L’Argentine de l’Argentinazo
Argentine : le paysage de la grande révolte
par Claudio Katz
Article publi le 5 mars 2002

Depuis deux mois, un état de révolte populaire prend forme dans tout le pays. Manifestations hebdomadaires  la Plaza de Mayo, cacerolazos systématiques devant les portes des banques, réunions de quartier, assemblées générales au Parque Centenario et protestations devant la Cour figurent au calendrier habituel des mobilisations.

Dans le grand Buenos Aires, les piqueteros bloquent les routes et organisent des marches massives. € Chaco, Salta, Jujuy, Neuquen et Córdoba, peu de jours passent sans affrontements de rue avec la police et dans certaines villes de la pampa gringa [1] comme Casilda, des soulèvements naguère impensables se produisent. Après le renversement des deux présidents, le soulèvement populaire se poursuit et devient la donnée dominante de la situation politique.

La révolte a modifié la géographie de la City et de ses banques, maintenant blindées de protections métalliques contre les cacerolazos. L’irritation populaire est palpable chez chaque individu qui prend la parole devant un microphone ou dans la rage d’un épargnant excédé qui a réclamé, grenade en main, qu’on lui remette ses économies. L’activité militante s’étend, depuis les envahisseurs des banques jusqu’aux parents des jeunes assassinés dans le quartier de Floresta [2].

Les cacerolazos qui éclatent après les déclarations des ministres et les manifestations qui commencent  minuit et se prolongent jusqu’au lever du jour ont bouleversé la vie quotidienne. Mais l’aspect le plus significatif est le fait que ces actions débouchent sur la création d’organisations de piqueteros et d’assemblées de casseroles.

Piquets et casseroles

Ce progrès sur le plan de l’organisation est le fruit de plusieurs années d’expériences de luttes des chômeurs, qui ont transmis  d’autres secteurs populaires les méthodes de structuration par en bas, de débat démocratique et d’action directe. Par ailleurs, leurs barrages de rues sont de mieux en mieux reçus et pourraient obtenir autant de légitimité que celle des grèves dans le passé. L’influence des piqueteros se renforce au fur et  mesure que la pauvreté se développe et que le chômage se généralise. Déj , bénéficier d’un plan d’emploi ou une prestation de 120 pesos est devenu une nécessité impérieuse pour un tiers de la population. Les piquets s’affirment comme piliers de la vie sociale devant l’écroulement du système de secours étatique-écclésiastique et l’abandon total des chômeurs par les bureaucraties syndicales.

Dans ce processus, le mouvement piquetero a tendance  déborder son ancien enracinement purement municipal et brise sa dépendance envers les dirigeants justicialistes. Ainsi, Duhalde tente de reconstruire ces liens clientélistes par le biais de « plans sociaux  » financés en réduisant les salaires du secteur public. Or, le gouvernement ne dispose pas des fonds nécessaires pour cette tâche. En outre, il fait face  la radicalisation du mouvement des chômeurs. € côté des directions plus connues, liées  la Centrale des travailleurs d’Argentine (CTA) et au Courant classiste et combatif (CCC, proche du PCR maoïste), un Bloc national des piqueteros surgit maintenant, qui regroupe les courants les plus combatifs et liés  la gauche.

L’avancée des piqueteros converge avec l’apparition des assemblées populaires de quartier, qui deviennent des centres d’organisation des mobilisations et débattent d’alternatives face  la confiscation des comptes bancaires. Les assemblées se multiplient de manière vertigineuse  Buenos Aires et maintenant s’étendent en grande banlieue. Dans les quartiers, on discute de tout. Des tâches  réaliser pour l’escrache [3]de la semaine jusqu’ la façon de mettre en mesure le non-paiement de la dette externe. On est en train de découvrir l’importance de l’action des rues et la valeur de la solidarité et de l’intervention collective. Des "voisins" [4]obtiennent des escomptes pour les factures d’électricité, d’autres s’occupent des chômeurs, renflouent l’activité communautaire ou empêchent l’expulsion et l’adjudication des petits commerces.

