Interview de Thierry Deronne
Presse et Venezuela : "ne regardez pas la télé, faites-la"
par Justice & Paix
Article publi le mars 2003

Journaliste belge au Venezuela depuis 1994, Thierry Deronne travaille  "Teletambores". Cette télévision communautaire a été créée il y a deux ans lorsque le président Chavez a permis l’existence légale de médias communautaires, rompant ainsi avec des années de répression par les gouvernements précédents.

Pourquoi avoir donné le nom de Teletambores  votre télévision ?

"Teletambores", Teletambours. Le tambour au Venezuela est l’instrument populaire qui appelle, rassemble et fait sortir de chez soi. Le tambour appelait les esclaves noirs  fuir les plantations vers des communes libres ou ils réinventaient la liberté. Aujourd’hui, notre télévision se veut un moyen de briser "les chaînes" qui sont "dans les têtes".

Quel est, de votre point de vue, le rôle joué par les médias traditionnels dans le conflit actuel au Venezuela ?

Lors du coup d’Etat en avril 2002, les médias traditionnels ont manipulé l’opinion publique en parlant d’une " transition démocratique " alors que des putschistes au service d’une élite persécutaient et assassinaient des militants politiques ou des membres de médias communautaires. C’est le même papier qui est joué dans le monde entier face aux mouvements de transformation sociale et politique : éviter d’informer sur l’essentiel, sur les réalisations des citoyens, sur leur opinion ; réduire le pays  une figure (Chavez ici, Arafat en Palestine, etc..) et la transformation d’une société  une "crise politique" ("le Venezuela coupe en deux", "menace de guerre civile",...). De cette façon les spectateurs ou auditeurs n’ont plus qu’ choisir entre les "bons" ou les "méchants".

Comment le public peut-il s’y retrouver l -dedans ? Comment peut-il s’informer et comprendre les enjeux ?

Ne regardez pas la télé, faites-la ! Elaborez vous-mêmes l’information ! Une des grandes surprises au Venezuela, c’est que, malgré le big brother de la télé commerciale, les citoyens ne se laissent pas faire et continuent  appuyer la transformation sociale. 80 % de la population vénézuelienne est pauvre. Ces pauvres vivent, travaillent, se rencontrent. Ils parlent, dans la rue, dans le bus, dans leurs quartiers. Ils ne sont donc jamais seuls. Ils revoient ensemble l’info dominante et se forgent une opinion propre  partir du sens commun pour comprendre ce qu’on nous cache. Finalement, ce sont les classes moyenne et haute, isolées dans des résidences ultra protégées de l’Est de Caracas, qui se font le plus manipuler par les médias. Parce que leur rapport au monde ne passe justement que par la télévision.

Pouvez-vous donner un exemple d’action réalisée par Teletambores dans ce sens ?

Alors que les médias commerciaux ne font que passer une seul opinion et que leurs "débats" dirigés rassemblent des gens qui sont tous d’accord entre eux, dans les reportages de Teletambores, des gens ou des groupes qui ne sont pas d’accord entre eux sur tel ou tel problème prennent la parole. C’est grâce  cette contradiction que nos spectateurs se forgent une opinion.

N’est-ce pas un moyen de faire entendre la voix des pauvres alors que les grands journaux font souvent référence aux sondages dont on sait qu’ils ne sont pas toujours représentatifs de la population ?

Les instituts de sondage au Venezuela sont liés aux mêmes groupes économiques que ceux qui ont fomenté le coup d’Etat en vue d’anéantir le changement en cours. Ils fabriquent donc l’image d’un Chavez dictateur et impopulaire. Les médias occidentaux, quant  eux, reprennent aussitôt l’info. Les gens qui s’expriment dans les medias communautaires ont une autre vision des choses : "nous ne luttons pas pour un président, mais pour une constitution, pour nos droits, pour les générations futures", ce qui est intellectuellement plus prometteur et symptomatique d’une avancée démocratique !

Qu’est ce que "l’information", après tout ? Imaginons un instant la nation comme une cellule au sens biologique du terme. L’information serait alors celle qui nourrit cette cellule, qui l’aide  se fortifier,  se développer,  se défendre du chaos globalisé. Actuellement au Venezuela, l’info dominante ne reflète plus que le point de vue d’une minorité de décideurs possédant des transnationales hors du contrôle citoyen, c’est donc, par nature, une information pauvre, partielle et trop répétitive. Alors que la "cellule" a un besoin vital d’informations venant de sources multiples, contradictoires, d’une information riche qui lui permette de comprendre le monde et d’agir sur lui... et de se sentir moins seul a le faire. C’est pourquoi l’information au sens moderne est indissociable de la démocratie participative.

Où en est la situation aujourd’hui ?

Thierry Deronne : " Le lock-out pétrolier organisé par l’élite et son syndicat, la CTV , a éreinté l’économie. La majorité des journaux, tous opposés a Chavez, jouent la panique : "demain, les aliments disparaîtront !". La seule chaîne d’Etat, peu puissante, traîne les pieds pour donner l’espace nécessaire  l’organisation populaire. L’élite est, une fois encore, plus habile médiatiquement. Le peuple des " barrios " sent que la situation va se durcir mais ne craint pas les élections réclamées par les puissants de ce monde. Pendant ce temps le président Chavez multiplie les contacts avec la population, tente de déjouer l’ineptie d’une partie de l’Etat, remet des terres  tour de bras. "

Au milieu de ce "concert médiatique", que pouvons-nous faire ?

Thierry Deronne : " De plus en plus de citoyens démontrent qu’ils sont conscients de la manipulation et qu’ils veulent chercher ailleurs. Créez des liens directs d’information,  travers Internet par exemple ou en venant juger par vous-mêmes sur place !"

Source : Justice et paix (http://www.justicepaix.be), Belgique.

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