Sur l’Argentinazo
Le "quilombo" argentin
par Gerardo Silva
Article publiť le octobre 2002

Le quilombo argentin s’est constitu√©, lui aussi, √ partir d’un d√©sir de libert√©. La libert√© de pouvoir d√©cider sans contrainte de la destination du bien commun, qui consiste selon B. Spinoza en la f√©licit√© de tous et de chacun. En ce sens, la R√©publique des pampas doit √™tre consid√©r√©e comme la construction d’un espace de vie et d’affirmation d√©mocratique qui ne peut √™tre instaur√© qu’en dehors du territoire souverain de l’√‰tat et contre lui.

Ignorant le v√©ritable sens du mot ¬« quilombo ¬ », qui signifiait au Br√©sil tout proche , un espace de fuite et de libert√© pour les esclaves, les Argentins s’en servent aujourd’hui pour d√©signer une situation de ¬« pagaille et de chaos¬ ». Plus ou moins l’√©quivalent de ¬« vieille baderne¬ » [1] dont le Pr√©sident br√©silien sortant, Fernando Henrique Cardoso, a affubl√© pour les ridiculiser les manifestations publiques des gr√©vistes et de l’opposition. Aux ¬« vieilles badernes ¬ » du pr√©sident br√©silien, correspondent les quilombeiros (partisans et habitants des quilombos) dans la bouche du gouvernement argentin d’Alfonsin √ Duhalde. √€ la diff√©rence pr√®s que, par un √©trange retournement du destin, le quilombo argentin s’est bel et bien transform√© en quilombo br√©silien. Les grandes manifestations populaires du 19 et 20 d√©cembre 2001 ont marqu√© l’av√®nement constituant d’un v√©ritable exode d√©mocratique. D√©fiant ¬« l’√©tat de si√®ge ¬ » tout juste d√©cr√©t√© par le Pr√©sident De La Rua, dans son affolement, pour ¬« prot√©ger la population sans d√©fense face √ la violence ¬ », les ch√īmeurs de la banlieue de Buenos-Aires et les couches urbaines ont montr√© tr√®s vite la fragilit√© du pouvoir en affirmant collectivement un espace dont l’horizon politique se cantonnait √ un mot d’ordre aussi radical que simple : ¬« que se vayan todos, que no quede ni uno solo !¬ » (qu’ils s’en aillent tous et qu’il n’en reste pas un seul !).

Depuis, il s’est pass√© neuf mois qui ont paru un si√®cle et ce mot d’ordre a √©t√© scrupuleusement respect√©. Un ensemble complexe, diversifi√© et multiple d’acteurs sociaux ne s’est pas content√© de faire valser deux pr√©sidents (De La Rua et Rodiguez Sa), divers ministres de l’√©conomie . Il a surtout marqu√©, au sein du mouvement lui-m√™me o√Ļ ces sujets divers et fragment√©s se constituaient en multitude, la fin des partis politiques et de toutes les formes traditionnelles de repr√©sentation. L’√‰tat est rest√© tout nu, malgr√© les nostalgies de la gauche qui persiste √ croire en sa r√©forme. Le pr√©sident Duhalde qui conna√ģt √ la perfection comment on manipule des partis et forme des coalitions gouvernementales, r√©ussit √ grand peine √ survivre en s’appuyant pour gouverner sur la Cour supr√™me dans un jeu honteux de chantage r√©ciproque. M√™me les candidats aux prochaines √©lections ne sont pas dans un √©tat brillant : le mouvement des mouvements leur refuse la parole, les devance dans leur strat√©gie de pouvoir et les menace en brandissant la v√©rit√©.

Mais qui sont ces sujets qui se refusent √ n√©gocier avec le gouvernement, avec les partis, les emp√™chant ainsi de jeter le plus petit commencement de compromis avec le Fonds mon√©taires international ? Qui sont ces esclaves fugitifs qui constituent le quilombo argentin ?

¬« Veinte a√Īos no es nada ? ¬ » (Vingt ans, ce n’est pas rien ?)