Les assemblées inter-quartiers du Parque Centenario constituent une expérience inédite de Parlement populaire, qui réunit des milliers de "voisins". Pendant des heures, les participants délibèrent, votent, applaudissent ou désapprouvent. Ils coordonnent des activités avec les piqueteros et appuient les travailleurs en conflit. Au cours de ces activités, beaucoup de militants des années 1970 retrouvent de l’énergie,  côté de l’enthousiasme des jeunes qui découvrent l’action politique.

L’organisation de piqueteros et assemblistes exprime une résistance  la dégradation sociale provoquée par quatre ans de dépression économique. On commence  forger une alternative de lutte face  la pauvreté,  la mendicité,  la délinquance et  la chute du niveau de vie. Les organismes surgissent aussi face  l’effondrement des fonctions sociales de base de l’‰tat et de ce fait sont un lieu de discussion pour trouver des solutions en faveur des hôpitaux sans insuline, des pharmacies sans antibiotiques et pour remédier  la pénurie générale de médicaments créée par les laboratoires  des fins de spéculation. Les assemblées affrontent la paralysie de l’éducation et débattent de la manière d’assurer le fonctionnement des cantines scolaires, contrecarrer le décrochage et convertir les collèges en centres d’appui des quartiers  la lutte des enseignants. Les "voisins" se révoltent devant l’hécatombe des fonctions administratives de l’‰tat (obtenir n’importe quel document est une odyssée) et la destruction des services privatisés par la faillite des concessionnaires (en particulier ferroviaires), la chute des paiements et la détérioration délibérée que provoquent les entreprises pour obtenir des augmentations de tarifs.

L’apparition des assemblées marque le début d’une résistance de longue portée dont l’évolution ne dépend plus de l’issue de chaque mobilisation ou du degré de participation  chaque réunion. Il est possible que la lutte des "voisins" évolue vers la formation d’un mouvement structuré comme celui des piqueteros. Chose certaine, son développement est directement lié au cours de la crise, dont la gravité est illustrée par la discussion dans la presse autour d’une possible « disparition de l’Argentine  ».

Cette réflexion n’est pas un divertissement métaphysique, parce qu’il y a des antécédents historiques de fractures nationales dans des cas analogues de désintégration sociale. Quand le gouverneur de San Luis imagine la création d’une république indépendante c’est un exemple du même scénario catastrophique que les entrepreneurs prêts  s’enfuir en hélicoptères par les sorties de secours. Si la crise atteint cette dimension, les formes de résistance qui se créent maintenant pourraient se développer comme modalités de pouvoir populaire.

Un scénario inédit

Maintenant, le mouvement des casseroles atteint les personnalités les plus en vue du régime actuel, c’est- -dire les politiciens radicaux, péronistes et frépasistes. Personne n’est  l’abri de cette dénonciation. D’abord, Cavallo a d » se cacher et De La Rua a pris la fuite. Après, Barra a d » se sauver d’un centre commercial et Fayad d’un restaurant. Par la suite, même Ikonicof et Caviglia ne peuvent plus se promener tranquilles et maintenant Ruckauf se fait insulter dans les vols internationaux, Alfonsín doit affronter les manifestants devant la porte de sa maison et Cafiero s’est fait prendre  partie dans un supermarché. La députée Rubini répond en s’emportant, les amis de Jaroslavsky dissimulent son enterrement alors que Alasino et Notal optent directement pour la démission.

« Pourquoi moi ?  » se demandent les hommes politiques du régime, sans comprendre que les électeurs d’abord trompés et ensuite indignés par la coalition radical-péroniste leur soient si hostiles. Alfonsin est pris  partie  la fois pour le Pacto de Olivos et pour le soutien explicite  Duhalde. Ainsi, l’exigence « qu’ils s’en aillent tous  » signifie vraiment « tous  » ; elle surgit d’une expérience de deux décennies de frustrations qui ne sera pas désamorcée par la farce de réforme politique qu’a concoctée le président pour revenir au système actuel, plus élitiste et dépendant des groupes d’affaires que financent l’Union civique radicale (UCR) et le Parti justicialiste (PJ, péroniste). L’indignation populaire éclate précisément contre ce type de man“uvres que l’autiste Duhalde reprend de l’autiste De la Rúa.

