Putsch àCaracas et dérapage médiatique
par Jorge Magasich
Article publié le 25 mai 2002

Comment des radios, télévisions et journaux ont-ils pu légitimer un coup d’Etat d’extrême droite qui tentait de renverser un gouvernement légitime ? Manipulations ?

Le soutien du porte-parole du département d’Etat des Etats-Unis, Philip Reeker, au putsch manqué au Venezuela du 11 avril, semble indiquer que, malgré la fin de la Guerre froide, l’ère des coups d’Etat n’est pas révolue. Au-delàde la rhétorique démocratique, Washington ne paraît pas prêt àaccepter des gouvernements latino-américains autonomes. Les tentatives, même timides, de substituer le modèle d’exportation de matières premières, dans une grande zone de libre échange, bientôt dollarisée, pour la redistribution des terres, l’industrialisation et le développement du marché intérieur, demeurent inacceptables.

L’histoire du dernier demi-siècle est catégorique et se répète avec une constance redoutable.

Aucune tentative de réformes (faisant une parenthèse de Cuba) n’a échappé àla règle implacable : au renversement d’Arbenz au Guatemala (1954), de Pern en Argentine (1955), de Boch en république Dominicaine (1963), de Goulart au Brésil (1964), de Paz Estenssoro et de Torres en Bolivie (1964 et 1971) et d’Allende au Chili (1973), s’ajoutent les putschs en Uruguay (1973) et en Argentine (1976), les accidents aériens suspects du Panaméen Torrijos et de l’Equatorien Rolds (1981) et la guerre contre le Nicaragua (1985-1990). Entre autres.

Plus que les erreurs de Chavez, c’est probablement le projet de réforme agraire, pourtant très modéré, qui est àl’origine du complot. Il est l’oeuvre d’un patronat qui confond souvent un pays avec une hacienda et qui, de surcroît, est habitué aux détournements de l’argent public ; de syndicalistes qui ont la même habitude et d’une hiérarchie ecclésiastique ultramontaine. A l’instar des méthodes de déstabilisation utilisées pour renverser le gouvernement d’Allende (brillamment décrites par Armand Mattelard dans le documentaire `La Spirale’), tout est mis en oeuvre pour organiser le collapsus.

Un rôle essentiel revient aux propriétaires des moyens de communication privés qui tambourinent des appels àmarcher sur le palais présidentiel de Miraflores pour terminer avec ’l’assassin communiste’.

Jeudi 11, une vaste manifestation de l’opposition marche vers le palais alors que les partisans de Chavez l’entourent. La police s’interpose. Là, des mystérieux francs-tireurs abattent 16 manifestants (surtout des pro-Chavez). Les télévisions s’empressent de diffuser la version destinée àlégitimer le putsch : Chavez est un tyran qui a fait tirer contre une manifestation pacifique (première manipulation) ; a démissionné pressé par les événements (deuxième manipulation) ; tout Caracas fête son départ (troisième manipulation).

Ces manipulations médiatiques, pièces essentielles du coup d’Etat, vont se retrouver le lendemain dans plusieurs médias européens, dont le quotidien espagnol `El Pais’, et seront diffusées par les ondes de la `RTBF’.

Vendredi 12, dans le journal parlé de 13h00, la présentatrice annonce une "Manifestation violemment réprimée". "Au Venezuela, le président Chavez démissionne... les habitants de la capitale ont fêté le changement de régime". Le chef des putschistes est présenté comme un économiste-diplomate, ancien d’une université belge, àla tête d’un "gouvernement de transition". Une interview d’un étudiant authentifie : Chavez "a fini par être complètement seul et enfin il a dit : je ne suis plus le président... et maintenant c’est franchement la fête, on est vraiment content, on est heureux". La présentatrice valide : "Les habitants de Caracas semblent donc très satisfaits du changement politique intervenu cette nuit". Ensuite, l’envoyé spécial en Amérique latine (qui n’était pas au Venezuela) annonce "la joie de vivre que procure aux Vénézuéliens la chute de Chavez", responsable de "plus de pauvreté, de plus de corruption" ; ensuite fustige "l’autoritarisme collectiviste de Hugo Chavez, qui gouvernait par décret" et conclut qu’il était : "Un président capable de museler les chaînes de télévision et de faire tirer sur la foule qui réclamait sa démission, reçue aujourd’hui avec soulagement".

Dimanche 14, après le rétablissement de l’état de droit, le présentateur proclame une "victoire de la démocratie" et le même envoyé change radicalement : "La première manche était gagnée pour la classe moyenne et les nantis, la seconde par les pauvres, près de 80 % de la population".

Evidemment, les journalistes ne pouvaient pas savoir que les conspirateurs s’étaient réunis quatre fois avec des représentants du gouvernement des Etats-Unis, ni que deux militaires étatsuniens accompagnaient les putschistes. Ils ignoraient sans doute que les premiers décrets dictatoriaux avaient été rédigés la veille de la manifestation. Ils n’avaient peut-être pas appris àtemps la clôture de l’Assemblée nationale élue, la révocation de la Constitution sanctionnée par un référendum et la vague d’arrestations sans aucun mandat. Il est moins aisé de comprendre pourquoi les rédacteurs n’ont pas compris que l’increscendo des grèves et manifestations faisait partie d’un complot, alors que les similitudes avec d’autres coups d’Etat sont surprenantes. Il est regrettable qu’ils soient tombés dans le piège diffusant les manipulations médiatiques sur les francs-tireurs et sur la démission. Mais surtout, il est inacceptable que la radio publique ait omis l’essentiel : un coup d’Etat d’extrême droite tentait de renverser un gouvernement légitime, ratifié trois fois par des élections libres.

Il serait peut-être utile que la RTBF - qui est une très bonne radio - étudie la manière d’éviter des futurs dérapages pour mieux répondre àsa mission de promouvoir la démocratie.

Source : cet article a été publié par le quotidien belge La Libre Belgique (www.lalibre.be) et reproduit sur ce site avec l’autorisation de l’auteur.

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