r√©√©merge aujourd’hui un projet autonomiste d’ampleur dans la r√©gion, on peut dire que cette affirmation reste d’une √©tonnante actualit√©.

Si la ¬« guerre du gaz ¬ » d’octobre 2003 s’ach√®ve sur la fuite du pr√©sident Gonzalo S√°nchez de Lozada (appel√© ¬« Goni ¬ »), coupable d’avoir ordonn√© le massacre de manifestants √ El Alto, l’une des cons√©quences de la crise √ moyen terme est le discr√©dit qui frappe l’ensemble des partis politiques boliviens. Le vice-pr√©sident de ¬« Goni ¬ », Carlos Mesa, lui succ√®de en effet en annon√ßant sa volont√© de gouverner sans le Congr√®s, tant les partis qui s’y trouvent repr√©sent√©s souffrent de leur association √ l’ancien gouvernement coupable de la tuerie. Or, c’est justement dans ces partis que les groupes patronaux cruc√©niens disposent de leurs relais politiques. Des organisations telles que la Chambre Agricole Orientale (CAO) ou la Chambre d’Industrie et du Commerce de Santa Cruz (Cainco), et leur instance de coordination, le Comit√© Pro Santa Cruz (CPSC), y sont massivement pr√©sents. Par ailleurs, s’est instaur√©e au cours de ces ann√©es de ¬« d√©mocratie de pacte ¬ » [19] une pratique garantissant, lors de chaque nomination d’un nouveau cabinet gouvernemental, une pr√©sence en son sein de membres de ces groupes de pouvoir r√©gionaux — une pratique connue comme le ¬« cupo [quota] cruce√Īo ¬ », √ laquelle Carlos Mesa ne se soumettra jamais tout √ fait.

Avec l’arriv√©e au pouvoir de Mesa en octobre 2003, c’est donc tous les canaux de repr√©sentation politique du CPSC qui disparaissent d’un seul coup. Les revendications autonomistes refont peu √ peu leur apparition, gr√Ęce au travail politique des dirigeants du Comit√© qui, pour la plupart, analysent la ¬« guerre du gaz ¬ » comme un √©v√©nement r√©v√©lateur du foss√© qui s√©parerait un Occident marqu√© par le conflit social, d’un Orient pr√©occup√© par le travail et la croissance √©conomique [20] — une analyse qui justifie en derni√®re instance le fait de ¬« se pr√©munir ¬ » des soubresauts de la politique nationale. Plusieurs mobilisations autonomistes voient le jour, notamment le 22 juin 2004 avec un cabildo [21] qui r√©unit plus de cent mille personnes. Quelques mois plus tard, le 24 octobre de la m√™me ann√©e, la tension s’accentue entre les √©lites cruc√©niennes et le pr√©sident Mesa, qui accuse celles-ci d’avoir ¬« une mentalit√© provinciale ¬ »… La rupture entre le CPSC et le pouvoir central est imminente, seul manque le pr√©texte pour l’officialiser. Il ne faudra pas attendre bien longtemps : le 30 d√©cembre 2004, Mesa, sous la pression du FMI, augmente le prix de l’essence — un √©pisode connu comme le ¬« gasolinazo ¬ » —, suscitant un toll√© tant au sein de la Centrale Ouvri√®re Bolivienne (COB), en raison de l’impact de cette hausse sur le co√ »t de la vie des populations les plus pauvres, que parmi les √©lites cruc√©niennes. Celles-ci se voient en effet affect√©es dans leurs activit√©s √©conomiques et d√©cident de prendre le chemin de la rue.

Cette mobilisation ne se limite pas √ une simple contestation de la mesure. Tr√®s vite, les manifestations de janvier 2005 √ Santa Cruz, qui culminent le 28 janvier avec un nouveau cabildo encore plus massif que le pr√©c√©dent, sont directement dirig√©es contre le pouvoir central, et mettent en avant une plate-forme de revendications cens√©e donner l’impulsion d√©cisive au ¬« processus autonomiste ¬ » : c’est le fameux ¬« agenda de janvier ¬ ». Celui-ci exige l’√©lection au suffrage universel des pr√©fets d√©partementaux (les pr√©fets demeurant encore aujourd’hui des repr√©sentants formels du pouvoir ex√©cutif, ils sont alors nomm√©s par le pr√©sident), ainsi que la r√©alisation d’un r√©f√©rendum sur les autonomies d√©partementales, et mandate parall√®lement une Assembl√©e autonomiste pour entamer le travail de r√©daction de statuts d’autonomie. √€ l’√©vidence, cet agenda s’oppose √ ¬« l’agenda d’octobre [2003] ¬ » promu par les organisations sociales populaires (nationalisation des hydrocarbures et convocation d’une Assembl√©e Constituante). Si Mesa c√®de rapidement √ la premi√®re revendication en promulguant, le 8 avril 2005, un d√©cret permettant la r√©alisation ¬« d’√©lections pour la s√©lection des pr√©fets d√©partementaux ¬ », la mobilisation ne ralentit pas pour autant, l’objectif ultime du CPSC √©tant de garantir le r√©f√©rendum sur les autonomies avant que ne soit convoqu√©e l’Assembl√©e Constituante.

La crise de mai-juin 2005, qui voit Carlos Mesa √™tre contraint de d√©missionner sous les feux crois√©s des mouvements sociaux populaires et du mouvement autonomiste, impose une nouvelle tr√™ve qui conduit tout naturellement la droite r√©gionale √ se concentrer sur les √©lections pr√©fectorales du 18 d√©cembre 2005, et d’affiner √ ce titre son projet autonomiste autour de candidats cens√©s le symboliser, tels Ruben Costas √ Santa Cruz, Mario Coss√≠o √ Tarija, Ernesto Su√°rez dans le Beni, et Leopoldo Fern√°ndez dans le Pando [22]. Si l’√©lection de ces pr√©fets t√©moigne incontestablement d’une r√©elle ¬« pouss√©e autonomiste ¬ » dans les r√©gions orientales [23], celle-ci ne doit cependant pas √™tre radicalement oppos√©e √ la victoire du MAS sur le plan national.