Comme c’est le cas dans toutes les révolutions, le peuple de la rue s’en prend aux symboles du régime et non seulement  ses représentants politiques les plus connus. Les juges courtisans jouent avec le feu en retardant leur démission, dans l’espoir de garanties, charges et ambassades. Après leurs éloges  Duhalde et leurs critiques des cacerolazos, même Daer et Moyano [5]ne peuvent plus prendre un café tranquille sans gardes du corps. La chute est profonde parce que les deux piliers historiques du système politique national sont en train de perdre leur soutien populaire. Avec De la Rúa, le radicalisme est devenu un cadavre auprès de la classe moyenne et Duhalde peut provoquer une éclipse analogue du péronisme chez les travailleurs. Comme il pressent cette possibilité, il hésite devant chaque pas et ne décide aucune contre-offensive cohérente. Donc, les marches d’appui  Duhalde montées par l’appareil péroniste syndical et provincial ont peu de signification.

Il est devenu plus difficile de dissimuler cette réalité par des manipulations télévisuelles,  cause de la réaction populaire contre les médias de communications, dont le niveau de crédibilité chute vertigineusement. La révolte tranche avec les savantes théories médiatiques qui proclament la fin de la politique dans la rue et son remplacement par des spots publicitaires.

Toutefois, le secteur le plus en furie contre la nouvelle réalité politique du pays est la droite, dont les porte-parole ne dissimulent pas la haine envers le surgissement populaire. Ils sont irrités par les assemblées accaparées par des extrémistes (La Nacion), menées par des « vandales  » (F. Luna) et orientées par des « passions anarchiques  » (N. Botana). La vieille élite a ressorti son langage oligarchique vétuste pour exprimer ses malaises, parce que les penseurs de la classe dominante perçoivent le climat de « révolution sociale  » (R. Terragno), évocateur de la « révolution française  » (M. Grondona),  partir d’une rupture sans précédent « entre la politique et la société  » (R. Fraga).

Les hommes du grand capital sont apeurés devant l’impossibilité évidente de recourir dans l’immédiat  l’expédient traditionnel d’un coup militaire. Certains entrepreneurs ont déj sondé l’‰tat-major de l’armée et songent  « rétablir l’ordre  » avec Lopez Murphy ou recherchent une solution  la Fujimori de la part de M. Macri ou De la Sota. Or, avec l’appareil militaire défait, les gendarmes appauvris et les vieux génocidaires discrédités, aujourd’hui une aventure golpiste risque plus de précipiter une révolution ouverte que d’installer une dictature.

Par ailleurs, la révolte a renforcé la conscience démocratique et la lutte contre la brutalité policière. Ainsi, Mathov, Santos et six autres commissaires responsables des assassinats pendant l’état de siège sont détenus, tandis que De la Rúa lui-même préfère éviter les affrontements ouverts - de ce fait, dernièrement les provocateurs ont disparu des manifestations.

La classe dominante recourt  une répression plus souterraine et para-étatique avec les bandes armées péronistes qui attaquent la gauche devant le Congrès et les assemblées de quartier. Par ailleurs, pendant que la police couvre l’assassinat d’un piquetero  Echeverría et réprime brutalement les enseignants de la province de Buenos Aires, les juges gardent Alí [6]en prison et maintiennent les procès de 2500 militants de luttes sociales. Pour le moment la stratégie de tension : provoquer et se retirer devant la crainte de réveiller une réaction populaire plus grande. Mais si les durs gagnent du terrain, ils avanceront vers leur objectif de perpétrer un bain de sang.

