Le peuple U’wa et la compagnie Occidental La lutte du peuple indigène colombien U’wa contre une transnationale pétrolière états-unienne. Explication et chronologie.
Les U’wa - dont le nom signifie « les gens intelligents qui savent parler  »- appartiennent à la famille linguistique Chibcha et sont un des rares peuples de Colombie arrivant à y survivre tout en gardant vivante leur culture ancestrale.
La majorité d’entre eux habitent les sommets inaccessibles de la Sierra Nevada del Cocuy-Guicán, à partir desquels ils ont progressivement vu disparaître leurs terres sacrées qui, à une autre époque, s’étendaient jusqu’à la cordillère orientale, depuis la Sierra Nevada del Cocuy-Guicán jusqu’à la Sierra Nevada de Mérida, au Venezuela.
Actuellement, ils occupent une grande partie de la région de Sarare (appartenant aux départements de Arauca, Norte Santander, Santander, Boyacá et Casanare) allant de l’extrémité de la Sierra Nevada del Cocuy et des plaines situées au pied des montagnes, au sud, à la vallée de Pamplona au nord. Des huit groupes ou clans originaires qui habitaient initialement les hautes, moyennes et basses terres de la Sierra Nevada, il ne subsiste que trois groupes en tant que clans, les autres s’étant organisés en familles plus ou moins dispersées et deux d’entre eux ayant malheureusement disparu.
CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE
Les faits, qui générèrent un des débats les plus animés quant à la territorialité autochtone, débutèrent le 7 avril 1992, lorsqu’Ecopetrol (1) approuva la succession partielle du contrat d’Occidental Colombie, obligeant cette dernière à effectuer un programme d’exploration sismique avant le 23 juin 1996. Ce projet, connu sous le nom de « exploration sismique du bloc Samoré  », affectera 8934 hectares dont 25% appartiennent au territoire U’wa.
Bien qu’Oxy affirme avoir effectué, en 1993 et 1994, plus de 30 réunions visant à informer et consulter les U’wa, ces rencontres ne furent jamais acceptées par les ministères de l’environnement et de l’intérieur comme étant la consultation qu’ils exigeaient. De leur côté, les autochtones affirmèrent ne pas avoir été informés et trouvèrent que ces réunions étaient biaisées, raisons pour lesquelles ils décidèrent d’organiser, les 10 et 11 janvier 1995, un grand rassemblement visant à informer tout leur peuple de ce qu’il se passait. Les conclusions de cet événement se manifestèrent par le rejet total du projet en relation avec la probable profanation des terres U’wa ainsi que par une opposition radicale à tout type d’exploration et d’exploitation pétrolière se produisant sur les terres juridiquement reconnues comme de leur propriété. En outre, ils déclarèrent ne pas vouloir revivre les expériences de Caño Limón, du charbon de la Guajira ou de l’or du Chocó, où le miroitement du développement ne laissa que d’éphémères bénéfices, une évidente destruction environnementale, de la violence et de la misère.
Malgré cela, le Ministère de l’Environnement octroya, le 3 février 1995, une licence environnementale à la Occidental. Depuis lors, la tranquillité des U’wa s’est vue dérangée et ils furent obligés à lutter pour sauvegarder, non seulement leur monde physique mais aussi le sacré, leur cosmogonie, leurs coutumes, leur propre conception de la vie... ; un combat initialement solitaire mais qui en vint, avec le temps, à capturer l’intérêt national et international et généra une polémique où s’affrontent aujourd’hui les arguments de ceux qui sont solidaires de la communauté et ceux qui pensent que le développement est plus important, même s’il coà »te l’élimination complète d’une culture telle qu’il en reste peu.
Le 10 aoà »t 1995, le Ministère de défense du Peuple interjeta une action de tutelle devant le Tribunal suprême de Santa Fe de Bogota afin que soit reconsidérée la décision du gouvernement qui « viole le droit au territoire, à l’autodétermination, à la langue, à la vie et à la survie de la communauté  » et met en danger le droit à la participation, à la vie et à l’intégrité culturelle du peuple autochtone U’wa..
La décision du Tribunal, favorable aux U’wa, arrêta que leurs droits fondamentaux devraient être mis sous tutelle, que la consultation devrait être effectuée et que la licence serait déclarée inapplicable. Suite à cela, Ecopetrol et Occidental firent appel devant la Cour suprême de Justice qui annula ce verdict positif. Néanmoins, le Ministère insista et la Cour constitutionnelle émit une nouvelle sentence reconnaissant que la consultation n’avait pas été effectuée et donnant, au Ministère de l’Environnement et à Occidental, une période de 30 jours pour la réaliser.
