Rue, barrio et révolution
par Thierry Deronne
Article publi le juin 2002

Pourquoi les secteurs dominants, en multipliant des locks-out rebaptisés "grèves générales", en déclarant une guerre médiatique totale sont-ils finalement arrivés au contraire de ce qu’ils visaient ? Pourquoi, loin de miner l’appui populaire  la "Révolution Bolivarienne", l’ont-ils d’une certaine façon fortifié ? Début d’analyse.

Maracay, juin 2002, une ville moyenne dans l’Ouest du Venezuela. Des ouvriers licenciés occupent leur usine textile, hèlent les voitures, dialoguent avec la population.
Une ouvrière : "les patrons ont raté le coup d’Etat, alors ils ferment les usines partout. Eux ils peuvent tenir, avec tout l’argent qu’ils nous ont pris, ils nous ont pris les meilleures années de notre vie, et maintenant ils nous jettent  la rue, pour saboter, pour créer du mécontentement, ils croient que nous ne voyons pas leur plan ? Que nous allons plier quand nous n’aurons plus  manger ?"

La plupart des passants affichent leur solidarité en donnant de l’argent, des voitures de luxe passent en trombe. Un des ouvriers montre la récolte : c’est la confrontation directe des intérêts, sans masques ni phrases. Les médias et l’opposition en"pour que ce patron voie que nous ne mourons pas de faim et que le peuple nous appuie." Dans la cour de l’usine, les ouvriers ont fait un grand feu, pèlent des légumes, les jettent dans la marmite. Une ouvrière retient ses larmes. Sur ses genoux, sa petite fille mange une empanada, sans comprendre ce qui se passe.
Ce qui frappe aujourd’hui au Venezuela, général ne parlent même plus d’ordre, de légalité, etc. Mais de leur propriété, point  la ligne.

L’opposition décide, occupe des champs de bataille qui vont des entreprises textiles aux collèges catholiques dont les directions répriment les professeurs jugés trop proches du peuple. La Chambre de Radiodiffusion et les médias commerciaux lancent de leur côté une campagne d’intimidation contre les médias communautaires, promettant de brouiller leurs fréquences lors du prochain coup d’Etat. Les secteurs populaires parlent de "leur révolution", de leur déception face  l’inaction ou la corruption des fonctionnaires du gouvernement de Chávez, et commencent  reconquérir un espace horizontal, proche de l’autonomie.

A deux zonings de l , une autre usine. "Réactivée" - dit le calicot que le vent presse sur la clôture. Les dernières années,  Maracay, quand une usine fermait la lutte se centrait aussitôt sur les indemnités. Le syndicaliste parlait en tête- -tête avec le gouverneur de l’Etat pour éviter que le conflit dépasse les clôtures d’enceinte. Cette mobilisation autogestionnaire des ouvriers, aujourd’hui, va-t-elle comme les cordones industriales [1]de l’Unité Populaire chilienne relancer la production, et développer une nouvelle forme d’organisation populaire ?

Au Venezuela, aujourd’hui, nous sommes devant une "majorité d’avant-garde", un président-symbole-révolutionnaire et un gouvernement plutôt conservateur, des forces de l’ordre et une justice aux mains de la droite, une armée dont la base est loyaliste mais dont le généralat est plus ambigu€ Ce qui rappelle plutôt le rapport de forces qui, dans les derniers mois de l’Unité Populaire (Chili), aurait pu mener  la construction d’un Etat socialiste. Sauf qu’ici ce n’est pas tant l’organisation ouvrière mais plutôt celle de l’économie informelle qui domine. La politisation croissante de la population, palpable dans la multiplication des initiatives, des prises de parole, dans l’intelligence de l’analyse populaire, ici comme en Argentine, sont liées  l’émergence de la rue et du quartier comme "nouveau type d’usines".

Maracay, juin 2002. Une de ces usines ouvre au petit matin : celle,  ciel ouvert, des buhoneros, ces vendeurs informels qui voyagent très tôt des barrios jusqu’au centre de Maracay, rejoignent leur poste millimétré, de coin en coin, de place en place. Leur autonomie sur le mode corporatif est un des secrets du mouvement populaire. Quand des escadrons de l’opposition, armés de barres de fer, voulurent leur imposer une grève générale, les buhoneros les repoussèrent en s’armant des tubulures de leurs étals. La rue, usine  ciel ouvert pour toute une population, est aussi le creuset des conversations politiques et des marches populaires.

L’insurrection populaire qui ramena le président Chavez au pouvoir, elle seule, l’a illustré de façon éclatante, mais tout cela se forge depuis 15 ans au moins.

La fin des années 1980 est marquée par la chute des cours du pétrole et la crise économique. Au début de 1989, le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez [2]tente d’imposer l’austérité réclamée par le FMI. Face  l’envolée des prix, une gigantesque rébellion populaire éclate, c’est le Caracazo. Ses protagonistes sont les habitants des barrios qui environnent la ville de Caracas, ces quartiers populaires qui regroupent 80 % des habitants. Perez suspend la constitution, et donne le feu vert  l’armée. Dans l’indifférence mondiale, la répression est féroce. On compte des milliers de morts. Pour les Vénézuéliens, c’est la fin du mythe démocratique. C"est surtout le début d"une lente "révolution" où les secteurs populaires vont acquérir une conscience politique croissante. En 1992, éclatent deux insurrections de militaires nationalistes contre Perez, elles échouent. A sa sortie de prison, un des insurgés, Hugo Chavez Frias choisit la voie électorale et sera élu, dix ans plus tard,  la Présidence avec près de 60 % des voix. Il lance le projet, approuvé ensuite par référendum, d’une Constitution bolivarienne, dont les concepts-clefs sont "participation" et "protagonisme" du peuple. Au-del de ces circonstances politiques, au-del des partis traditionnels en perte de vitesse, corrompus et discrédités, un nouvel acteur social a surgi : le peuple lui-même. Cette situation pré-révolutionnaire, répétons-le, découle de la transformation du pays en barrio et de la rue en espace de travail.

Notes :

[1Les ’cordones industriales’ furent une puissante coordination d’usines occupées, où les ouvriers relancèrent la production, avec l’aide d’ingénieurs qui s’occupaient de plusieurs usines  la fois. On le sait peu mais la production industrielle repartit  la hausse, et la croissance nationale, dans les derniers mois de l’Unité Populaire, avait atteint un très haut niveau. Cette organisation visait  soutenir le gouvernement Allende face aux lock-outs du patronat et autres actions déstabilisatrices des classes dominantes et de leurs alliés nationaux et internationaux.

[2Leader historique du parti Action Démocratique et influant membre de l’Internationale socialiste, Carlos Andrès Perez fut président du Venezuela en 1974  1979, c’est  cette époque qu’il nationalisa notammment le secteur pétrolier. Il retourna au pouvoir en 1989 et d »t quitter son poste en 1993 suite  un jugement le condamnant pour corruption.

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