Soulèvement en Equateur
Les indigènes ne cessent de se révolter et pour cause ...
par Frédéric Lévêque
Article publi le mars 2001

Depuis plusieurs années, l’Equateur est entré dans une profonde crise économique, politique et sociale. Vingt ans d’ajustements structurels, de politiques néolibérales et de "démocratie représentative formelle" ont profondément marqué ce petit pays d’Amérique du Sud. Mais l’Equateur compte l’un des plus puissants mouvements indigènes et paysans du continent.

En 1997, un soulèvement populaire sans précédent (deux millions de personnes mobilisées) met fin au mandat du président Bucaram. Le 21 janvier 2000, une nouvelle insurrection populaire et indigène, soutenue par quelques militaires, force le président Mahuad a céder le pouvoir. Le 22 janvier 2001 c’est au tour de son successeur, Gustavo Noboa, de subir le souffle de la révolte. Les contributions qui suivent se centrent sur l’analyse de la crise économique et financière et les caractéristiques du mouvement indigène.

Accroissement vertigineux de l’inflation (le plus haut taux en Amérique latine), du chômage et du sous-emploi, chute de la scolarisation, du salaire réel et de l’accès aux services de base minimum, etc. expliquent que le pays, depuis 1997, n’a pas réussi  se stabiliser. Il a vécu une situation intermittente d’insurrections sociales, de mobilisations populaires massives et de soulèvements indigènes. Le pays a connu aussi un haut taux d’émigration. Sur  peine 12 millions d’habitants, un million ont quitté le pays ces dernières années.

Champion dans les indices de corruption, l’Equateur est un des premiers lieux de concentration de la richesse dans les mains d’un petit groupe. Quelques 234 familles profitent de la situation nationale chaotique : privatisation des profits, socialisation des risques et des pertes. Tout cela avec la complicité de fait des institutions de Bretton Woods (Fonds Monétaire International & Banque mondiale) et de l’Empire étasunien.

Méfaits des ajustements structurels

En 1983, le F.M.I intervint auprès des autorités de l’époque pour que celles-ci honorent les dettes privées qu’elles avaient contractées avec des banques étrangères. Pour mener  bien cette opération, le gouvernement équatorien s’engouffra alors encore davantage dans le cercle infernal de l’endettement et des ajustements structurels en demandant un prêt de 1.500 millions de dollars US. Pour en bénéficier, le F.M.I. posa, comme  son habitude, des conditions. L’institution internationale exigea une augmentation des prix de l’électricité et d’autres biens de nécessité. Par la suite, d’autres "plans d’assistance" furent imposés faisant payer ainsi  la population les dettes que la classe dirigeante équatorienne avait contractées.

Les autorités du pays décidèrent aussi de libéraliser le minuscule marché financier équatorien, éliminant tout contrôle gouvernemental sur le secteur bancaire du pays et laissant ainsi s’envoler l’endettement et les taux d’intérêts.

Les années 80 sont souvent décrites comme la "décennie perdue". Durant cette période, l’Amérique latine a été le laboratoire où furent expérimentés tous les types d’ajustement et leur combinaison. La prédominance du reaganisme a enclenché,  l’époque, le rouleau compresseur néolibéral les indigènes ne cessent de se révolter et pour cause... Depuis plusieurs années, l’Equateur est entré dans une profonde crise économique, politique et sociale. Vingt ans d’ajustements structurels, de politiques néolibérales et de "démocratie représentative formelle" ont profondément marqué ce petit pays d’Amérique du Sud. Mais l’Equateur compte l’un des plus puissants mouvements indigènes et paysans du continent. sur tout le continent. L’Equateur, quant  lui, sera surtout touché de plein fouet par les dérégulations, les privatisations et la régression sociale  partir de 1994.

Dette extérieure

En 1998, la dette extérieure de l’Equateur équivalait  66% du Produit National Brut. En 99, avec la réduction de son P.N.B., la dépréciation du Sucre et la crise bancaire, la dette atteignit 14 milliards, soit 90% du P.N.B.

