Les peuples indigènes : objectif militaire ! Pourquoi ?Deux événements récents nous ont à la fois remplis de douleur et d’interrogations. La disparition de Kimy PernÃa Domicó - Emberá katio - le 2 juin, sà »rement par un groupe paramilitaire, et l’assasssinat de Cristóbal Secué Tombé - Paéz - le 27 juin, probablement par un groupe des FARC. Deux seulement d’une chaîne d’événements qui, depuis de longues années, nous montrent manifestement une réalité innocultable : les peuples indigènes sont devenus un objectif militaire, non seulement pour la machine implacable de la contreinsurrection mais aussi pour une partie des insurgés.
Dans le premier cas, l’explication coule de source. Il suffit de se rappeler de la sanglante bataille qui s’est livréesur ces terres. Le projet paramilitaire, par définition, s’oppose à quelconque mouvement social ou personne qui, selon lui, met en danger l’ordre qu’il défend ou prétend construire. Les accusations de "collaboration" avec "l’ennemi interne" - nous le savons déjà - est un prétexte qu’ils évoquent encore à peine. Mais, en plus, - et cela est un autre de leurs objectifs - il s’agit de briser toute résistance aux projets que les puissants destinent à tel ou tel endroit de notre appétissante géographie. Pour cela, le déplacement [de population] n’est pas un effet collatéral mais un objectif délibéré. En général, ils recherchent à ce que les peuples indigènes n’existent pas activement, politiquement dans le meilleur des sens, au sein du processus de transformation sociale. Mais dans le deuxième cas [celui des insurgés], l’intelligence ne peut que s’incliner. C’est ce qui nous intéresse.
Le fait en lui-même permet de douter. Il pourrait s’agir d’une calomnie comme beaucoup d’autres fabriquées de toute pièce. Attention à cela ! Cela, nous le pensions quand les indigènes et indigénistes étasuniens furent tués [1], et nous nous sommes trompés. Cela pourrait ne pas correspondre en ligne directe aux instructions de l’Etat-major, mais ressemble plus à une erreur ou à un dérapage des priorités dans une zone où les opérations pataugent, mais à une erreur ou à une déviation d’un détachement dans une zone d’opération compliquée. Quelque chose comme pour les excursionnistes [2]. Mais cela atténuerait à peine les faits. Pour les insurgés - nous supposons - on ne peut admettre l’argument propre de l’armée, l’argument des "actes isolés d’unités isolées". Mais il est indiscutable que, ces dernières années, se sont présentés chaque fois davantage d’épisodes de confrontation avec les peuples indigènes. Pour cette raison, même avec la possibilité de n’avoir aucune réponse de la part des FARC, pour laquelle nous n’avons aucune confirmation, mais que l’on va essayer d’obtenir. Nous sommes face à un débat autour de la conception de la guerre révolutionnaire.
La dispute territoriale
Le monde paysan est objectivement le théâtre principal de cette guerre. Cependant, nous sommes déjà très loin de cette confrontation entre paysans et propriétaires terriens ; ce qui est en jeu, ou prétend l’être, est la composition du pouvoir dans l’ensemble d’un pays qui est capitaliste et où la population est urbaine. Dans cette mesure, les agissements des forces en milieu paysan commencent à acquérir une valeur subordonnée. Aussi, tandis que les propriétaires terriens, les entreprises des méga-projets et les intéressés de tout type dans les ressources naturelles luttent pour cet espace pour atteindre leurs objectifs économiques. Pour les insurgés, semble-t-il, il ne s’agit déjà pas de tant de renforcer la résistance des secteurs populaires mais de déployer les bases d’une force militaire capable de tenter un siège du coeur du pouvoir. Dans ce sens, l’action politique au sein de la population perd toute importance face à la nécessité de renforcer des positions dans des régions et des couloirs stratégiques, dans la logique actuelle de contrôle territorial de la guerre en Colombie.
Les implications sont d’une extrême gravité. Il n’est pas l’heure, se disait-il, pour des luttes paysannes et encore moins indigènes ; il s’agit de construire une armée moderne avec des bases fortes et sà »res. le monde paysan est avant tout un théâtre d’opération. La population, par conséquent, cesse d’être l’actrice de la lutte des classes, le lieu de processus complexes de formation de la conscience qui impliquent des disputes idéologiques, politiques et organisatives mais l’objet passif d’appui ou de rejet de la force militaire. Il n’y a pas non plus de division selon la position sociale mais selon la position face à la guerre. La division est surtout individuelle. Un propriétaire terrien qui soutient vaut plus qu’un travailleur journalier qui refuse.
Cela paraît d’un grand réalisme et d’une efficacité prouvée. Mais ce n’est pas aussi évident dans une perspective stratégique et historique. L’armée et les paramilitaires font logiquement quelque chose de similaire. Mais il n’y a pas de symétrie. Ils agissent dans un contexte global de domination dans lequel, par principe, le territoire et la population "sont à eux". Dans chaque portion de territoire qu’ils contrôlent, ils imposent l’exploitation économique désirée. Les insurgés révolutionnaires, au contraire, ne peuvent au plus qu’organiser un contre-pouvoir et celui-ci ne provient pas seulement des armes mais de l’organisation populaire. En excluant les adversaires sociaux. C’est pour cela que le Che disait, dans un sens parabolique, que le guérillero est simultanément un réformateur social.