L’histoire des vingt derni√®res ann√©es en Argentine se confond avec l’histoire timide de la d√©mocratie. L’histoire d’une conqu√™te longue, complexe, difficile. Il a fallu tout d’abord r√©gler les comptes du pass√©, des 30 000 disparus de la dictature et des morts de la guerre des Malouines. Malgr√© la loi de l’amnistie obligatoire dite du ¬« point final ¬ », le mouvement d√©mocratique est parvenu √ traduire en justice et √ faire condamner les g√©n√©raux de la dictature. Le g√©n√©ral Galtieri a √©t√© ainsi destitu√© de l’arm√©e pour une broutille. Les organisations de d√©fense des droits de l’homme sont devenues un point de r√©f√©rence pour l’action politique et les M√®res de la Place de Mai [2] forment l’√©tendard de la r√©sistance. Quand le pouvoir entreprit de mettre fixer un d√©lai de prescription qui les emp√™cherait de poursuivre en justice les coupables et de les faire condamner, les Veuves de la Place de Mai ouvrirent imm√©diatement une autre br√®che et continu√®rent √ rechercher leurs neveux enlev√©s par ceux qui avaient s√©questr√©s et tortur√©s leurs enfants [3].

Avec le journal P√°gina/12, dont on ne saurait n√©gliger le r√īle dans la constitution d’une subjectivit√© autonome et d’opposition, est enfin apparu le d√©but d’une presse ind√©pendante.

En second lieu, et toujours durant ces vingt derni√®res ann√©es, une longue bataille s’est d√©roul√©e contre les structures et les directions syndicales qui sont toujours demeur√©es accroch√©es aux basques du pouvoir, y compris militaire durant la dictature. D’ailleurs y avait-il une autre possibilit√© de d√©velopper cette lutte en dehors du r√©gime n√©o-lib√©ral du gouvernement Menem, c’est-√ -dire sans r√©former l’√‰tat et sans les privatisations des entreprises publiques r√©alis√©es par un gouvernement p√©roniste ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que cela s’est pay√© au prix fort. Selon des donn√©es r√©centes de l’Institut national de la statistique et du recensement (INDEC), 53 % de la population est consid√©r√©e pauvre et un argentin sur quatre, indigent, c’est-√ -dire gagnant moins que ce qui est n√©cessaire pour sa survie alimentaire. D’octobre 2001 √ mai 2002, 5,2 millions de personnes se sont transform√©es en nouveaux pauvres et au moins 4 millions ont bascul√© dans l’indigence. Tel est bien le m√©lange d√©tonnant qui nourrit la r√©volte. En troisi√®me lieu, les partis politiques ont perdu leurs bases sociales, et avec elles, leur syst√®me d’alliance et le reste des institutions cruciales de la d√©mocratie repr√©sentative, y compris la Cour Supr√™me ont vu s’envoler leur l√©gitimit√©. Pour les partis politiques, les assembl√©es de quartiers, les piqueteros (le mouvement des ch√īmeurs), les travailleurs des usines occup√©es refusent leur pr√©sence institutionnalis√©e. Dans les r√©unions on parle de politique et non de partis. Pour la Cour Supr√™me, personne ne se fait d’illusion sur ses m√©canismes de survie : dans le naufrage de l’ex√©cutif et du l√©gislatif elles est occup√©e √ sauver ce qui reste de l’appareil de la l√©galit√©. ¬« Vingt ans, ce n’est rien ¬ » fredonne le tango √ la recherche d’une impossible r√©demption du pass√©. Pour la d√©mocratie argentine, la vingtaine d’ann√©es √©coul√©es, a signifi√© beaucoup au contraire. Quels sont donc les quilombeiros argentins ? Ceux qui ont lutt√© et compris ceci : que le combustible alimente le flambeau de la d√©mocratie, c’est le bien commun.

