Le double langage de l’administration Bush
Politisation des droits de l’homme √ Cuba et en Colombie
par Gary Leech
Article publiť le 29 juillet 2003

Ces deux derniers mois, la machine de propagande de l’administration Bush est parvenue √ d√©former la r√©alit√© concernant les abus contre les droits de l’homme dans l’h√©misph√®re occidentale en concentrant toute l’attention des m√©dias et du public sur la r√©pression contre l’opposition √ Cuba. Sans surprise, les m√©dias dominants se sont faits l’√©cho ob√©issant et servile des sentiments des officiels du D√©partement d’Etat qui ont appel√© l’emprisonnement de 75 dissidents cubains "l’acte de r√©pression politique le plus abject de ces dix derni√®res ann√©es dans toute l’Am√©rique." Plus surprenante fut la r√©ponse de nombreux intellectuels progressistes des USA qui, en signant des p√©titions critiquant les faits sans les remettre dans le contexte r√©gional des droits de l’homme, ont aid√© involontairement l’administration Bush √ d√©former la r√©alit√© r√©gionale concernant les droits de l’homme dans le but d’accomplir son propre agenda politique.

Ni les m√©dias dominants, ni les p√©titions sign√©es par les intellectuels susmentionn√©s n’ont appel√© l’administration Bush √ s’interroger sur l’hypocrisie manifeste de cette agressivit√© contre Cuba, alors que dans le m√™me temps, les USA fournissent annuellement pour des centaines de millions de dollars d’aide militaire aux Forces Arm√©es colombiennes, qui sont pour ainsi dire alli√©es aux escadrons de la mort paramilitaires d’extr√™me-droite, eux-m√™mes r√©ellement responsables des pires abus contre les droits de l’homme de l’h√©misph√®re occidentale.

Il ne fait aucun doute que le gouvernement de Castro m√©rite sa critique, consid√©rant la bri√®vet√© des d√©bats √ huis-clos, l’absence de proc√®s √©quitable et les sentences excessives allant de 6 √ 28 ans de prison pour des opposants non-violents au r√©gime. On ne peut cependant pas laisser ignor√© le fait que cette opposition s’inscrit dans un contexte de 40 ann√©es d’actes agressifs innombrables perp√©tr√©s par Washington contre le gouvernement cubain, incluant un embargo √©conomique permanent.

Le chef de la mission diplomatique √©tats-unienne √ La Havane, James Cason, a fr√©quemment √©t√© en contact avec les activistes de l’opposition et les journalistes ind√©pendants √ l’int√©rieur m√™me du D√©partement des Int√©r√™ts des USA de la mission. Il a √©galement voyag√© √ travers Cuba pour rencontrer des groupes d’opposants et distribuer des milliers de radios √ ondes-courtes qui fournissent aux Cubains l’acc√®s √ la station Radio Marti, bas√©e √ Miami, financ√©e par les contribuables locaux et r√©solument anti-castriste. Le 10 mars, le gouvernement cubain demanda √ Cason de cesser ses activit√©s provocatrices et ses rencontres avec les dissidents cubains. Cason fit mine d’ignorer la demande du gouvernement cubain et s’offrit une nouvelle rencontre avec les dissidents √ sa r√©sidence deux jours √ peine apr√®s avoir re√ßu la demande du gouvernement cubain.

Il est fort peu probable que l’administration Bush tol√©rerait que les repr√©sentants officiels d’une ambassade √©trang√®re ou d’un consulat organisent et financent activement √ l’int√©rieur des USA des groupes dont l’objectif est de renverser le syst√®me politique existant. En r√©alit√©, depuis le "11 septembre", l’administration Bush a justifi√© la restriction des libert√©s civiles de nombreux r√©sidents, en particulier originaires du Moyen-Orient, sous pr√©texte que des groupes locaux financ√©s de l’ext√©rieur pourrait prendre les USA comme cible. En outre, le 13 mai, l’administration Bush expulsa 14 diplomates cubains des USA, incluant sept diplomates de la mission cubaine aupr√®s des Nations Unies √ New York, "en raison de leur implication dans des activit√©s tr√®s pr√©judiciables aux Etats-Unis en dehors de leurs pr√©rogatives officielles."