√€ la t√™te de l’appareil d’√‰tat √ partir de janvier 2006, le parti de Morales entretient en effet une position des plus ambigu√« s √ l’√©gard des autonomies : si celles-ci figurent dans sa plate-forme revendicative lors de la campagne √©lectorale — non sans rappeler qu’il s’est √©galement agi d’un projet politique d√©fendu par les peuples indig√®nes avant d’√™tre repris par le CPSC —, le concept d’autonomie est n√©anmoins d√©sormais intimement li√© √ ¬« l’oligarchie cruc√©nienne ¬ » dans l’imaginaire populaire. C’est pourquoi le MAS garantit la r√©alisation d’un r√©f√©rendum sur les autonomies d√©partementales, parall√®lement √ l’√©lection de l’Assembl√©e Constituante, le 2 juillet 2006. Si celui-ci appelle dans un premier temps √ voter en faveur du ¬« oui ¬ » aux autonomies, l’analyse r√©alis√©e par les organisations syndicales membres du MAS (notamment celles qui, dans le cadre de leur activit√© militante quotidienne, s’opposent au Comit√© Pro Santa Cruz et √ ses satellites dans les autres d√©partements de la ¬« demi-lune ¬ »), am√®ne certaines d’entre elles √ se prononcer pour le ¬« non ¬ », d√©savouant ainsi le gouvernement et la direction nationale du parti. Ceux-ci, plusieurs mois durant, s’av√®rent incapables de s’accorder sur une position commune sur ce r√©f√©rendum : si √ lvaro Garc√≠a Linera, le vice-pr√©sident, pr√īne la ¬« neutralit√© ¬ » du pouvoir ex√©cutif, le pr√©sident Morales, pour sa part, appelle ouvertement √ voter pour le ¬« non ¬ » √ quelques jours du scrutin. Une fois encore, la dynamique interne du MAS, permettant aux bases d’influer sur les prises de position de leur parti hors des canaux de d√©bat propres √ une formation politique classique, aura fait ses preuves [24]. Reste √ savoir si cela fut une bonne initiative, tant le MAS para√ģt encore payer le prix de la prise de position de son leader √ l’√©poque.

Ces revirements ne semblent pas affecter les scores du MAS lors de ces scrutins. Mis en parall√®le avec ceux du ¬« oui ¬ » dans les d√©partements orientaux, les r√©sultats du parti paysan permettent d’avancer l’hypoth√®se qu’il existe une part significative de l’√©lectorat de la ¬« demi-lune ¬ » qui, tout en adh√©rant, en partie au moins, au projet nationaliste incarn√© par la figure d’Evo Morales, est alors favorable √ la mise en œuvre d’un statut d’autonomie dans sa r√©gion [25]. √€ moyen terme, en revanche, le bilan s’av√®re catastrophique : la victoire du ¬« non ¬ » sur le plan national, avec plus de 57 % des voix, ne parvient pas √ att√©nuer la l√©gitimit√© dont se voient aur√©ol√©s les pr√©fets dont les d√©partements ont approuv√© les autonomies (Beni, Pando, Santa Cruz et Tarija). D√®s lors, ceux-ci se convertissent en des protagonistes √ part enti√®re de la sc√®ne politique nationale — Ruben Costas, le pr√©fet cruc√©nien, b√©n√©ficiant d’une autorit√© morale sur les autres √©lus au regard du r√īle pivot jou√© par son d√©partement dans l’impulsion donn√©e aux autonomies. Les cons√©quences sont rudes pour le MAS dans l’Orient, d√©sormais suspect√© de ne proposer qu’une nouvelle variante d’un gouvernement andin et centraliste. Le groupe de constituants du parti majoritaire √ l’Assembl√©e ne dispose, qui plus est, d’aucune l√©gitimit√© aux yeux des habitants orientaux pour d√©finir le contenu d’autonomies auxquelles son leader, Evo Morales, s’est oppos√© avec intransigeance. C’est en partie pour ces raisons que le ¬« mouvement civique ¬ » men√© par le Comit√© Pro Santa Cruz optera pour la politique du pire tout au long de l’existence d’une Assembl√©e √ laquelle ses dirigeants n’auront jamais cru.

Les Cruc√©niens auront tout tent√© : blocage de l’approbation du r√®glement int√©rieur de l’Assembl√©e plusieurs mois durant ; alliance avec le Comit√© Inter-institutionnel de Chuquisaca dans le cadre d’une campagne pour le rapatriement des pouvoirs l√©gislatif et ex√©cutif au sein de la capitale constitutionnelle qu’est Sucre ; mobilisations autonomistes de plus en plus r√©guli√®res dans les principales villes de la ¬« demi-lune ¬ » [26]… Le texte constitutionnel, nous le verrons, consacre pourtant aux autonomies toute une section. Mais celles-ci se voient affaiblies par l’introduction de nouveaux √©chelons d’autonomies, comme les autonomies r√©gionales, municipales ou indig√®nes. Pas suffisant, donc, pour le CPSC, qui garde en m√©moire son propre √©chec lors des n√©gociations sur la premi√®re loi de d√©centralisation, la Loi de Participation Populaire (LPP, 1994), promulgu√©e sous le premier gouvernement de S√°nchez de Lozada (1993-1997). √€ l’√©poque, le CPSC souhaitait d√©j√ que les ¬« gouvernements municipaux ¬ » [27] soient constitu√©s d’√©lus et de repr√©sentants institutionnels s√©lectionn√©s par ses soins [28]. Cette fois, le mouvement autonomiste ne rel√Ęche pas la pression : le 15 d√©cembre 2007, alors que l’Assembl√©e Constituante — transf√©r√©e de Sucre √ Oruro en raison des violences perp√©tr√©es par les √©tudiants de la capitale — conclut ses travaux en l’absence d’une partie de l’opposition qui pr√īne le boycott, les Comit√©s civiques et les pr√©fets des d√©partements de la ¬« demi-lune ¬ » organisent quatre cabildos autonomistes simultan√©ment √ Santa Cruz, Trinidad (capitale du Beni), Cobija (capitale du Pando) et Tarija. Ces cabildos qui, une fois encore, sont un succ√®s en termes de participation, donnent pour mandat aux pr√©fets de convoquer des commissions charg√©es d’√©crire les statuts d’autonomie, dont le travail est encadr√© par des Assembl√©es autonomistes qui, dans la majeure partie des cas, ne sont autres que les conseils pr√©fectoraux (dont les membres sont nomm√©s par le pr√©fet).