Simultanément , le Conseil d’Etat valida la licence environnementale considérant que primaient l’intérêt général des colombiens, la maîtrise de l’Etat sur le territoire national et la propriété étatique du sous-sol, sur toute autre considération, dont les droits des peuples autochtone qui sont pourtant protégés par la Constitution nationale. En outre, il homologua la consultation et approuva l’entrée d’Occidental en territoire U’wa afin de mettre son contrat à exécution.
Mais les U’wa ne se rendirent point et rédigèrent une longue lettre destinée à l’ambassadeur Jorge Taiana, secrétaire exécutif de la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme, lui demandant d’insister auprès du gouvernement colombien pour que celui-ci suspende la licence et adopte des mesures afin d’éviter que ne soient causés des dégâts irréparables à la communauté autochtone et l’invitant à visiter le peuple U’wa et à confirmer les faits lors de son prochain voyage en Colombie.
LES RAVAGES D’UNE LUTTE
Tel que cela se passe dans de tels cas, des mécanismes de démocratie participative (consultations, audits environnementales publiques,...) furent mis en place afin de « défendre  » les droits des personnes, mais terminèrent, selon la règle, par l’octroi de la licence autorisant la réalisation du mégaprojet et ne tenant pas compte des arguments et des souffrances de nombreuses communautés.
Dans diverses occasions similaires à celle-ci, des poursuites juridiques accompagnées d’une lutte collective, de manifestations et de protestations se terminent par ...la décision du gouvernement de « défendre le développement  » et de permettre la pénétration des multinationales ou des grandes entreprises qui extraient les ressources naturelles et laissent derrière elles une ombre de misère et un vide total de richesses nationales.
Dans le cas des U’wa, la situation semble se répéter, en passant au-dessus de la communauté qui a déjà exposé toutes ses raisons pour empêcher la pénétration de la compagnie pétrolière sur son territoire ancestral. Cependant, au cours de ce long et exténuant combat, les U’wa sont parvenus à recueillir une impressionnante solidarité.
Malheureusement, le gouvernement colombien et Occidental semblent imperturbables et l’opinion publique est soumise à un échange constant d’informations qui cherche à la confondre et à stigmatiser la lutte de cette communauté. Les insinuations permanentes et la diffusion de rumeurs selon lesquelles la guérilla colombienne serait derrière cette affaire en sont une preuve.
A tout cela viennent s’ajouter les menaces de mort dont sont victimes certains membres de la communauté et qui furent dénoncées publiquement en diverses occasions, entre autres par le Sénateur de la République et représentant des minorités ethniques colombiennes, Lorenzo Muellas, un des principaux défenseurs de la cause des U’wa.
Cependant, on espère que la théorie exposée par certains ministres et selon laquelle le bien-être de 38 millions de colombiens devrait passer avant la réclamation de 5000 U’wa, soit petit à petit remplacée par la nécessité de prendre en considération les peuples autochtones et toutes les communautés qui le désirent, de leur permettre de choisir leur propre développement, selon leur propre modèle et de respecter leurs droits ancestraux, leur territoire...et leur vie.
DERNIERS FAITS
En aoà »t 1999, le gouvernement colombien octroya officiellement 120.000 hectares aux U’wa, étendant ainsi à plus de 220.000 hectares leur territoire, qui s’appellera dorénavant « Resguardo indÃgena unido U’wa  », selon le vÅ“ux du principal dirigeant de la « Associación U’wa  ».
Bien que le gouvernement national colombien déclara que la création de cette réserve vise à garantir la survie des U’wa et à protéger leur intégrité culturelle et territoriale, il s’agit là d’une tromperie car immédiatement après cet acte et à quelques mètres de la limite du territoire octroyé, le gouvernement donna l’autorisation à Occidental de creuser le puits Gibraltar 1.
Le gouvernement colombien, en remettant cette licence à Oxy, confond la réserve avec le territoire ancestral ainsi que les intérêts des transnationales et ceux des citoyens colombiens.
CE QUE PENSENT LES U’WA
Les U’wa ont de multiples raisons de s’opposer à la pénétration des compagnies pétrolières et de tous ceux qui exploitent les ressources naturelles non renouvelables. On ne peut nier l’importance de cette communauté quant à la vie sociale, la propriété collective, ses connaissances ancestrales de la nature, son respect de l’environnement, ses coutumes et sa médecine.