Pour le F.M.I., dans les faits, la question du remboursement de la dette est prioritaire par rapport aux indices sociaux. Taux de chômage avoisinant les 50%, 64% des enfants (6-15 ans) non scolarisés, 70% de la population sans accès aux soins médicaux, etc. Tout cela importe peu finalement. Celui qu’il faut rassurer c’est le marché financier fort inquiet de la situation de solvabilité équatorienne.

Le 1er octobre 1999, L’Equateur se déclara en faillite, ne pouvant plus payer ses dettes. C’est pourquoi les institutions financières internationales, toujours prêtes  venir au secours des créanciers et écraser ainsi encore davantage les "pays du Sud", accordèrent le "Stab-by Arrangment" permettant aux autorités équatoriennes de s’endetter davantage et de mettre fin, ainsi, aux féroces pressions exercées par les détenteurs des bons Brady [1].

Par cet arrangement, L’Equateur espérait obtenir un prêt d’urgence de 300 millions de dollars US qui lui permettrait d’avoir accès  des lignes de crédits d’autres institutions. Mais rassurer les créanciers signifie souvent régression sociale. Les contreparties de ce prêt se composaient de toute une série de mesures économiques et sociales exigeant une modification de la loi pour la transformation économique. Les corrections  la loi incluaient la cession des décisions en matière de politique monétaire et financière  la Federal Reserve Bank étasunienne ainsi qu’un paquet de mesures visant notamment  flexibiliser le travail,  affaiblir le pouvoir négociateur des syndicats,  supprimer 26.000 postes dans le secteur public pour 2002,... et la dollarisation.

Processus de dollarisation [2]

Le 9 janvier 2000, le président équatorien de l’époque, Mahuad, annonça la dollarisation de l’économie équatorienne (contre l’avis des hauts fonctionnaires de la Banque centrale) après que le Sucre (monnaie nationale) se soit déprécié de 197% - un record - en 1999 et de 23,5% dès la première semaine de l’an 2000 face au dollar. Premier effet de cette dollarisation : les prix augmentèrent de 35%, voir de 60% dans les marchés de Quito. Cependant Mahuad n’eut pas le temps de matérialiser son projet. Il fut jeté hors du pouvoir par une rébellion indigène soutenu par différents mouvements sociaux et par des secteurs progressistes de l’armée. Sous la pression des Etats- Unis qui menaçaient d’instaurer un blocus contre le pays et avec la collaboration d’un secteur conservateur de l’armée, l’Equateur retourna sur le chemin institutionnel avec le vice-président Noboa qui prit le pouvoir le 22 janvier 2000. Parmi ses premières décisions figurait la dollarisation de l’économie proposée par son prédécesseur et qui reçut le feu vert du parlement unicaméral. A l’époque, l’argument utilisé en faveur de ce processus était qu’il permettrait de juguler l’inflation, de baisser les taux d’intérêts et de réaugmenter le pouvoir d’achat des travailleurs.

La Présidence de la République et la Banque centrale avait beau, en mars 2000, faire circuler des brochures où l’on pouvait lire : "L’Equateur avance ! L’espérance renaît ! La dollarisation bénéficie  tous", aucun des objectifs n’a été atteint [3].

La dollarisation a contribué  augmenter la pauvreté d’un peuple déj fragilisé par l’expropriation de son épargne (pour sauver le secteur bancaire) durant les années Mahuad ainsi que par l’échec des plans d’ajustement structurel des institutions internationales de crédit. Elle a aussi porté un sérieux coup  la souveraineté équatorienne par rapport  l’Empire étasunien. Pour Alfredo Jalife, analyste au quotidien El Financiero, avec la dollarisation, les banques centrales disparaissent au profit de la toute puissante Federal Reserve Bank étasunienne, émettrice des dollars [4] et  qui les pays doivent acheter les billets.

L’adoption de l’Euro, dans l’Union européenne, a déj été un processus douloureux, étant donné les politiques d’austérité imposées pour atteindre les critères de convergence du Traité de Maastricht. Mais, dans ce casci, on était en présence d’économies plus ou moins équivalentes ; tandis qu’entre l’Oncle Sam -Suzerain- et de nombreux pays d’Amérique latine comme l’Equateur - les vassaux-, le rapport de force est plus qu’inégal.