De te fabula narratur

Un exemple du caract√®re radical du mot d’ordre ¬« qu’ils s’en aillent tous autant qu’ils sont, que pas un ne reste ! ¬ » nous est fourni par l’article path√©tique de Mariano Grondona, un aimable intellectuel organique du pouvoir et de la r√©pression, lecteur de Norberto Bobbio [4] et tutti quanti, article publi√© dans La Naci√≥n du 25 ao√ »t 2002 sous le titre ¬« Que veulent-ils dire quand ils crient " qu’ils s’en aillent tous !" ¬ ». Le probl√®me selon Grondona est que l’on ne comprend pas ce qu’il y a derri√®re cette affirmation. ¬« Nous voulons savoir quel est le discours profond qui se cache derri√®re ce discours apparent¬ » √©crit-il. ¬« Il y a plusieurs r√©ponses possibles √ cette question. Dans la premi√®re, au sens litt√©ral, qu’ils s’en aillent tous signifie qu’ils s’en aillent tous ce qui impliquerait que personne ne serait √ l’abri de la condamnation populaire (sic), ce qui serait une absurdit√© logique. Mais, avance, notre ex√©g√®te, la phrase dit qu’ils s’en aillent tous et pas que nous nous en allions tous. Les Argentins restent ainsi divis√©s en deux camps : ceux qui envoient promener et ceux qui devraient ob√©ir √ l’injonction. Cela semble plus logique. Mais qui sont ceux qui devraient partir ? Tous les politiques ? √‰videmment non, poursuit Grondona, car certains politiques reprennent √ leur compte le mot d’ordre qu’ils s’en aillent tous. Peut-√™tre donc, les politiciens traditionnels, mais ils sont en t√™te des sondages √©lectoraux. Et si certains de ceux qui s’en vont, reviennent ou veulent revenir ? Devraient-ils √™tre proscrits ? Si l’on r√©pond oui, cela serait-il compatible avec la d√©mocratie . Cul-de-sac ¬ ».

√€ ce stade, Mariano Grondona triomphe : tous ne veulent pas que tous s’en aillent. Et de pontifier instantan√©ment : une fois que le tribunal de la logique a condamn√© le mot d’ordre qu’ils s’en aillent tous, ne dirons-nous pas, nous aussi √ notre tour, qu’il y a quelque chose de vrai derri√®re le dicton le plus populaire de notre √©poque ?

Les chiffres ne permettent pas √ Grondona de mentir. Ces derni√®res ann√©es l’Argentine est devenue plus pauvre de fa√ßon dramatique. Le ch√īmage, la faim et la mis√®re sont des donn√©es objectives, et plus encore dans les banlieues et dans certaines provinces du nord du pays, o√Ļ les signes de pauvret√© affectent 60 % de la population. ¬« Le pire, explique le principal journaliste politique de la t√©l√©vision argentine, n’est pas l’existence d’un niveau donn√© de pauvret√©, mais le fait que la pauvret√© augmente. (Notre pays) est le pays des nouveaux pauvres ¬ ». La v√©ritable signification du mot d’ordre qu’ils s’en aillent tous est que ¬« doivent partir les responsables de notre appauvrissement ¬ ». N’√©tant ni √©conomiste, ni politique, Grondona pense √™tre parvenu √ d√©montrer que lui et tant d’autres comme lui, √©chapperaient √ la condamnation populaire qui le pr√©occupe √ ce point. Mais les quilombeiros argentins savent parfaitement que le mot d’ordre qu’ils s’en aillent tous ! comprend les loups d√©guis√©s en agneaux qui collabor√®rent avec la dictature et qui se rang√®rent aux c√īt√©s des militaires dans la rue √ chaque √©pisode de d√©sob√©issance civile. Parce que c’est ainsi que s’est form√©e la pauvret√© du pays. C’est la logique de la multitude qui explique le sens profond du mot d’ordre et non pas l’explication craintive de la faute et de la peur d’un pouvoir √©pouvant√©.

De la R√©publique de Palmares [5] √ la R√©publique des pampas

Jusqu’au 13 mai 1888, date officielle de l’abolition d√©finitive et tardive de l’esclavage au Br√©sil, les quilombos ont repr√©sent√© une des formes la plus compl√®te et vigoureuse de la lutte des Noirs pour conqu√©rir leur libert√©. Ils s’√©taient multipli√©s sur toute l’√©tendue du territoire br√©silien comme autant de lieux de r√©sistance au pouvoir constitu√© par la soci√©t√© esclavocrate. Ils √©taient en grande partie autonomes et inexpugnables. Les r√©primer faisait partie des missions fondamentales de l’Etat, car le marronnage que les quilombos transformaient en ph√©nom√®ne permanent et d√©finitif affectait l’√©conomie et l’ordre social des colonies et de l’Empire. Le plus important appel√© la R√©publique de Palmares dura pr√®s d’un si√®cle comme une √©pine dans la chair des plantations du Nordeste, les plus importantes du pays √ l’√©poque. Il d√©vora leur syst√®me lymphatique et affaiblit l’√©nergie productive qui soutenait le syst√®mes des relations pouvoir. La R√©publique de Palmares fut d√©faite, apr√®s plusieurs tentatives infructueuses, par les troupes portugaises command√©es par un bandeirante Domingos Jorge Velho [6].