La dispute de l’autonomie
Les peuples indigènes, comme les paysans, sont affectés par cette logique de guerre. Et nous savons déjà qu’ils ont conquis, en tant que peuple, leur droit à leur territoire ancestral. D’un point de vue purement militaire, il représente un théâtre d’opération. Mais d’un point de vue politique, les insurgés devraient refonder la conception conventionnelle de l’Etat national territorial et définir comment les peuples indigènes s’incorporent à un processus révolutionnaire au-delà de la simple idée que leur territoire fait partie de la géographie colombienne, qui se redéfinira après, avec la prise du pouvoir central. Pour cela, dans le cas des indigènes, il y a quelque chose de plus grave. Parce qu’ils continuent à être menacés même s’ils sont d’accord avec les conclusions du chapitre précédent. On pouvait leur appliquer une logique de luttes de classes interne. La vérité est que la tradition révolutionnaire colombienne a beaucoup de difficultés à comprendre la notion d’autonomie des peuples indigènes.
En effet, l’origine des réflexions précaires à ce sujet se trouve dans un texte célèbre de Fr. Engels. Dans celui-ci, on retrouve l’élaboration anthropologique, moderniste et eurocentriste de son temps, celui de Morgan. Selon elle, les peuples indigènes se trouveraient dans un état primitif de sauvagisme ou de barbarie, duquel on peut seulement s’attendre à un processus de modernisation qui impliquerait implicitement la formation interne de classes sociales en lutte. Il s’agirait de la hâter. Par conséquent, leur participation dans un processus révolutionnaire (s’il n’est pas d’indépendance nationale propre) ne peut être davantage que tactique et transitoire. Avant qu’il ne soit trop tard, ils devraient se dissoudre et se reformer/réunir dans le camp de ceux qui s’opposent à la confrontation
Ce qui précède n’est pas loin d’une innocultable condamnation de leur culture. C’est la tradition de la "modernité", de celle qui fait partie du marxisme original. C’est l’équivalent de la position des intellectuels qui, par exemple, face à certains types de sanction, évoquent, scandalisés, la figure de la moquerie publique, qualifié de violation des droits de l’Homme. Ou ils la condamnent ouvertement, ou ils lui donnent du temps pour que l’éducation les "rachète".
Où allons-nous ?
Et ce n’est pas une digression théorique. Cela a des effets dans le déroulement quotidien de la guerre. Dans cet ordre d’idée, il devient facile, quand cela se fait, d’introduire la lutte interne, par la voie la plus expéditive du recrutement individuel. Contre la résistance de la communauté qui veut préserver son unité. C’est facile aussi d’accuser telle ou telle personne de faire partie du camp ennemi, sans tenir compte du peuple auquelle elle appartient. Ce qui est terrifiant, en rapport avec ce qui nous concerne, c’est ce qui peut se passer en constatant que l’identité croissante de ces peuples se traduit par leur résistance. OU est assimilée à leur résistance. Et arriver, comme cela a déjà eu lieu à des formes de vigilance et de défense qui pourraient être armées. C’est la vraie catastrophe. La réponse de dire qu’ils sont simplement paramilitaires est très irresponsable. Encore pire, il peut arriver, comme au Pérou, qu’ils soient utilisés par l’armée, ou comme au Nicaragua avec les Miskitos. Et cela ne serait pas une vérification de l’accusation, ce serait une prophétie autoaccomplie, résultant de la pression insensée. En vérité, une catastrophe ; le chemin le plus court pour la déroute d’une option révolutionnaire.
Dans la pratique, ensuite, les choses sont plus complexes, mais, pour cette raison, elles ne peuvent être simplifiées. on peut discuter du processus qu’ont suivi, dans ce pays, les peuples indigènes. Discuter de sa portée et de ses formes organisatives, mais il faut faire l’effort de comprendre toute sa dimension sociale et culturelle. Il ne s’agit pas d’une revendication ingénue d’une supposée et folklorique pièce authentique de musée, ni d’utiliser les critiques, la confrontation comme justification militaire. on parle, par exemple, des assesseurs blancs pour accuser le manque de "pureté" mais cela a eu lieu avec tous les mouvements y compris ceux de la classe ouvrière. L’attitude traditionnelle à ce sujet a été lamentable. Quand ils ne sont pas des nôtres, il s’agit d’agents infiltrés et quand ils le sont, ce sont des intellectuels organiques du prolétariat. La pureté n’existe pas.
Dans le fond, il y a une incompréhension culturelle radicale. Qui est à la fois une incompréhension de la nature de la révolution contemporaine. Heureusement, le souffle de notre époque nous écarte des préjugés modernes. Il n’y a pas que les peuples indigènes d’Amérique latine qui sont en train de montrer, peut-être, la force la plus puissante de lutte, mais leurs cultures sont en train de diffuser des éléments prodigieux qui alimentent la lutte générale et le projet de reconstruction sociale postcapitaliste. Cela, c’est ce que semble avoir compris les Zapatistes au Mexique. La révolution de notre époque, incluera les peuples indigènes comme tels ou ne sera pas.
[1] Terence Freitas, Ingrid Washinawatok, y Lahe’ena’e Gay étaient trois activistes étasuniens solidaires de la lutte du peuple indigène colombien U’wa contre la viol de leur terre ancestrale par la compagnie pétrolière Occidental. Ils furent séquestrés et ensuite assassinés par les FARC-EP en 1999 (NdT).
[2] Le 9 février 2001, des membres des FARC-EP ont assassiné neuf excursionistes sans raisons apparentes. La guérrilla a reconnu sa responsabilité et, comme dans le cas des indigénistes nord-américains, a promis de juger ceux qui avaient commis ces crimes (NdT).
Source : Desde Abajo (http://www.desdeabajo.info), aoà »t 2001.
Traduction : Frédéric Lévêque, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).