Alors que cette terminologie est celle que l’on utilise diplomatiquement pour d√©noncer des activit√©s d’espionnage, les repr√©sentants du FBI assuraient que l’expulsion n’√©tait pas du tout motiv√©e par une quelconque activit√© d’espionnage. Un haut repr√©sentant du FBI affirma que la d√©cision d’expulsion avait √©t√© prise "au plus haut niveau", c’est-√ -dire √ la Maison Blanche et au D√©partement d’Etat et que "nous n’avons pas recommand√© de prendre une telle d√©cision √ ce moment-l√ ". Ces affirmations venaient √ point pour √©tayer l’affirmation de Cuba selon laquelle les diplomates n’√©taient absolument pas impliqu√©s dans une activit√© d’espionnage et que ces expulsions n’√©taient motiv√©es politiquement par l’administration Bush que
pour augmenter les tensions entre les deux pays.

Dans le m√™me temps, le D√©partement d’Etat d√©fendait les voyages et les rencontres avec les dissidents cubains de Cason en arguant que ce dernier pr√©parait une transition d√©mocratique √ Cuba. Le gouvernement cubain consid√®re sans aucun doute les activit√©s de Cason de la m√™me mani√®re que l’administration Bush pr√©tendait consid√©rer les diplomates cubains : "implication dans des activit√©s tr√®s pr√©judiciables" √ la nation. En particulier sachant que le diplomate en question repr√©sente un Etat qui cherche √ renverser le gouvernement cubain depuis 40 ans.

Quelle que soit l’importance des informations et des financements re√ßus par les 75 dissidents cubains de la part du gouvernement √©tats-unien, leurs activit√©s ne justifient pas l’absence √©vidente d’un proc√®s √©quitable dans son d√©roulement et dans la s√©v√©rit√© de ses sentences prononc√©es par des cours secr√®tes. Ces affaires ont offert √ l’administration Bush des munitions id√©ales pour attaquer Cuba sur la question des droits de l’homme.
Cependant, les m√©dias dominants aux USA et de nombreux intellectuels progressistes ont manqu√© d’attirer l’attention sur l’hypocrisie de l’administration Bush et sur la politisation des abus contre les droits de l’homme.

Apr√®s l’arrestation des dissidents et la r√©cente r√©√©lection de Cuba √ la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies, l’ambassadeur √©tats-unien au Conseil Economique et Social des Nations Unies, Sichan Siv, fit savoir que Washington consid√©rait "Cuba comme le pire contrevenant aux droits de l’homme de l’h√©misph√®re." Le 3 avril, le porte-parole du D√©partement d’Etat, Philip T. Reeker, d√©clara : "Les actes du r√©gime Castro sont les acte de r√©pression politique les plus abjects de ces dix derni√®res ann√©es dans toute l’Am√©rique." Dans le m√™me temps, il n’y eut aucun commentaire officiel √©manant de Washington concernant le rapport sur les Droits de l’Homme publi√© en mars par les Nations Unies et notifiant que, l’ann√©e derni√®re, l’implication directe de l’appareil militaire colombien
soutenu par les USA dans l’abus des droits de l’homme √©tait en pleine croissance et que "nombre de ces abus √©taient le fait de la politique s√©curitaire du nouveau gouvernement [du Pr√©sident Alvaro Uribe]."

Vingt-huit des dissidents cubains emprisonn√©s √©taient journalistes, ce qui est navrant, certes, mais appara√ģt ridicule en regard de la politique du gouvernement colombien, si l’on compte le nombre de journalistes tu√©s continuellement dans le pays. Au cours du mois de mars -le mois de l’arrestation des dissidents √ Cuba-, trois journalistes colombiens √©taient assassin√©s. Le nom de l’un d’entre eux, Luis Eduardo Alfonso, figurait sur une liste noire √©manant de l’organisation paramilitaire d’extr√™me-droite Autodefensas Unidas de Colombie (AUC), proche alli√©e de l’appareil
militaire colombien soutenu par les USA. Deux des dix journalistes de cette liste ont √©t√© tu√©s et les huit autres ont fui la r√©gion d’Arauca, qui se trouve √™tre l’endroit o√Ļ les troupes des Forces Arm√©es Sp√©ciales √©tats-uniennes manoeuvrent actuellement dans le cadre de la guerre totale de Washington contre le terrorisme.

L’an dernier, en Colombie, si l’on en croit le Comit√© de Protection des Journalistes (CPJ) bas√© √ New York, "Huit journalistes et assistants de m√©dia ont √©t√© tu√©s ; pr√®s de 60 ont √©t√© kidnapp√©s, menac√©s ou physiquement agress√©s ; plus de vingt ont √©t√© forc√©s de quitter leur r√©gion ou le pays ; et huit agressions ou tentatives d’agression √ l’explosif ont √©t√© recens√©es."