Le quilombo argentin s’est constitu√©, lui aussi, √ partir d’un d√©sir de libert√©. La libert√© de pouvoir d√©cider sans contrainte de la destination du bien commun, qui consiste selon B. Spinoza en la f√©licit√© de tous et de chacun. En ce sens, la R√©publique des pampas doit √™tre consid√©r√©e comme la construction d’un espace de vie et d’affirmation d√©mocratique qui ne peut √™tre instaur√© qu’en dehors du territoire souverain de l’√‰tat et contre lui. √€ la diff√©rence des mouvements arm√©s des ann√©es 1960-1970, la R√©publique des pampas (le quilombo argentin) repose sur les tactiques de la d√©sob√©issance civile. Il ignore toute forme d’opportunisme messianique et/ou de pratiques de centralisation. Il reconna√ģt tout juste la souverainet√© des assembl√©es populaires, assembl√©es multipli√©es en toutes circonstances et en tous lieux.

Il est difficile de pr√©voir l’avenir de l’Argentine. En m√™me temps, il n’est gu√®re sens√© de s’entra√ģner √ faire des pr√©visions quand la puissance de la multitude a des implications impr√©visibles. Comment mesurer la valeur politique et institutionnelle d’une assembl√©e de quartier o√Ļ des personnes tr√®s diverses par leur √Ęge, leur parcours de vie ou leur condition sociale se r√©unissent syst√©matiquement pour discuter du sens ici et maintenant de la d√©mocratie ? Comment jauger le pouvoir constituant d’un groupe de ch√īmeurs ou d’un collectif d’autogestion des usines occup√©es quand les formes politiques traditionnelles les excluaient syst√©matiquement, les consid√©rant comme trop dangereuses ? Si √ßa se trouve, les politiques qui pr√īnent les grandes transformations ne sont m√™me pas pr√©sents dans ces luttes. Une chose est s√ »re : ni la d√©mocratie, ni la citoyennet√©, ni la vie quotidienne des gens ne seront plus les m√™mes apr√®s les √©v√©nements du 19 et 20 d√©cembre 2001, quand d√©buta le quilombo argentin.

Notes :

[1Baderna mot a l’√©tymologie obscure emprunt√© en portugais comme en fran√ßais √ l’italien et √ l’espagnol signifie les vieux cordages usagers dont on entoure sur les bateaux les pi√®ces qu’on veut prot√©ger des chocs ; en fran√ßais une baderne signifie une chose hors d’usage - NdT

[2R√©f√©rence aux Des disparus durant la dictature et au lieu o√Ļ elles se r√©unissaient une fois par semaine - NdT

[3allusion au fait que la disparition des corps des victimes organis√©e par la dictature emp√™chait le d√©lai de prescription de courir puisque le d√©c√®s n’√©tait pas constat√© juridiquement, ce qui se retourna contre les tortionnaires argentins et chiliens - NdT

[4Juriste italien - NdT

[5Nom de plus grand et plus long de quilombos au nord-est du Brésil au XVII-XVIII¡ siècle - NdT

[6Il fallut plus de 45 000 soldats pour venir √ bout de Palmares et cinq campagnes militaires ; les bandeirantes figures c√©l√©br√©es de la colonisation du Br√©sil √©taient au d√©part des mercenaires charg√©es de razzier les Am√©rindiens pour les r√©duire √ l’esclavage ou aussi de r√©cup√©rer les esclaves noirs marrons (fugitifs) ; ils se heurt√®rent aux J√©suites dans le sud-est du Br√©sil, - NdT

Traduit de l’italien par Yann Moulier-Boutang.

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