Leurs instruments d’étude sont la coca et le yopo, des « éléments vivant qui vinrent du ciel  » et pour eux le pétrole ou Ruiria possède du sang et leur donne de la force et de la vie, à eux, aux arbres, aux animaux et au monde. En outre, « il est la mère de tous les lacs sacrés...  », « il travaille ; les émeraudes, l’or, le charbon et toutes les ressources ne peuvent être touchés car ils sont vivants et ils travaillent  ».
Ils ont donc leur propre manière de contrôler le milieu dans lequel ils vivent et leur comportement, en relation avec leur environnement, trouve son explication dans des mythes, des croyances, des coutumes et des usages aussi vieux que la planète. Leur monde social et culturel est organisé selon le modèle de la création.
Pour cela, leur territoire, leurs lois et coutumes se confondent avec leur cosmogonie U’wa, et pour les comprendre, il est nécessaire d’analyser leur passé et de voir comment est constituée leur façon de penser qui durant des milliers d’années leur ont permis de vivre en harmonie avec la nature et avec eux-mêmes. Ils pensent de la Terre qu’elle est « un être vivant et une mère  », ce qui détermine leurs pratiques agricoles, leurs activités de chasse, de pêche et de cueillette ainsi que leur comportement rituel.
Pour les U’wa, la colonisation est une des conséquences de l’exploitation d’Occidental et les ravages occasionnés, qui s’observent quotidiennement et à tous les niveaux, vont de l’extinction totale de la faune et de la flore à la perte d’identité, la dégradation de la culture traditionnelle et l’introduction de maladies incurables qui se sont converties en épidémies dans certaines populations.
Ils reconnaissent qu’ils sont proches de souffrir de famine et que les problèmes de santé sont très graves, existant déjà un taux élevé de tuberculose au sein de la population. Dès lors, ils insistent pour que soient analysés les impacts indirects de l’exploitation (migration des population, inflation, violence, maladies,...).
Dans la tradition orale U’wa, les limites du territoire ancestral sont fortement enracinées, marquées par des montagnes, des lacs et des rivières et il existe une conscience évidente de la présence des bornes traditionnelles.
Leur notion du territoire dépasse donc celle de la réserve : « si nous parlons de territoire, nous devons remonter à l’époque où les colons ne nous avaient pas encore envahis, nous devons étudier à fond et voir la relation qui existe selon le concept U’wa entre nos limites, notre cosmogonie et notre comportement : lorsque Yagshowa mettait tout en place, aucun gringo, ni américain ni espagnol, n’était arrivé ; il y avait seulement des autochtones, les werjaya.
Yagshowa avait à peine terminé son travail qu’apparurent les U’wa. Le père éternel arrosa de pétrole (Ruiria) le monde entier mais avec certaines limites, car il savait où iraient les espagnols et les autres. Il déclara ce territoire-ci intouchable : ici, ils ne pouvaient pas venir...  ».
...Selon ce concept, les U’wa définissent des « éléments sacrés majeurs et mineurs  » (certains lacs sont intouchables et même les autochtones n’y vont pas, par respect) mais ces lieux qui leurs sont sacrés sont considérés par l’Etat comme des terres abandonnées et par le colon comme de la jungle, de la terre incultivable. La pratique du gouvernement des Riowa (non U’wa) est très destructive et irrespectueuse, très distincte dans la réalité de ce qu’en dit la loi la concernant.
« Nous autres, nous n’avons pas eu l’insolence de violer les églises ou les temples du Riowa, lui par contre a sali et séché nos lacs  ». Selon la Loi U’wa, la loi de la vie ou la loi du monde, quelque chose de sacré est inviolable. Il ne comprennent dès lors pas pourquoi le gouvernement et Occidental ne respectent pas la loi des U’wa et des autres peuples autochtones. Face à cela, ils s’exclament : « pourquoi notre droit à être et vivre différemment des Riowa n’est-il pas respecté ?  »
« Notre loi est de ne pas prendre plus que ce qui est nécessaire, nous sommes comme la terre qui se nourrit de tous les êtres vivants mais ne mange pas trop parce que sinon tout se terminerait. Nous devons prendre soin, ne pas maltraiter. Chez nous il est interdit de tuer avec un couteau, une machette ou une balle. Nos armes sont la pensée et la parole ; notre pouvoir est la sagesse. Nous préférons mourir plutôt que de voir nos objets sacrés majeurs profanés  ».
Source : Oilwatch (www.oilwatch.org), 1999.