Les erreurs et les errements du MAS face au mouvement autonomiste

Lors de la campagne r√©f√©rendaire, seuls quelques strat√®ges du MAS, dans l’entourage du vice-pr√©sident Garc√≠a Linera notamment, soutenaient ouvertement le ¬« oui ¬ » aux autonomies. La tactique, simple mais efficace, visait √ faire voter ¬« oui ¬ » dans tous les d√©partements pour parer ensuite le MAS de la l√©gitimit√© la plus grande afin d’imposer ensuite, au sein de l’Assembl√©e Constituante, ¬« sa ¬ » vision des autonomies. Le tout, bien s√ »r, au d√©triment d’un Comit√© Pro Santa Cruz qui se serait vu d√©poss√©d√© par le gouvernement de sa propre revendication historique. Isol√©s par Morales √ mesure que s’approchait le terme de la campagne, les ¬« pro-autonomies ¬ » voient d√©sormais l’ensemble du parti regretter de ne pas avoir adopt√© cette posture. En effet, force est de constater que la politique gouvernementale en tant que telle ne suscite qu’une opposition limit√©e. En d√©finitive, seule la cause autonomiste a permis aux diff√©rentes fractions de la droite de trouver un terrain d’entente lui permettant de se r√©articuler et de reprendre l’initiative.

Dans la conjoncture actuelle, il va sans dire que le gouvernement de Morales est en grande difficult√©, en premier lieu parce qu’il ne parvient plus √ se d√©partir de l’image d’un camp totalement oppos√© aux autonomies d√©partementales, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse. Les campagnes men√©es contre les comit√©s civiques autour de la consigne ¬« autonom√≠as, s√≠, pero no as√≠ ¬ » (¬« les autonomies, oui, mais pas comme √ßa ¬ ») sont rest√©es relativement inaudibles. L’introduction de l’autonomie d√©partementale dans le nouveau texte constitutionnel, quant √ elle, n’arrange rien. Pour les Comit√©s civiques, la cr√©ation parall√®le de nouveaux √©chelons d’autonomie est attentatoire √ leur projet, qui vise √ doter les futurs gouvernements locaux de la capacit√© d’agir avec autorit√© dans l’ensemble du territoire d√©partemental. Ces nouveaux √©chelons sont non seulement per√ßus comme une volont√© gouvernementale d’affaiblir le futur pouvoir d√©partemental, mais aussi comme des cr√©ations ill√©gitimes qui ne b√©n√©ficient pas du sceau de l’approbation populaire, comme ce fut le cas de l’autonomie d√©partementale le 2 juillet 2006. Face √ cette situation de blocage, Morales a cru pouvoir trouver une sortie de crise en multipliant les appels au dialogue √ partir de janvier 2008, puis en acceptant, sur la suggestion de la Cour nationale √©lectorale, de reporter sine die le r√©f√©rendum sur le nouveau texte constitutionnel, pr√©vu dans un premier temps le 4 mai, en m√™me temps que le r√©f√©rendum cruc√©nien sur le statut d’autonomie. Autant d’initiatives sans r√©sultats, en partie √ cause de la faiblesse des propositions gouvernementales, certes, mais surtout en raison de l’intransigeance de pr√©fets d√©cid√©s √ couper court √ toute n√©gociation jusqu’√ la r√©alisation de r√©f√©rendums cens√©s faire approuver leurs statuts.

De l√ la situation d’ill√©galit√© √ laquelle on assiste dans l’Orient bolivien depuis plus de six mois maintenant. Les r√©f√©rendums port√©s sur les statuts d’autonomie ne s’inscrivent en effet dans aucun cadre juridique l√©gal. Ces statuts, d’abord, ont √©t√© r√©dig√©s par des commissions de travail mises sur pied par les pr√©fets et les Comit√©s civiques r√©gionaux — dont ils sont eux-m√™mes issus dans bien des cas. Autrement dit, ils ne sont pas le fruit du travail d’√©lus, dot√©s d’un tel mandat, mais bien de gens nomm√©s au regard de leur positionnement social dans les r√©seaux de ¬« d√©cideurs ¬ » sur lesquels se structurent les Comit√©s civiques. Les membres du MAS, dirigeants d’organisations rurales ou populaires d’opposition ont tout simplement √©t√© tenus √ l’√©cart de ce processus d’√©laboration. La convocation des r√©f√©rendums, ensuite, s’est faite au m√©pris de toute l√©galit√©, puisque aucune loi de convocation n’a √©t√© soumise au Congr√®s national, seule instance √ m√™me de pouvoir d√©cider de la r√©alisation d’un scrutin √©lectoral. Ces r√©f√©rendums ont finalement pu avoir lieu gr√Ęce √ la seule action des Cours D√©partementales √‰lectorales qui, l√ encore, ont entrav√© la loi en rompant tout contact avec leurs ¬« sup√©rieurs hi√©rarchiques ¬ » si√©geant √ la Cour Nationale √‰lectorale, situ√©e √ La Paz. Enfin, il est √ signaler que la r√©alisation de ces r√©f√©rendums pourrait aboutir √ une situation pour le moins ubuesque : en cas de victoire du ¬« oui ¬ » pour l’un des d√©partements, les √©lites locales seraient amen√©es √ appliquer des statuts et √ convoquer des √©lections pour les Assembl√©es autonomes d√©partementales, alors m√™me que l’actuelle Constitution Politique d’√‰tat ne reconna√ģt pas la figure juridique de l’autonomie.

C’est sans surprise que l’ensemble de la communaut√© internationale s’est montr√©e hostile √ la r√©alisation de ces scrutins : l’Organisation des √‰tats Am√©ricains (OEA), l’Union Europ√©enne (UE) et les pays voisins — parmi lesquels le Br√©sil et le Paraguay, limitrophes avec Santa Cruz — ont tous exprim√© un soutien sans faille √ ¬« l’institutionnalit√© bolivienne ¬ », exhortant les pr√©fets √ reporter les r√©f√©rendums √ une date ult√©rieure. Rien n’y fera, ces √©lections auront finalement lieu. Le 4 mai, le ¬« oui ¬ » l’emporte √ Santa Cruz avec 85 % des voix. Le 1er juin, c’est au tour de Trinidad et de Cobija de dire ¬« oui ¬ » aux statuts soumis au vote, avec respectivement 80 % dans le Beni, et 85 % dans le Pando [29]. Les scrutins, cependant, se d√©roulent dans un climat d√©l√©t√®re : √ Santa Cruz, d’innombrables bagarres √©clatent dans le quartier Plan Tres Mil, reconnu comme un bastion du MAS. √€ Trinidad, les √©chauffour√©es entre des militants autonomistes et des paysans exprimant leur opposition au r√©f√©rendum d√©g√©n√®rent et les premiers entreprennent d’assi√©ger la F√©d√©ration syndicale paysanne d√©partementale. Ici et l√ , des accusations de fraude et des d√©nonciations d’intimidation surgissent [30]. Certains habitants, craignant ne plus pouvoir exercer certains droits li√©s √ l’exercice du vote, finissent par se rendre dans leur bureau de vote [31]. Les r√©sultats, par ailleurs, montrent tous un fort taux d’abstention — significatif au regard du fait que les principales organisations rurales appelaient justement √ boycotter les urnes [32].

