Sous couvert de la lutte contre « l’ennemi interne »
Vers la création d’un État militaire néo-fasciste en Colombie
par Carlos Fazio
Article publié le 14 août 2003

La violence et la terreur n’en finissent pas et imprègnent toute la société. La mention de « violents » et sa contrepartie de « sauveurs », les forces armées, est quotidienne dans les médias de masse, dans un sens uniforme et unidirectionnel, de manière manichéenne : gouvernement « victime », guérilla « coupable ». Marketing d’images et guerre psychologique, culte du chef de l’Exécutif. Unanimité dangereuse, concentrée, sans dissonances, manipulatrice, qui met en cause celui qui proteste et le stigmatise de « gauchiste » ou de « subversif », pour ensuite l’isoler ou le réduire au silence.

Les droits humains sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité nationale. Leur détricotage est ostensible. Mais de cela, on ne parle pas, pas plus qu’on informe. La destruction quotidienne du tissu social non plus n’a pas droit àl’attention des médias. Une réalité avec un grand nombre de victimes en chair et en os, assassinées, torturées, déplacées de force. Des pertes, des dépouillements et des ruptures. Des chiffres effrayants qui dessinent le scénario d’une catastrophe humanitaire : 68% de la population (30 millions) vivent dans des conditions de pauvreté absolue et plus de 11 millions dans l’indigence, ce qui veut dire qu’ils ne disposent pas d’un dollar par jour. À cela, on peut ajouter le déplacement forcé de 2 millions 900 mille personnes ; conséquence de la guerre, mais aussi d’une stratégie officielle inscrite dans une dynamique de contrôle de la population et du territoire, d’une forme de concentration violente de la terre dans les mains d’une poignée de propriétaires terriens (1,3% des propriétaires terriens possèdent 48% de la terre) et d’entreprises multinationales.

Tout cela fait partie de l’autre guerre derrière la guerre. Celle de la propagande. Un guerre occulte qui a permis au bloc du pouvoir en Colombie -le Groupe Santo Domingo, empire brassicole avec des ramifications au Pérou et àPanama ; le Groupe Sudamericana, propriétaire des principales banques, avec d’importants intérêts dans l’alimentaire, le textile et le ciment, et le Groupe Aval, dont le propriétaire, Luis Carlos Sarmiento, possède 25% du capital financier du pays- de créer une opinion publique contre-insurrectionnelle. Et finalement de mettre au poste de commandement un homme qui concentre tous ses efforts àpromouvoir la guerre et son exercice et qui a promis de venir àbout des insurgés en 18 mois : à lvaro Uribe Vélez, l’« allié de Washington », que beaucoup qualifient déjàde « président des paramilitaires ».

Fujimorisme àdécouvert

Avec un passé àl’arôme de narcotrafic, la gestion présidentielle d’Uribe (Medellín, 1952) a débuté au mois d’aoà»t l’an passé, sous le signe d’un autoritarisme d’un nouveau genre qu’il n’hésite pas àexhiber. En si peu de temps, son gouvernement est devenu celui de la « main de fer » qui ne présage rien de bon pour les Colombiens et qui pourrait dériver vers un « Ã‰tat fasciste » en gestation, comme n’hésitent pas àl’affirmer certaines voix de la « société civile ».

Partisan de la « guerre totale » contre les insurgés de gauche, Uribe cherche àexterminer et vaincre militairement les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et la déjàaffaiblie Armée de libération nationale (ELN, sigles en espagnol). Ou àen obtenir la capitulation inconditionnelle àune table de négociations. Parallèlement, et avec l’aval de la hiérarchie de l’Eglise catholique locale, il a signé il y a quelques semaines un accord de soi-disant démobilisation et de régularisation des groupes armés d’extrême droite regroupés dans les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), y compris avec ces principaux chefs militaires, Carlos Castaño et Salvatore Mancuso, prototypes du narcoparamilitarisme, et dont les États-Unis demandent l’extradition.

Le gouvernement de « mains libres » d’Uribe, qui ne peut dissimuler une certaine ressemblance avec le fujimorisme, avance avec fermeté et constance vers un objectif bien défini : la centralisation du pouvoir aux mains de l’Exécutif, l’augmentation de la puissance militaire, l’affaiblissement progressif des pouvoirs législatif et judicaire et la création d’un climat de peur et de terreur permanent. En s’appuyant sur l’état de « commotion interne » (mesure constitutionnelle de caractère exceptionnel qui limite les garanties civiles et politiques et sous laquelle le gouvernement légifère), Uribe cherche àpasser maintenant vers un régime de sécurité permanent, le statut anti-terroriste, qui lui octroie les outils juridiques et opérationnels pour la guerre contre-insurrectionnelle et permettra de sauvegarder l’impunité des forces armées. On en veut pour preuve l’initiative qui vise àrenforcer la protection légale des militaires et transforme en « action de service actif » tout délit commis par un membre de l’institution militaire.