Ceux qui ont plus clairement saisi l’importance du soulèvement en cours sont les porte-parole de l’impérialisme, qui ont mis la croix sur un pays « ingouvernable  » pour cause de révolte populaire. Le torrent d’insultes que les responsables du Département d’‰tat adressent quotidiennement  l’Argentine n’est pas la conséquence de la cessation de paiements, ni de l’échec de la convertibilité. Il découle de la présence d’une révolte que le gendarme états-unien ne saurait tolérer, surtout dans son arrière-cour. Donc, ils proclament que l’Argentine est une « société désorganisée  » (P. O’Neill) qui « devra souffrir  » (Kohler du FMI) et qui « mérite de se faire traiter comme une république bananière  » (Wall Street Journal), jusqu’ ce qu’on ait imposé la « chute des salaires  un tiers de leur valeur actuelle  » (R. Dornbusch). Le Département d’‰tat est sans doute en train de concevoir des scénarios d’intervention plus directe devant le péril d’un plus grand impact international du mouvement de protestation. La croyance que « l’Argentine n’intéresse pas le monde  » parce que c’est un « pays lointain€ Sans matières brutes essentielles € ni la capacité de nuire au système mondial  » (C. Escudé) est une illusion soporifique de diplomates qui analysent les relations géopolitiques en marge des bouleversements sociaux.

Transformations évidentes et ignorées

Ces gens expriment contre le mouvement populaire autant d’hostilité que les "voisins" et les piqueteros manifestent contre les politiciens du régime. L’appel  l’ordre a pris le pas sur l’attitude initiale de démagogie compréhensive. « Ici on ne peut pas tolérer la sédition € et l’assemblisme chaotique  » proclame l’éclaireur de la démocratie, Alfonsín, en réclamant n’importe quel recours pour protéger la corporation politique du régime par l’application de la main dure contre les manifestants. Ce qui dérange le plus les architectes d’un régime de dépouillement du peuple, autrefois dissimulé derrière le paravent de la démocratie représentative, est la popularité atteinte par les formes de démocratie directe des assemblées, qui s’organisent pour lutter et non pour pointer des députés véreux ni pour négocier des pots-de-vin contre des lois de privatisation. Ceux-l même qui se sont mis  la solde des banquiers se rappellent maintenant que « le peuple gouverne par le biais de ses représentants  », c’est- -dire par le biais de mécanismes qui étouffent la délibération, préviennent la révocabilité et assurent l’exercice du pouvoir réel  une bureaucratie financière, judiciaire et administrative, qui impose les décrets qu’exigent les groupes capitalistes. Après avoir octroyé les pleins pouvoirs  Cavallo, donné son aval  la Cour et soutenu les militaires génocidaires, la classe politique du régime proclame cyniquement que les assemblées n’ont pas le droit d’exiger « qu’ils s’en aillent tous  ».

Certains analystes interprètent cette dernière demande comme de la « démagogie antipolitique  » (E. Mocca), comme si la forme de représentation bourgeoise en force depuis les dernières décennies pour assurer la domination des créanciers, des privatisés et des groupes industriels constituait un exemple de service envers la communauté. La population commence  délibérer et  agir dans les assemblées parce qu’elle a pris conscience - dans le cours accéléré qu’elle a suivi ces dernières années - que les institutions actuelles sont une voie de garage pour toute revendication populaire.

Cette perte de confiance face au régime est manifeste dans les résistances  remettre les réclamations aux Conseils de gestion et de participation de la municipalité ou aux commissions du Congrès. Le pari assembliste maintenant est de ne pas déléguer  quelque député que ce soit, mais au contraire, d’agir collectivement. Ils exigent de toute manière que les législateurs assistent aux assemblées et démontrent dans l’action de quel côté ils se trouvent. Cette attitude, loin d’exprimer le « délire de l’échec des expériences de démocratie directe  » (J.J. Sebrelli) indique une perception que la souveraineté populaire se heurte  la domination capitaliste. Nombre de "voisins" commencent  comprendre qu’aussi longtemps que Citibank, Repsol et Perez Companc détiennent les ressorts du pouvoir, la démocratie sera une chimère. Et ainsi, ils empruntent de nouveaux chemins.