La r√©ponse du gouvernement, pourtant, n’est gu√®re √ la hauteur de la situation. D√®s le soir du 4 mai, tout en soulignant √ juste titre que le seul acquis de ces r√©f√©rendums est d’avoir divis√© la population cruc√©nienne, Evo Morales se pr√™te d’abord √ une analyse des r√©sultats — en insistant notamment sur l’importance cumul√©e de l’abstention, des votes blancs et nuls et du vote pour le ¬« non ¬ » —, puis lance des d√©clarations agressives √ l’encontre des Comit√©s civiques et des pr√©fets. L’analyse avanc√©e ce soir-l√ √©tait sans doute correcte. Mais il n’en demeurait pas moins √©tonnant de voir le pr√©sident s’y consacrer, donnant ainsi l’impression qu’au final, ce scrutin √©tait suffisamment l√©gitime pour ressentir le besoin de montrer que les chiffres n’√©taient pas favorables aux √©lites cruc√©niennes. Un terrain glissant pour le gouvernement, tant il est vrai que, si le taux d’abstention a √©t√© bien plus √©lev√© qu’√ l’accoutum√©e, le CPSC a, d’une certaine mani√®re, r√©ussi son pari en parvenant √ mobiliser plus de la moiti√© de la population locale habilit√©e √ voter pour un scrutin ill√©gal. Qui plus est, d√©battre des chiffres alors qu’aucune garantie n’√©tait offerte quant au d√©roulement du scrutin revenait √ valider la mani√®re avec laquelle s’√©tait effectu√© ce dernier. Plus g√©n√©ralement, le ton hostile de Morales est apparu d√©plac√©, tant il alimentait la tension d’une journ√©e qui en √©tait pourtant d√©j√ satur√©e.

Cependant, par la suite, cette posture adopt√©e par le gouvernement n’a gu√®re √©t√© revue. √€ nouveau, les comptes d’apothicaire — √©labor√©s √ partir de chiffres fournis par les Cours d√©partementales √©lectorales — ont refait leur apparition lors des r√©f√©rendums du Beni et du Pando. Seul objectif : parvenir √ montrer que plus de 50 % de la population n’approuve pas les statuts d’autonomie, qu’il s’agisse d’un rejet actif (vote pour le ¬« non ¬ ») ou passif (vote blanc ou nul, ou abstention) — et qu’importe si l’existence d’un niveau plancher d’abstention √ hauteur de 15 %, et les difficult√©s qu’il y a en g√©n√©ral √ interpr√©ter l’abstention, ne permettent pas de conclure √ un rejet stricto sensu, fut-il passif, des statuts chez les √©lecteurs ne s’√©tant pas rendus aux urnes… La focalisation sur les chiffres de l’abstention, dans les d√©clarations des membres du gouvernement comme chez les rares m√©dias qui lui sont favorables, a parfois donn√© lieu √ des d√©bats de sociologie √©lectorale sans doute √©sot√©riques aux yeux d’une majeure partie des auditeurs et t√©l√©spectateurs sympathisants, et peu cr√©dibles aux yeux des opposants. Elle s’est vue √©galement accompagn√©e d’un discours sur le caract√®re ¬« s√©paratiste ¬ » des statuts soumis au vote, g√©n√©ralement peu √©tay√©, et contredit de mani√®re relativement ais√©e par les autonomistes d√®s lors qu’il s’est vu confront√© √ l’√©preuve du d√©bat contradictoire [33].

Rappelons ici qu’au sein de la n√©buleuse autonomiste cruc√©nienne, une petite fraction seulement, tr√®s marginale, pr√īne l’ind√©pendance de la r√©gion. Le groupe Naci√≥n Camba [34], principalement compos√© d’intellectuels, ne dispose que d’une reconnaissance limit√©e au sein du CPSC, et d’une surface militante sans doute encore plus restreinte. Les √©lites √©conomiques demeurent hostiles, comme par le pass√©, √ toute ind√©pendance — sans m√™me parler d’annexion par un pays voisin. Les probl√®mes qui se posaient hier aux producteurs cruc√©niens sont toujours d’actualit√© : le soja, le sucre, la viande ou les laitages orientaux n’ont que peu de perspectives d’insertion dans les march√©s paraguayen, argentin ou br√©silien. Seul le gaz, principalement concentr√© dans le d√©partement de Tarija, constitue une richesse dot√©e d’un certain attrait. Mais la d√©pendance est telle — en Argentine notamment — que la menace de p√©nurie est √ l’origine de la diplomatie active de Buenos Aires et de Brasilia pour garantir la stabilit√© institutionnelle √ La Paz. La r√©alit√© du ¬« s√©paratisme ¬ » oriental est donc des plus relatives. Le discours diffus√© par le gouvernement n’a donc qu’une seule fonction : stigmatiser le mouvement autonomiste en faisant passer toute demande de d√©centralisation politique et administrative pour des vell√©it√©s de s√©cession.

Cette posture n’est pas seulement contre-productive en Orient : elle est aussi malheureuse d’un point de vue tactique, tant il y avait mati√®re √ critiquer les statuts pour ce qu’ils sont [35]. Ce qui aurait peut-√™tre permis par ailleurs d’initier un d√©bat national s√©rieux sur les autonomies. La lecture des quatre statuts incite en effet √ la nuance, tant ils se d√©marquent du point de vue du rapport qu’ils instaureraient envers l’√‰tat central. Une √©tude r√©cente livr√©e par Carlos B√∂rth (s√©nateur de Podemos, droite), Silvia Ch√°vez et Andr√©s Torrez, menant une comparaison rigoureuse entre la nouvelle Constitution achev√©e en 2007 (NCPE) et les quatre statuts d’autonomie d√©partementale, aboutit √ une conclusion insolite pour qui s’en est tenu jusque-l√ aux analyses produites par le gouvernement [36]. Ainsi, selon les auteurs, les articles conflictuels dans les statuts de Tarija et du Pando sont tr√®s peu nombreux au regard des 13 comp√©tences exclusives que le nouveau texte constitutionnel transf√®re d’ores et d√©j√ au ¬« d√©partement autonome ¬ ». Si le statut du Beni se situe √ un niveau interm√©diaire, le document le plus radical est sans nul doute celui de Santa Cruz, qui pr√©voit l’ajout de 40 comp√©tences suppl√©mentaires. Pour observer les diff√©renciations existant entre ces textes, le th√®me de la terre demeure le plus pertinent [37].