Au m√™me moment o√Ļ l’administration Bush retient l’attention sur les droits de l’homme √ Cuba, elle ignore les conditions difficiles dans lesquelles les journalistes colombiens sont forc√©s de travailler. La responsabilit√© de l’information concernant cette situation d’abus dans des pays alli√©s de
Washington est laiss√©e √ des Organisations non-gouvernementales comme le CPJ, qui a d√©clar√© : "Le gouvernement [colombien] est incapable d’emp√™cher
ces crimes, ce qui perp√©tue un climat d’impunit√© qui laisse toute latitude √ la violence contre les m√©dias et a forc√© nombre de journalistes √ choisir l’exil."
Au total, ce sont plus de 116 journalistes qui ont été tués au cours de ces 15 dernières années en Colombie.

Il n’y eut pas plus de commentaire de la part de la Maison Blanche de Georges W. Bush quant aux r√©cents efforts de l’administration Uribe pour accro√ģtre la censure sur les m√©dias en Colombie dans le cadre de sa "guerre contre le terrorisme". Le pr√©sident colombien a appuy√© un d√©cret anti-terrorisme au Congr√®s qui permet de condamner √ une peine de 8 √ 12 ann√©es de prison toute personne qui publie un article consid√©r√© comme "contreproductif dans le cadre du combat contre le terrorisme", ou que le gouvernement estime "soutenir la position ou am√©liorer l’image de l’ennemi".

S’il est clairement dangereux de travailler en tant que journaliste √ Cuba, il est virtuellement suicidaire de devenir le porte-voix d’un groupe qui critique le gouvernement colombien et son programme aveugle et continu d’√©conomie n√©olib√©rale soutenu par Washington. Et si l’administration Bush est prompte √ d√©noncer la r√©pression du gouvernement cubain contre les membres de l’opposition afin de d√©moniser le r√©gime de Castro, elle est √ tous √©gards bien plus calme concernant le massacre des Colombiens qui critiquent leur gouvernement. Plus de 3000 leaders syndicaux ont √©t√© tu√©s en Colombie ces quinze derni√®res ann√©es, plus que dans l’ensemble des autres pays du monde. Selon des organisations de d√©fense des droits de l’homme, les escadrons de la mort d’extr√™me-droite alli√©s √ l’appareil militaire soutenu par les USA sont responsables de la tr√®s grande majorit√© de ces assassinats.

Contrastant violemment avec les remarques du D√©partement d’Etat √©tats-unien condamnant avec force Cuba pour ses r√©cents m√©faits, il n’y eut aucune critique de la part du Secr√©taire d’Etat Colin Powell lorsqu’il rencontra le pr√©sident Uribe √ Bogota en d√©cembre 2002 sur l’escalade des abus contre les droits de l’homme par l’appareil militaire colombien et ses liens avec les escadrons de la mort paramilitaires. C’est tout le contraire : le Secr√©taire Colin Powell annon√ßa que les USA allaient fournir √ la Colombie une aide de 573 millions de dollars, principalement militaire, en 2003. En 2002, cette aide s’√©tait "limit√©e" √ 300 millions. La semaine derni√®re, Amnesty International publia un rapport critiquant l’exportation d’armes par les nations du G8, appelant notamment √ des contr√īles plus s√©v√®res concernant les fournitures d’armement am√©ricain √ des pays violant les droits de l’homme, comme la Colombie, qui est actuellement le troisi√®me b√©n√©ficiaire principal de l’aide militaire am√©ricaine apr√®s Isra√« l et l’Egypte.

S’il est clair qu’il faut faire pression sur le gouvernement cubain quant √ la r√©cente r√©pression qui a touch√© les dissidents, il est ridicule, de la part de l’administration Bush, de d√©clarer que les activit√©s de l’Etat cubain sont "les acte de r√©pression politique les plus abjects de ces dix derni√®res ann√©es dans toute l’Am√©rique." Il n’est pas surprenant que les m√©dias dominants se soient faits les instruments serviles de l’administration en d√©monisant la "cible du mois" de la Maison Blanche. Il est par contre plus surprenant que tant d’intellectuels progressistes √©tats-uniens aient sign√© des p√©titions condamnant Cuba en oubliant de critiquer la strat√©gie de l’administration Bush consistant √ politiser cette r√©pression. Nous avons tous la responsabilit√© de condamner les abus contre les droits de l’homme, comme ceux perp√©tr√©s r√©cemment par le r√©gime de Castro, mais il est au moins aussi important que nous critiquions notre propre gouvernement lorsqu’il d√©forme la r√©alit√© sur la situation r√©gionale des droits de l’homme dans le but d’accomplir son agenda politique.

Source : Colombia Journal (www.colombiajournal.org), mai 2003.

Traduction : Thierry Thomas, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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