Or, comme cette recherche contredit tous les projets de rénovation de la particratie (surtout le fantasme d’E. Carrió, la construction de la « république du capitalisme sain  ») plusieurs voix du régime se lèvent pour proclamer que « l’assemblisme favorise la droite  » (F. Storani) et « nourrit les idées violentes  » (J. Vitar). Dans cette veine, les politiciens qui ont porté De la Rúa au pouvoir oublient que les plans d’ajustement et l’état de siège ont surgi de ses cabinets et non pas du Parque Centenario. Le spectre de la droite qu’ils ressuscitent a toujours constitué le prétexte privilégié pour soutenir les réactionnaires réellement existants et maintenant on l’utilise pour justifier le co-gouvernement avec Duhalde. Heureusement qu’un secteur important de la population ne croit plus en ces histoires et perçoit que les dévaluationnistes sont aussi néfastes que les dollarisateurs et que les entrepreneurs liquidateurs sont aussi exploiteurs que leurs associés du FMI.

Cette évolution politique de grands secteurs de la classe moyenne, jointe  sa convergence dans l’action avec les piqueteros irrite surtout les penseurs médiatiques du ménemisme, qui se lamentent au sujet de « l’infantilisme collectif  » des protestations (J. Asis). Mais il y a aussi plusieurs critiques progressistes de la présence dans les marches de « gérants qui réduisent les travailleurs en esclavage  » (M. Giardinelli). Et les commentaires ironiques ne manquent pas  propos des « damnés qui ne sont pas opprimés  », qui ne revendiquent que le remboursement de leurs dépôts  terme.

Le ton de ces questionnements est assez semblable aux insinuations de Daer et Moyano qui visent  rompre l’unité de lutte qui se construit dans un pays historiquement divisé entre la classe moyenne radicale et la classe ouvrière péroniste. Que cette division, au lieu de réapparaître (comme c’est le cas actuellement au Venezuela) commence  se dissiper, ne peut attrister que les nostalgiques du ménemisme et de l’Alliance, dont l’alternance au pouvoir s’est toujours appuyée sur cette division.

Les changements en cours dans l’action et la conscience populaire surprennent ceux qui ont toujours vu l’Argentine comme un cas perdu d’immobilisme politique. Mais ces transformations sont également incompréhensibles  l’intérieur du moule invariablement pessimiste forgé dans le cadre de la régression sociale dramatique, ou dans le cadre du discours infamant qui prédomine chez les penseurs hostiles  la lutte populaire.

Parmi ces derniers, il est devenu courant de déclarer que « nous, les Argentins, ne servons pas  ». Avant, ils expliquaient que « l’étatisme nous menait  l’échec  » mais maintenant ils postulent que la stagnation constitue une tare nationale. Certains déclarent que « l’Argentine n’a pas la capacité de se transformer et de prendre des décisions parce qu’elle est peu concurrentielle  » (A. Touraine) et d’autres découvrent qu’il y a « quelque chose dans l’histoire et la culture du pays qui rend la croissance économique non-viable  » (R.J. Samuelson). Ces vulgarités incroyables sont largement diffusées parce qu’elles expriment l’état d’âme de la classe dominante, qui n’est pas le même que celui des assemblistes et des piqueteros qui fêtent le Carnaval, partagent l’énergie des mobilisations et commencent  recréer une culture critique comme celle qui a préfiguré le mai français. Se rapprocher d’eux permet d’entrevoir un autre avenir possible.

La dynamique sociale du soulèvement

La convergence des chômeurs et de la classe moyenne démontre la portée de la révolte actuelle, dans des mobilisations dont les jeunes sont les protagonistes, avec un fond de résistance ouvrière.