Ainsi, le statut cruc√©nien se distingue des trois autres en ce qu’il conf√®re au gouvernement d√©partemental exclusivement le pouvoir de l√©gif√©rer et d’ex√©cuter des politiques en mati√®re de politique agricole et de propri√©t√© de la terre. Les trois autres statuts reconnaissent en effet des comp√©tences partag√©es entre le gouvernement national et les gouvernements d√©partementaux dans ce domaine. √€ Santa Cruz, par exemple, seul le gouverneur d√©partemental aura le pouvoir de d√©livrer des titres de propri√©t√©, non r√©visables par le pouvoir central (art. 109). Dans le Beni, cependant, on envisage d’√©liminer, gr√Ęce √ une ¬« Loi d√©partementale des terres ¬ » certains des crit√®res qui, √ ce jour, par le biais de la Loi INRA (Institut National de la R√©forme Agraire), permettent de d√©finir certaines propri√©t√©s fonci√®res comme des latifundios — et de retirer dans ce cas le titre de propri√©t√© √ la personne qui le d√©tient (Titre IV). √€ Santa Cruz et, √ un degr√© moindre, dans le Beni, c’est bien d’un blindage contre toute menace sur les grandes propri√©t√©s dont il est question. √€ voir que bon nombre de ces propri√©t√©s sont aux mains des dirigeants des Comit√©s civiques (comme Branko Marinkovic √ Santa Cruz), on ne peut gu√®re avoir de doutes sur les int√©r√™ts qui sont en jeu. Surtout lorsque la nouvelle constitution pr√©voit de ramener la surface maximale des terres de 50 000 ha (peu respect√©e dans l’Orient) √ 10 000, voire √ 5 000 ha [38].

La r√©sistance exprim√©e par les √©lites de ces deux d√©partements sur le th√®me de la terre illustre quelques-unes des diff√©rences qui existent entre elles et leurs homologues du Pando et de Tarija. Les dispositions pr√©vues dans les statuts du Beni et de Santa Cruz r√©v√®lent en effet l’importance de la propri√©t√© fonci√®re, de l’agro-industrie et de l’√©levage dans ces deux d√©partements. De la m√™me mani√®re, certaines des dispositions du statut cruc√©nien pr√©voyant de doter le gouverneur d√©partemental de la facult√© de pr√©lever l’imp√īt montre la place prise dans la r√©gion par des compagnies multinationales qui, comme la fran√ßaise Total, ont √©tabli leur si√®ge dans la capitale orientale [39]. √€ l’inverse, les statuts de Tarija et du Pando pr√©voient de nombreuses comp√©tences partag√©es entre gouvernement central et gouvernements d√©partementaux. √€ Tarija, les groupes de pouvoir locaux ne disposent pas de grandes propri√©t√©s, encore moins de grandes industries. S’il s’agit d’un d√©partement qui abrite aujourd’hui les principales ressources gazi√®res du pays, ses √©lites n’ont jamais pu en tirer le moindre profit : les b√©n√©fices issus des r√©serves de gaz d√©couvertes √ l’or√©e des ann√©es 1990 sont pass√©es des poches de l’√‰tat √ celles des multinationales qui ont tir√© le plus grand parti des r√©formes n√©olib√©rales appliqu√©es dans le secteur √ partir de 1995. Concernant le Pando, il s’agit dans une certaine mesure d’un d√©partement qui vit ¬« sous perfusion ¬ », gr√Ęce aux ressources redistribu√©es par l’√‰tat central. Dans un cas comme dans l’autre, on le voit, il s’agit de deux d√©partements d√©pourvus d’un tissu √©conomique et productif significatif, et dont le d√©veloppement d√©pend de la redistribution de l’argent public op√©r√©e depuis La Paz.

Loin de la vision d’une droite homog√®ne, promouvant des statuts d’autonomie s√©paratistes, incompatibles avec le texte constitutionnel achev√© en d√©cembre 2007 [40], on peut voir un bloc instable, aux int√©r√™ts parfois contradictoires en son sein. Si les √©lites cruc√©niennes semblent pr√™tes √ engager un combat de longue haleine contre le gouvernement du MAS, la prudence affich√©e par les √©lites du Pando et de Tarija en dit long sur la marge de manœuvre dont ce dernier para√ģt pouvoir disposer. Leurs statuts, de fait, peuvent constituer de tr√®s acceptables bases de n√©gociation sur les autonomies. Pour l’heure, le gouvernement reste pourtant camp√© sur une position de principe consistant √ d√©l√©gitimer co√ »te que co√ »te les processus r√©f√©rendaires en cours. Une position qui, paradoxalement, consolide l’unit√© d’une coalition pourtant plus fragile qu’elle n’y para√ģt.

Un avenir balis√© par l’incertitude

Nombreux √©taient ceux qui s’attendaient √ ce que s’ouvrent des n√©gociations entre les pr√©fets et le gouvernement, une fois achev√© le cycle de r√©f√©rendums autonomistes. C’√©tait mal conna√ģtre la vie politique bolivienne qui, depuis la crise de mai-juin 2005, conna√ģt d’incessants bouleversements de calendrier. Cette fois, cependant, la responsabilit√© n’en incombe pas aux mobilisations sociales, mais √ une fraction de la droite qui, √ cette occasion, a une nouvelle fois montr√© combien son unit√© ne tenait bien souvent qu’√ un fil. Le 8 mai 2008, soit quelques jours √ peine apr√®s la tenue du r√©f√©rendum cruc√©nien, le parti Podemos valide √ la surprise g√©n√©rale un vieux projet de loi de r√©f√©rendum r√©vocatoire, programm√© pour le 10 ao√ »t, remettant en jeu les mandats du pr√©sident, ainsi que des neuf pr√©fets d√©partementaux. Con√ßu en d√©cembre 2007 par Evo Morales en personne pour r√©soudre la crise naissante avec Santa Cruz, le r√©f√©rendum a √©t√© exhum√© par une partie du groupe parlementaire Podemos, majoritaire au S√©nat. Pour ce dernier, l’enjeu est double : bloquer quelques mois encore toute possibilit√© de convocation d’un r√©f√©rendum sur la nouvelle Constitution √©labor√©e par le MAS et ses alli√©s, et relancer son principal dirigeant, l’ancien pr√©sident Jorge ¬« Tuto ¬ » Quiroga (2001-2002), dans la course √ la pr√©sidentielle. L’initiative suscite la col√®re des pr√©fets, car outre le fait qu’elle rel√®gue au second plan un processus autonomiste per√ßu jusqu’alors comme in√©luctable, elle met √©galement en danger la position de certains d’entre eux, tel le pr√©fet de La Paz, Jos√© Luis Paredes (Podemos), qui devra batailler ferme pour conserver son poste dans un d√©partement d√©sormais acquis au MAS [41]. Seul rempart pour l’opposition r√©gionale : la loi de convocation pr√©voit qu’un pr√©fet r√©voqu√© soit remplac√© par un pr√©fet nomm√© par le pr√©sident — ce qui devrait, dans certains cas comme Tarija o√Ļ Mario Coss√≠o faire l’objet d’une grande contestation dans son propre camp, amener les fractions dominantes √ serrer les rangs derri√®re leur pr√©fet, en d√©pit des divergences internes.

