Guatemala : une leçon d’impunitéL’impunité est une maladie qui affecte toute l’Amérique latine : elle est historique, structurelle. Mais le Guatemala est particulièrement emblématique à ce sujet. C’est le pays où la répression des années de guerre sale -la décennie des années 80- a été la plus sanguinaire, portant les séquelles les plus lourdes du continent : 200 mille morts, un million de déplacés, des politiques de terres brà »lées. Et pas un seul coupable.
À l’époque, dans le cadre de la Guerre froide et de la doctrine de sécurité nationale, les forces armées prirent d’assaut la scène politique des années durant. Elles devinrent plus tard un tout puissant facteur de pouvoir, disputant des espaces aux groupes oligarchiques traditionnels. Leur hégémonie ne s’est pas seulement imposée par les armes, et avec la connivence de Washington ; elle s’est en outre alimentée de pratiques économiques illégales (crime organisé à grande échelle, contrebande, trafic de drogues). Le terrorisme d’État a ainsi acquis une autonomie propre et, partant, une logique qui l’autorise, le protège et le fomente.
La présence des forces armées continue de peser énormément sur la dynamique sociopolitique du pays. Des commissions de la vérité (il y en a eu en fait deux : une de l’Église catholique et une autre issue des accords de paix signés entre le gouvernement et la guérilla : la Commission pour l’Éclaircissement Historique, appuyée par les Nations unies) ont mené une investigation approfondie de l’histoire récente, découvrant que l’armée était l’auteur de la majorité des violations des droits humains commises ces dernières années. Or, ces révélations ont été passées à la trappe. La justice attend encore et pas un seul militaire n’a jusqu’ici été jugé.
Dans cette sombre histoire, on retrouve la figure du général RÃos Montt, un personnage qui est au centre de la politique nationale depuis plus de deux décennies. Il fut président de fait en 1982, à l’apogée des stratégies contre-insurrectionnelles, surtout dans les zones rurales où fut perpétré un véritable génocide des populations indigènes, soit disant « base sociale de la guérilla » (on estime le nombre de victimes à 100 mille). RÃos Montt a fondé un parti politique dont il est le seigneur et maître : le Front Républicain Guatémaltèque (FRG).
Cette organisation politique représente en substance les intérêts des groupes de renseignement militaire qui, protégés par l’impunité de la guerre sale, ont gagné progressivement des parts de pouvoir politique et économique considérables. Sa base sociale est composée essentiellement de la population paysanne -curieusement celle qui fut massacrée il y a deux décennies-, contrôlée dans une large mesure par la manipulation des pouvoirs locaux (des jeunes enrôlés de force dans les Patrouilles d’autodéfense civile, pilier fondamental de la stratégie contre-insurrectionnelle et qui continuent de fonctionner aujourd’hui comme des structures paramilitaires non officielles), et par la terreur au quotidien. Voilà presque quatre ans que le FRG est au pouvoir, ayant porté à la présidence un bon employé du général : le civil Alfonso Portillo, avocat ayant confessé deux homicides, mais jamais condamné.
La fragile démocratie guatémaltèque a réussi au cours de la décennie passée -timide mesure contre l’impunité- à adopter une loi empêchant toute personne ayant participé à des ruptures institutionnelles d’aspirer à la présidence de la république. RÃos Montt est évidemment touché par cette mesure, motif pour lequel sa candidature a été rejetée par le Tribunal suprême électoral lors des deux dernières élections. À l’époque, le FRG ne faisait pas partie de l’administration politique de l’État. Mais les choses sont changé : ce parti est maintenant au pouvoir.
C’est ainsi que, pour la troisième fois, le général RÃos Montt -actuel président du Congrès, dominé aussi par son parti- a tenté de faire valider sa candidature présidentielle en vue des prochaines élections de novembre. En principe, les instances juridiques chargées d’approuver cette candidature ont rejeté la demande, en un acte de pure et honnête défense de l’État de droit. Mais l’impunité a été la plus forte. Contournant les lois, forçant les procédures, par les pressions et le chantage, le caudillo militaire a encore gagné : la Cour constitutionnelle a fini par approuver sa candidature.
Une fois de plus, c’est l’impunité qui triomphe. Une fois de plus, on se moque de la population. RÃos Montt a maintenant la voie libre pour accéder -par les moyens nécessaires- à une présidence qui se refusait à lui depuis des décennies, après avoir été chef d’État moyennant un coup d’État anticonstitutionnel. Si le conflit armé s’est formellement terminé en 1996, la logique dominante reste celle des pires moments de la guerre sale : en voyant à quel point la constitution a pu être manipulée dans l’actualité, tout laisse à penser que les prochaines élections seront tout sauf « propres  ».
Source : La Insignia (http://www.lainsignia.org), juillet 2003.
Traduction : Frédéric Lévêque & Gil B. Lahout, pour le RISAL.