Par contre, certains camarades estiment que la classe ouvrière était absente de cette bataille et « ne se présente pas comme classe  » (R. Astarita), sans prendre en compte l’escalade de grèves qui a précédé et qui alimente la lutte actuelle. Malgré le chômage, le niveau de participation  chaque appel  la grève générale rejoint les indices historiques du pays et dépasse le retentissement habituel de tels appels dans la plupart des pays. En particulier, les fédérations de salariés publics se retrouvent dans un état de mobilisation permanente depuis longtemps déj et sont  l’avant-garde de beaucoup de mobilisations. La poursuite de l’ajustement budgétaire et surtout l’intention officielle d’instaurer le paiement de salaires en deux fois a tendance  renforcer ce rôle déterminant des salariés d’‰tat dans la lutte actuelle.

C’est certain que la classe ouvrière industrielle, socialement affaiblie par deux décennies de désarticulation productive, ne joue pas le rôle central qu’elle a rempli lors du Cordobazo ou de la grève de 1975. Or, ce fait n’exprime qu’un changement dans la dynamique de la lutte sociale et non pas le reflux de la résistance. C’est erroné de prendre pour acquis que le cours de la lutte des classes doive reproduire les formes du passé, sans percevoir par exemple comment le mouvement des piqueteros s’articule autour d’anciens dirigeants syndicaux, comment il reprend et continue les traditions de l’avant-garde ouvrière.

Le soulèvement actuel constitue, au fond, une révolte sociale des classes opprimées contre l’expropriation capitaliste de l’emploi, du salaire et de l’épargne. Sa dynamique est marquée par l’intervention des travailleurs, des chômeurs et de la classe moyenne. La majorité de ce dernier groupe est constituée de couches appauvries des salariés et des professionnels moyens, avec de petits commerçants  bas revenus et de petits propriétaires.

Décrire les secteurs qui participent  la révolte en termes sociaux permet de comprendre les racines de leur antagonisme contre la classe dominante. Cette compréhension de la dynamique de la protestation est diluée par les analyses du conflit en termes de « multitudes  » parce que ce concept obscurcit le profil social d’un soulèvement dont les protagonistes sont des classes et non pas des agglomérations indéfinissables, amorphes et anonymes. La capacité transformatrice des chômeurs qui bloquent les rues, des travailleurs qui paralysent une usine et des salariés publics qui occupent un établissement, s’enracine précisément dans une action de classe et non pas dans un vague comportement de multitude (un terme qui par ailleurs a des connotations péjoratives dans la tradition argentine). Comprendre la dynamique de l’affrontement actuel permet d’autre part d’entrevoir une perspective socialiste pour la bataille en cours. D’autres camarades interprètent la révolte actuelle comme une « insurrection citoyenne (€) dont le nouveau sujet est le travailleur social  » (A. Fanjul). Mais cette optique rend difficile de saisir  quel point la protestation est une réaction contre le quadrillage constitutionnaliste de la population, qui règne depuis 1983. Les "citoyens-voisins" se soulèvent contre les "citoyens-politiciens", les "citoyens-juges" et les "citoyens-banquiers", parce que, sous le vocable de citoyens, on retrouve un abîme d’intérêts sociaux. C’est cela, le contenu anticapitaliste d’un soulèvement motivé par l’expropriation des salaires et de l’épargne, qui regroupe les anciens sujets sociaux, c’est- -dire toutes les couches de la classe laborieuse et ses alliés populaires.

Certaines analyses signalent que le fait que l’affrontement actuel se déroulant dans les quartiers exprime l’extension des formes d’expropriation capitalistes  des milieux plus larges de la vie sociale. Les sans-emploi se mobilisent  partir de leur voisinage et les épargnants de leur point de rencontre. Mais cette modalité ne signifie pas que le « pouvoir de résistance est passé des usines aux quartiers  », parce que les centres névralgiques du pouvoir sont toujours situés dans les lieux de production et de gestion des services. C’est en ces lieux que la classe ouvrière peut nettement faire valoir sa capacité de lutte. D’autres analyses du soulèvement soulignent que les traditions de résistance nationale ont tendance  se reconstruire, par exemple  travers le cri « Argentine, Argentine  » qui apparaît dans les grandes marches (H. Gonzalez). Et il ne fait pas de doute qu’il existe un sentiment profond de refus du saccage des richesses que vit le pays au bout d’une décennie de privatisations et de « relations charnelles  » avec les ‰tats-Unis. Cette réaction contient des projections anti-impérialistes, mais dans le cadre de l’épuisement du péronisme comme véhicule de ces aspirations. Par ailleurs le péroniste Duhalde gouverne sous la tutelle du FMI et poursuit la tradition ménemiste de servir les banquiers et de s’en prendre  Cuba. Cette détérioration des vestiges du nationalisme justicialiste est la grande différence avec les années 1970 et l’époque de la Jeunesse péroniste, anéantie depuis. Les jeunes du cacerolazo sont en ce sens plus près de l’orientation internationaliste de la protestation globale de Seattle, Gênes et Porto Alegre que des appels patriotiques.