S’il est fort probable, dans ces conditions, que le r√©f√©rendum du 10 ao√ »t d√©bouche globalement sur un statu quo avec le maintien de Morales et de la plupart de ses rivaux, il n’en demeure pas moins que c’est un climat de forte incertitude politique qui pr√©domine aujourd’hui. √€ cette situation s’ajoute une tension sociale de plus en plus palpable, illustr√©e par les agressions r√©p√©t√©es √ l’encontre de paysans dans les centres urbains. Ainsi, le 24 mai, des hordes furibondes men√©es par le maire et les dirigeants ¬« civiques ¬ » de Sucre ont pris √ partie une vingtaine de paysans, contraints √ se d√©nuder et √ crier des slogans contre Morales en pleine place publique. Ce dimanche encore, c’est l’Union des jeunesses de Santa Cruz (UJC), venue pr√™ter sa ¬« collaboration ¬ » au contr√īle du scrutin dans le Beni, qui a tent√© de prendre d’assaut le si√®ge de la F√©d√©ration paysanne d√©partementale, √ Trinidad. La flamb√©e de racisme √ laquelle on assiste actuellement en Bolivie illustre de la mani√®re la plus brutale qui soit la face sombre du mouvement autonomiste oriental et des clivages ethniques qui le traversent.

En d√©pit de la faible probabilit√© que Morales soit r√©voqu√©, le 10 ao√ »t constituera le premier d√©fi d’ampleur pour le gouvernement. Au-del√ de son propre maintien au pouvoir, c’est l’ensemble du processus de transformation sociale qui sera soumis au vote de la population bolivienne. Un processus qui, ces derniers mois, a de nouveau fait quelques pas positifs avec la nationalisation le 1er mai de la compagnie nationale de t√©l√©communications Entel, alors m√™me que l’√‰tat bolivien est tra√ģn√© devant la cour d’arbitrage de la Banque mondiale, le CIRDI (Centre International pour le R√®glement des Diff√©rends relatifs aux investissements), par la multinationale EuroTelecom Italia, actionnaire majoritaire de l’entreprise jusque-l√ . Parall√®lement, le r√īle de la compagnie p√©troli√®re nationale YPFB (Gisements P√©trolif√®res Publics Boliviens) dans la cha√ģne de production des hydrocarbures s’est vu renforc√© par la prise de contr√īle par l’√‰tat des entreprises issues des privatisations des ann√©es 1990, parmi lesquelles Andina, filiale de Repsol-YPF (Espagne/Argentine) en Bolivie. Dans cette campagne, le MAS pourra compter sur un nouvel alli√© en la personne de la Centrale Ouvri√®re Bolivienne (COB) qui, depuis la signature d’un d√©cret pr√©sidentiel cr√©ant un paquet de mesures favorables aux salari√©s, a scell√© une alliance in√©dite avec le gouvernement le 1er mai dernier.

En conclusion…

Comme le veut l’adage, mieux conna√ģtre son ennemi, c’est se donner les moyens de mieux le combattre. Ce que ne fait pas le MAS actuellement, qui propose ces derniers mois une grille d’analyse des √©lites orientales somme toute assez caricaturale. Le d√©membrement de la Bolivie, encore une fois, est des plus improbables. Les groupes de pouvoir de Santa Cruz n’y ont r√©ellement aucun int√©r√™t. √€ trop marteler un discours r√©duisant l’opposition √ un groupe pr√īnant le s√©paratisme, le gouvernement suscite un sentiment de rejet en Orient ciment√© par une ¬« m√©moire longue ¬ » qui voit en l’√‰tat bolivien un √©l√©ment de domination de La Paz sur l’ensemble du pays, en m√™me temps qu’il se prive de trouver une sortie n√©goci√©e qui puisse se jouer des contradictions que cette opposition rec√®le. Cette n√©gociation, quoi qu’il arrive, n’aura pas lieu avant le 10 ao√ »t, nouvelle date-butoir qui, sauf √©norme surprise, devrait ent√©riner le statu quo dans lequel sont emp√™tr√©s les acteurs de la vie politique nationale depuis maintenant plus de deux ans. La convocation inattendue d’un r√©f√©rendum r√©vocatoire pourrait ainsi permettre √ Morales de repenser sa strat√©gie face √ la crise — une strat√©gie qui devra obligatoirement int√©grer les organisations sociales paysannes qui refusent que la NCPE (Nouvelle Constitution) serve de monnaie d’√©change et qui, comme toujours depuis 2000, s’√©rigent inlassablement en garants du processus de transformation sociale que conna√ģt le pays.

Notes :

[1La ¬« demi-lune ¬ » regroupe traditionnellement les d√©partements de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija. On leur associe de plus en plus fr√©quemment le d√©partement de Chuquisaca, qui abrite la ville de Sucre, capitale constitutionnelle du pays.

[2Ces statuts ont √©t√© √©labor√©s par des groupes de r√©flexion li√©s aux √©lites locales dans chacun des d√©partements ayant dit ¬« oui ¬ » aux autonomies lors du r√©f√©rendum du 2 juillet 2006. Ils ont √©t√© soumis au vote √ Santa Cruz le 4 mai 2008, dans le Beni et le Pando le 1er juin, et √ Tarija le 22 juin.

[3De Santa Cruz.

[4De La Paz.

[5Voir Herv√© Do Alto et Pablo Stefanoni, ¬« L’Assembl√©e Constituante au centre des expectatives ¬ », Inprecor n¬ļ 521/522, 2006.