Pour Frédéric Kaune, vice-président pour les marchés émergents de la banque d’investissement étasunienne Goldman Sachs, la dollarisation fonctionnera s’il y a un ajustement fiscal avec augmentation des impôts et si des privatisations des avoirs d’Etat sont opérées. Ce que justement combattent les mouvements sociaux équatoriens comme ils viennent de le démontrer ces dernières semaines.

Résistance sociale aux diktats internationaux

Ainsi, pour pouvoir disposer d’argent frais dans le cadre du "Stab-By Arrangment", le gouvernement Noboa devait sans plus attendre mettre en oeuvre le paquet de mesures économiques et sociales qu’exigeaient les institutions de Bretton Woods. Mais c’était sans compter sur les mouvements sociaux, et surtout indigènes [5].

Les protestations ont donc été engagées contre les nouvelles mesures économiques qui, dans un premier temps, consistaient dans la forte augmentation du prix des combustibles, du gaz  usage domestique, du prix des transports publics (+ de 75%), de l’eau, du téléphone, etc. Hors d’oeuvre de ce qui est supposé suivre si le gouvernement applique les 167 conditions [6] du Fonds Monétaire International exposée dans le document "Estrategia Provisional de asistancia al Ecuador".

Le F.M.I. n’ignore en rien les risques si ces conditions sont appliquées. Mais il les juge moins graves que s’il déserre l’étau de la dette. Etant donné les fortes résistances actuelles en Amérique latine, reculer pourrait donner encore plus d’adrénaline aux mouvements sociaux. L’effet de contagion, pourrait marquer le passage  une résistance plus affirmée et plus généralisée, surtout si les "maîtres du monde" ont  faire  des mouvements tels que celui des paysans sans terre du Brésil ou tels que la CONAIE (Confederación de Nacionalidades Indigenas del Ecuador), qui constitue la colonne vertébrale du mouvement social paysan en Equateur.

Notes :

[1En 1989, le plan Brady (du nom du secrétaire d’Etat au trésor étasunien) proposa un échange des créances bancaires contre des titres garantis par le trésor américain,  condition que les banques créditrices réduisent le montant des créances et qu’elles remettent de l’argent dans le circuit. Les pays bénéficiaires s’engageaient pour leur part  consolider une partie de leur dette et  signer... des programmes d’ajustement structurel avec le F.M.I. Le problème étant ainsi réglé pour les banques et... repoussé pour les débiteurs. ...Les Bons Brady constituent un peu moins de la moitié de la dette publique équatorienne.

[2La dollarisation est la séparation de deux monnaies qui cohabitent. En dollarisant l’économie d’un pays, la monnaie locale ne disparaît pas mais reste subordonnée aux petits échanges,  l’achat de biens de subsistance par la population. Les dollars sont réservés aux investissements du capital, des industriels, des financiers, pour que les classes dominantes mènent  bien leurs transactions.

[3L’inflation a culminé en décembre 2001  un taux de 91%, les taux d’intérêts en dollars restent au dessus des 20% et les salaires restent loin derrière les augmentations de prix...

[4Pour l’anecdote, le billet vert est fait avec la fibre d’"abacá". On trouve de nombreuses plantations de cette fibre en Equateur qui fournit donc la matière première. Le billet est ensuite réalisé aux Etats-Unis et, maintenant, avec la dollarisation, revendu aux Equatoriens. Les bénéfices de cette transaction allant dans la poche étasunienne...

[5Le Congrès équatorien, conscient des risques d’explosion populaire, s’était refusé, dans un premier temps,  voter la loi entérinant les nouvelles mesures. Ce qui avait pousser le président  tenter un coup de force et  passer outre l’accord du pouvoir "législatif".

[6A suivre, si tout se passe comme le F.M.I. le veut : réduction des salaires dans le secteur public, privatisation du principal système de fourniture d’eau, concéder  ARCO (filiale de la British Petroleum) des autorisations pour construire son propre oléoduc  travers les Andes, etc...

Article paru dans la revue de l’ONG ’Socialisme Sans Frontières’.

© COPYLEFT RISAL 2001.

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