L’essor de la gauche

Il y a de forts indices de l’influence croissante de la gauche, qui est bien accueillie dans les mobilisations et dont les dirigeants participent librement aux assemblées sans porter la croix d’appartenance  la « classe politique  ». Un changement important est intervenu entre les premières marches marquées par l’a-partisme et l’absence de banderoles politiques et les mobilisations plus récentes, où aucun militant du PJ, de l’UCR ou de l’ARI n’ose dévoiler son affiliation, tandis que tous les courants de la gauche déploient leurs étendards.

La croissance de la gauche qui est reconnue par les hauts fonctionnaires et notée par les médias de communication constitue la grande préoccupation du PJ, qui craint une désertion de sa base populaire. La gauche peut commencer  être vue comme l’espoir du mouvement, car c’est la seule force qui n’a participé  aucune des expériences frustrantes de gouvernement des dernières décennies.

La gauche a également joué un rôle déterminant dans le processus qui a débouché sur la formation du Bloc national des piqueteros. On a également noté son influence dans les réunions des "voisins", les plates-formes votées au Parque Centenario et les pancartes les plus en vue des manifestations des épargnants.

Certains commentateurs de partis du centre-gauche sont mécontents de cette reconnaissance et particulièrement critiques du rôle de la gauche dans les assemblées de quartier. Ils considèrent que la gauche conspire contre l’unité quand en réalité elle a favorisé la convergence entre les piqueteros et les cacerolazos, en opposition aux anciennes alliances infructueuses avec les capitalistes nationaux. D’autres déclarent leur refus des approbations tumultueuses  main levée des énoncés des partis, et les plus consternés prétendent que la gauche cherche  usurper la révolteavecdesphrases toutes faites et manipulées.

Et pourtant, aucun critique ne semble noter que le cours des assemblées est dicté davantage par la situation dramatique du pays et la nécessité de chercher des solutions  sa hauteur que par l’influence d’appareils omniprésents. Il est faux qu’une structure de militants bien formés cherche  tromper les "voisins" avec des propositions qu’ils refuseraient. Il n’y a aucune manipulation, c’est tout simplement un virage  gauche, dans l’appui massif au non-paiement de la dette externe,  la renationalisation des entreprises privatisées et  la nationalisation des banques.

Certains objecteurs se sont tellement habitués au dirigisme radical-péroniste qu’ils attribuent toute modification de la scène politique  une autre forme de manipulation. Ils ne conçoivent pas que la politisation en cours s’oriente  gauche. Les militants qui organisent une assemblée, transportent les pancartes, impriment les tracts et font la collecte de fonds par simple conviction et non pas par calcul carriériste, commencent naturellement  gagner la reconnaissance des voisins qui participent  la même lutte. En général les partis de gauche ont assimilé l’esprit assembliste qui prédomine dans les réunions massives, où l’on respecte l’utilisation de la parole et les temps d’intervention. Loin d’agir avec suffisance, sectarisme et méthodes estudiantines comme l’ont prétendu des partisans du centre-gauche, ce qui caractérise la gauche est sa distance de l’arrivisme qui marque les biographies de tous les politiciens du régime, surtout au cours de leur passage par le mouvement étudiant, les législatures ou le Congrès. Selon une observation percutante, la vérité est très simple : « les assemblées ne sont pas infiltrées€ au contraire, leurs consignes et leur orientation politique sont de gauche  » (P. Audivert).