[6Cette grille d’analyse pour le moins normative conduit √ une lecture aussi peu nuanc√©e de la situation des mouvements sociaux populaires ¬« progressistes ¬ », qu’il s’agisse des mouvements paysans li√©s au MAS ou des organisations urbaines comme la F√©d√©ration des Comit√©s de Quartiers (Fejuve) de El Alto, dont les d√©fauts ou limites sont syst√©matiquement et presque exclusivement imput√©s aux rapports que ces organisations entretiennent avec le gouvernement du MAS et l’appareil d’√‰tat en g√©n√©ral. Voir Herv√© Do Alto et Pablo Stefanoni, ¬« L’Assembl√©e Constituante… ¬ », op. cit.

[7Le Comit√© Pro Santa Cruz, qui regroupe des organisations corporatives de toute origine dans l’ensemble du d√©partement, est cependant soumis √ l’influence des organisations patronales. La majorit√© des Cruc√©niens le consid√®rent comme leur ¬« gouvernement moral ¬ ».

[8Pour un √©clairage sur l’histoire de l’Orient bolivien, notamment dans son rapport √ l’Occident andin, consulter : Jean-Claude Roux, ¬« Les orients boliviens : de la qu√™te identitaire √ l’instance de divorce avec l’√‰tat andin central ¬ », dans Denis Rolland et Jo√« lle Chassin (dir.), Pour comprendre la Bolivie d’Evo Morales, Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 121-146.

[9Ainsi √©taient d√©sign√©es les familles Aramayo, Hochschild et Pati√Īo, trois familles vivant de l’activit√© mini√®re, qui seront les garants de l’ordre politique et social conservateur r√©gnant sans partage jusqu’aux ann√©es 1930, p√©riode de mont√©e du nationalisme qui culminera avec la R√©volution Nationale de 1952.

[10C’est en 1842 que le territoire du Beni, jusque-l√ rattach√© √ Santa Cruz, est √©rig√© au rang de d√©partement. Cette initiative venue de La Paz est alors jug√©e attentatoire aux int√©r√™ts de Santa Cruz, dont les habitants en avaient assur√© la colonisation, en raison, entre autres, du potentiel de la r√©gion quant √ la production de caoutchouc.

[11Cette guerre opposant la Bolivie au Paraguay, financ√©e par des compagnies √©trang√®res int√©ress√©es par les ressources p√©trolif√®res abrit√©es par une r√©gion sur laquelle la Bolivie est souveraine, aboutit √ une crise politique sans pr√©c√©dent √ La Paz, exprim√©e notamment par un rejet des √©lites politiques li√©es aux ¬« barons de l’√©tain ¬ ». En bien des sens, la Guerre du Chaco, achev√©e sur une d√©faite de l’arm√©e bolivienne en 1935, ouvre la voie √ la p√©riode du ¬« socialisme militaire ¬ » (1936-1940), puis de la R√©volution Nationale (1952-1964). Voir James Dunkerley, Or√≠genes del poder militar en Bolivia, Historia del Ej√©rcito, 1879-1935, La Paz, Plural, 2003 [2nde √©dition] ; Herbert S. Klein, Origenes de la Revoluci√≥n Nacional Boliviana, La Crisis de la generaci√≥n de la Guerra del Chaco, La Paz, Juventud, 1995.

[12Hern√°n Pruden, ¬« Santa Cruz, ¬Ņdepartamento o Rep√ļblica ? ¬ », dans Le Monde diplomatique Edici√≥n boliviana n¬ļ 2, 2008, pp. 6-7.

[13Il s’agit bien √©videmment d’un mythe qui a repos√©, comme le souligne Jean-Claude Roux, non sans ironie, sur un profond travail de r√©√©criture de l’histoire dans la mesure o√Ļ les narrations qui le sous-tendent font l’impasse sur l’absence pourtant prouv√©e de la gent f√©minine au sein des populations de colons espagnols. D’ailleurs, les partisans de l’annexion par le Paraguay soulignaient quant √ eux un commun lignage des Cruc√©niens et des Paraguayens avec le peuple indig√®ne guaran√≠, afin de justifier la pertinence ethnique du rattachement de Santa Cruz au pays voisin.

[14Rossana Barrag√°n, ¬« ¬ŅHegemon√≠as o ejemon√≠as ? Una visi√≥n desde la historia ¬ », dans Le Monde diplomatique Edici√≥n boliviana n¬ļ 2, 2008, pp. 8-9.

[15Entre 1950 et 2001, la part du PIB produite par Santa Cruz passe de 3 % √ 30 %. La population passe quant √ elle, aux m√™mes dates, de 40 000 √ 1,3 million d’habitants.

[16Pablo Stefanoni, ¬« Son intereses empresarios ¬ », entretien avec le sociologue Carlos Romero, dans P√°gina/12 (Buenos Aires), 23 mai 2005.

[17Pour une analyse d√©taill√©e du rapport du CPSC au champ politique national, consulter : Z√©line Lacombe, ¬« Ni syndical, ni politique : le champ civique, espace de pouvoir sp√©cifique du r√©gionalisme de Santa Cruz ¬ », dans Denis Rolland et Jo√« lle Chassin (dir.), Pour comprendre la Bolivie d’Evo Morales, Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 147-155.

[18Hern√°n Pruden, ¬« Santa Cruz… ¬ », op. cit.

[19L’expression ¬« d√©mocratie de pacte ¬ » renvoie √ la p√©riode 1985-2003, au cours de laquelle l’√©lection du pr√©sident de la R√©publique √©tait garantie √ l’issue d’un second tour r√©alis√© au Congr√®s, au terme de marchandages politiques d√©bouchant sur des pactes entre les principaux protagonistes du syst√®me de partis bolivien d’alors — MNR, Mouvement de la Gauche R√©volutionnaire (MIR) et Action D√©mocratique Nationaliste (ADN). Ces alliances tournantes donn√®rent lieu √ des coalitions parfois tr√®s larges (regroupant parfois jusqu’√ 80 % des membres du Congr√®s) au sein desquelles les diff√©rences programmatiques se dilu√®rent pour donner lieu √ des consensus forts, notamment dans les domaines de la politique √©conomique et de la politique ext√©rieure.

[20Voir Claudia Pe√Īa Claros et Nelson Jord√°n Baz√°n, Ser cruce√Īo en octubre : una aproximaci√≥n al proceso de construcci√≥n de la identidad cruce√Īa a partir de la crisis de octubre de 2003, La Paz, PIEB, 2004.

[21Le cabildo, forme de rassemblement commun √ l’ensemble des mouvements sociaux boliviens, s’apparente √ une assembl√©e d√©lib√©rative au cours de laquelle les dirigeants soumettent √ ¬« leurs bases ¬ » des r√©solutions approuv√©es par acclamation.