La logique de la nouvelle politique gouvernementale de « sécurité démocratique », axée sur la lutte contre l’ « ennemi interne », s’appuie sur la vieille doctrine contre-insurrectionnelle de la sécurité nationale et cadre à100% avec la « guerre contre le terrorisme » de l’administration Bush. Il y a quelques semaines, le Sénat a adopté une initiative de réforme constitutionnelle permettant aux forces militaires de procéder àdes arrestations et des perquisitions, et àintercepter des communications et des correspondances. Tout cela sans ordre judiciaire. Pâle copie àla colombienne de la loi patriotique étasunienne, le statut anti-terroriste a pour objectif de construire une superstructure étatique de tendance clairement autoritaire, cherchant àconsolider la militarisation de la société.

Main de fer et eau bénite

Mais à lvaro Uribe n’est pas un improvisateur. Héritier d’une des familles de propriétaires terriens les plus fortunées d’Antioquia, il fut maire de Medellín quand le chef maffieux Pablo Escobar régnait sur la région. Il fut aussi gouverneur de son état, période durant laquelle il organisa un réseau de coopératives privées de sécurité et de contrôle, connues sous le nom de Convivir, identifiée par les observateurs locaux comme une forme cachée des autodéfenses ou groupes paramilitaires d’extrême droite, assignées àla lutte contre-insurrectionnelle sous le sponsor et le contrôle de l’armée.

Pour Danilo Rueda, membre de la Commission interéclésiastique de Justice et Paix de Colombie, le gouvernement d’à lvaro Uribe se consacre à« la création d’un État militaire néo-fasciste dans le cadre d’un projet de guerre contre-insurrectionnelle » impliquant toute la société. Dans ce scénario, dit-il, l’accord signé entre le gouvernement et les Autodefensas Unidas de Colombia fait partie d’un plan pour « normaliser » la stratégie irrégulière de l’« Ã‰tat paramilitaire » que le même Uribe a aidé àcréer il y a quelques années.

Par conséquent, selon lui, « il ne s’agit pas de négociation. La négociation suppose un dialogue entre deux parties. Ici, il s’agit d’un monologue. L’Exécutif colombien actuel et les AUC font partie du même corps ». Il ajoute que le paramilitarisme constitue aujourd’hui un « pouvoir politique » avec une représentation au Congrès (35% des législateurs) et un leader dans la personne même du président Uribe. Il constitue aussi un « pouvoir social ». Sur base d’une dynamique de tueries et de violence terroriste, suivies de politiques de « participation communautaire » dans les territoires « conquis », et sous couverture officielle, les paramilitaires ont réussi à« coopter » des syndicats ouvriers et des organisations paysannes, en imposant finalement leur vision de « la loi et de l’ordre ».

« Un pouvoir paramilitaire qui englobe aussi la spiritualité » dit Rueda. Avec l’aval de la hiérarchie de l’Église catholique locale, le gouvernement encourage une politique « de réconciliation, avec des formules de réparation du dommage causé qui sont très sui generis : le génocidaire demande pardon, serre la main de sa victime et lui demande de travailler ensemble pour le progrès. C’est cela la réconciliation ». De cette manière, « l’âme, avec les espoirs et les utopies de ceux luttant pour un projet de vie face au projet de mort gouvernemental, est appropriée par une stratégie macabre dirigée contre toute la société ».

Une stratégie de « sécurité démocratique » qui fut bénie par le cardinal primat de Colombie, Pedro Rubiano, président de la Conférence Episcopale, le 7 aoà»t 2002, quand après sa visite protocolaire au Palais de Nariño (le palais présidentiel, n.d.tr.) àl’époque de la transmission de pouvoir, affirma : « Le pays a besoin d’une main de fer ». Monseñor Rubiano ne faisait rien d’autre que de ratifier la position de Rome, symbolisée dans une messe d’action de grâce que célébra le cardinal Darío Castrillón, préfet d’une congrégation du Vatican, avec la famille d’Uribe àMedellin, après la victoire électorale.

La Jornada (www.jornada.unam.mx/), México, 5 aoà»t 2003.

Traduction : Frédéric Lévêque et Gil B. Lahout, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info