Si la gauche progresse c’est parce qu’elle stimule l’organisation des piqueteros et le développement d’assemblées en favorisant sans crainte un débouchée sur des organismes de pouvoir populaire. Sa différence principale avec les autres forces politiques se situe dans la décision d’encourager l’existence d’organismes autonomes des institutions du régime en place. De telles instances étaient présentes dans toutes les grandes révoltes de l’histoire, même si seulement en peu d’occasions elles ont acquis l’envergure d’un double pouvoir alternatif  la classe dominante. € mesure qu’elles se développent maintenant en Argentine, elles s’affirment comme alternatives face  une crise qui risque de devenir encore plus grave. Il n’y a pas de consigne précise pour emprunter cette voie, ni de délais prévisibles pour son développement. Par contre, des conditions existent pour favoriser les nouveaux organismes et surtout, c’est évident, la volonté de la gauche est de stimuler ce développement.

Reconnaître ce rôle est vital pour ceux qui sympathisent avec les assemblées comme lieu d’amitié et de solidarité mais qui craignent que leur évolution combative ne mène  des affrontements que « l’empire ne permettra pas  » (J.P. Feinman). Ce péril existe sans doute, mais il est également possible que le nouveau mouvement engendre un leadership en mesure d’orienter la lutte en correspondance avec la volonté et les possibilités de chaque action. On ne marchera pas sur le Palais d’Hiver de Parque Centenario, mais  partir des assemblés et piquets de tout le pays, un nouveau pouvoir populaire pourrait se construire.

La contribution de la gauche  ce processus est visible dans l’organisation des fronts unitaires, en marche sur plusieurs plans : autodéfense face aux bandes duhaldistes, organisation d’assemblées de quartier et impulsion du programme du bloc des piqueteros. Dans ces instances concrètes, comme dans le fonctionnement d’une table de coordination, les deux derniers mois ont vu des progrès importants. Et cette convergence est devenue possible parce que loin de se cacher sous le lit, comme l’avait pensé J. Petras loin de la mêlée, la gauche se situe en première ligne du soulèvement populaire. C’est une donnée significative du paysage de la révolte.

Notes :

[1Une région agricole importante, largement peuplée d’immigrants européens (en argentin, un gringo était un immigré européen, souvent italien du nord, et non pas un yanqui).

[2Selon Mabel Gutiérrez, de l’association des familles de disparus et détenus politiques : « Le 22 décembre, trois jeunes furent assassinés  bout portant  Floresta par un agent de police qui était un collaborateur de Videla. Il y a peu, on a su qu’une personne morte le 20 décembre, rue 9 de Julio, fut assassinée par un tortionnaire de la dictature. Si ces lois [d’impunité] n’avaient pas existé, ces jeunes seraient en vie  » (Pagina 12 du 19 mars 2002).

[3"Escrache" c’est d’abord un charivari devant la maison ou le lieu de travail d’anciens assassins et tortionnaires du régime militaire, maintenant élargi aux représentants de la classe dominante vus comme responsables de la crise.

[4Nous traduisons le terme "vecinos" par "voisins", tout en sachant que, surtout tel qu’il est employé aujourd’hui en Argentine, il a un sens de "citoyens" de la communauté de base - la cité ou la résidence. Cf. Ernesto Herrera, Assemblées populaires€ ou « partis de voisins  », Inprecor n° 466/467 de janvier-février 2002.

[5Les dirigeants des deux centrales syndicales péronistes, la CGT et la CGT « rebelle  ».

[6Emilio Alí, un dirigeant des piqueteros, détenu pour avoir réclamé de la nourriture dans un supermarché, est devenu un symbole de la répression. De très nombreuses déclarations des assemblées populaires exigent sa libération (cf. Inprecor n° 466/467 de janvier-février 2002).

Article paru dans la revue Inprecor, avril 2002.

Article en espagnol : "El paisaje de la gran rebelión".

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