[22Voir Herv√© Do Alto, ¬« Apr√®s le triomphe √©lectoral du MAS ; D√©fis d’un gouvernement issu des luttes sociales ¬ », dans Inprecor n¬ļ 513/514, 2006, pp. 17-25.

[23√€ l’√©vidence, √ Santa Cruz comme dans le reste de la Bolivie, des logiques client√©listes ou de loyaut√©s locales ont √©galement jou√© en faveur des candidats ¬« locaux ¬ » disposant d’une solide r√©putation de gestionnaire au niveau municipal. C’est ce qui a permis, entre autres, la victoire de candidats d’opposition au MAS dans des d√©partements tels que La Paz ou Cochabamba, pourtant remport√©s par le parti de Morales lors des √©lections g√©n√©rales (18 d√©cembre 2005) et de l’Assembl√©e Constituante (2 juillet 2006).

[24Les changements de position du MAS sur la nationalisation des hydrocarbures lors de la crise de mai-juin 2005 avaient d√©j√ permis de percevoir ces dynamiques. Voir Thierry Vermorel, ¬« La seconde guerre du gaz : les mouvements sociaux renversent Carlos Mesa ¬ », dans Inprecor n¬ļ 507/508, 2005.

[25Voir Herv√© Do Alto, ¬« H√©g√©monie nationaliste et populaire, pouss√©e autonomiste : la complexe reconfiguration du champ politique bolivien lors des √©lections de 2005 ¬ », dans L’Ordinaire Latino-Am√©ricain n¬ļ 206, 2007, pp. 101-116.

[26Voir Herv√© Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des millions ; Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, Raisons d’agir, Paris 2008.

[27C’est ainsi que l’on appelle les conseils municipaux, issus de la cr√©ation de 324 municipes avec la LPP. Ces municipes deviennent le premier √©chelon de gestion politique et administrative du pays.

[28Z√©line Lacombe, ¬« Ni syndical, ni politique… ¬ », op. cit., p. 154.

[29√€ l’heure o√Ļ nous √©crivons ces lignes, le r√©f√©rendum de Tarija, pr√©vu pour le 22 juin 2008 n’a pas encore eu lieu.

[30On pourra consulter de nombreux r√©cits et t√©moignages sur le site www.bolpress.com. Ces groupes, pour la plupart li√©s √ la fascisante Union des jeunesses de Santa Cruz (UJC), b√©n√©ficient d’une tol√©rance inou√Įe de la part des forces de l’ordre — une tol√©rance qui s’explique autant par la crainte qu’a Morales que son gouvernement n’apparaisse comme un ¬« gouvernement r√©pressif ¬ », que par les r√©ticences toujours plus fortes des Forces arm√©es pour intervenir militairement dans l’Orient bolivien.

[31En Bolivie, il est n√©cessaire de pr√©senter sa carte d’√©lecteur d√ »ment remplie pour pouvoir proc√©der √ certaines d√©marches administratives ou bancaires, comme l’ouverture d’un compte, par exemple.

[32Les taux d’abstention ont atteint 35 % dans le Beni, 40 % √ Santa Cruz et 45 % dans le Pando. Dans un pays o√Ļ le vote est obligatoire, et o√Ļ la participation a r√©guli√®rement atteint les 85 % lors des derniers scrutins (municipales 2004, g√©n√©rales 2005 et Constituante 2006), de tels taux ne sont pas √ n√©gliger.

[33Nous nous appuyons ici sur le suivi d’une s√©rie de programmes t√©l√©vis√©s et radiophoniques conduits par la principale journaliste d’envergure nationale favorable au gouvernement, Amalia Pando. Les programmes qu’elle anime quotidiennement, En directo sur la radio Erbol et Cabildeo sur la cha√ģne publique Canal 7, b√©n√©ficient d’un taux d’audience suffisamment significatif pour les retenir comme l’illustration d’une ligne √©ditoriale ¬« oficialista ¬ » (pro-gouvernement).

[34Le terme camba d√©signe traditionnellement les populations m√©tis de l’Orient. Initialement cantonn√© aux campagnes, l’usage de ce terme s’est √©tendu par la suite aux habitants des centres urbains. Il s’oppose de nos jours au terme colla, qui d√©signe les ¬« descendants du Kollasuyu ¬ », unit√© territoriale appartenant √ l’empire inca, et correspondant √ grands traits √ ce qu’est le territoire bolivien aujourd’hui.

[35On peut retrouver et t√©l√©charger les quatre statuts d’autonomie sur le site www.laconstituyente.org.

[36Carlos Börth, Silvia Chávez et Andrés Torrez, Puentes para un diálogo democrático, La Paz, FES-Ildis/FBDM, 2008.

[37¬« Estatutos de Pando, Beni y Tarija se√Īalan que la tierra es competencia compartida del gobierno nacional y los gobiernos departamentales ¬ », dans le site Bolpress, http://www.bolpress.com/art.php?Cod....

[38Les √©lecteurs boliviens seront appel√©s √ fixer cette limite au cours d’un r√©f√©rendum qui aura lieu parall√®lement au r√©f√©rendum portant sur la nouvelle Constitution.

[39√€ l’image de Total, si bon nombre de compagnies du secteur p√©trolier et gazier m√®nent leurs activit√©s d’exploitation dans le d√©partement de Tarija, la plupart d’entre elles poss√®dent leur si√®ge dans la ville de Santa Cruz.

[40Sur la Nouvelle Constitution Politique d’√‰tat (NCPE), consulter : √‰ric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale. Alternatives et r√©sistances au capitalisme n√©olib√©ral, CADTM/Syllepse, 2008 (en particulier, le chapitre 8 consacr√© √ la Bolivie, avec une analyse pointue des principales avanc√©es propos√©es par ce texte).

[41Pour que le pr√©sident ou un pr√©fet soit r√©voqu√©, il suffira d’atteindre le m√™me pourcentage de voix et le m√™me nombre de suffrages plus une voix gagn√©s lors des √©lections g√©n√©rales et pr√©fectorales du 18 d√©cembre 2006. Au regard de ces dispositions, il faudra donc r√©unir plus de 53,7% des voix et plus d’un million et demi de voix pour voir Morales contraint d’abandonner son mandat. En revanche, un pr√©fet comme Jos√© Luis Paredes, vainqueur avec seulement 38 % des voix, pourrait se voir r√©voquer si ses opposants parviennent √ atteindre ce pourcentage, et √ r√©unir plus de suffrages en nombre absolu que lors du scrutin de 2006.

Source : article publi√© dans la revue Inprecor, n¬°539-540, juin 2008.

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