Les accords entre le gouvernement et les paramilitaires, une autre phase du conflit colombien
Convertir les paramilitaires en « soldats paysans »
par Carlos Fazio
Article publié le 24 août 2003

Bogota. Les agents de la Central Intelligence Agency (CIA) en poste en Colombie les appellent la contra, allusion aux groupes illégaux de paysans entraînés, armés et financés par Washington qui luttèrent contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua dans les années 80. Ils se font appeler les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC). Ce sont des paramilitaires, un vieil outil efficace du terrorisme d’État. En Colombie, d’escadrons de la mort ils sont devenus de véritables armées locales contrôlant territoires, fermes, vies et consciences.

Il y a deux semaines, le gouvernement d’à lvaro Uribe a annoncé la signature d’un accord avec les AUC, premier pas d’un processus de négociation devant mener àla démobilisation de 13 000 paramilitaires avant 2005. Les paras sont accusés de crimes de lèse humanité et de graves violations des droits humains. Plusieurs de leurs chefs militaires, dont Carlos Castaño, Salvatore Mancuso et Juan Carlos Sierra, sont l’objet d’une demande d’extradition des États-Unis pour leurs liens avec le trafic de drogues, ce qui, en principe, constitue un sérieux problème pour le plan de « normalisation » de Uribe.

Il existe cependant des éléments indiquant que le président colombien agit avec le consentement de Washington. Non seulement parce que, depuis le début, l’ambassadrice des États-Unis, Anne Patterson, a annoncé que son pays financerait, durant les deux premières années, la démobilisation des paramilitaires, mais parce qu’àl’origine même des négociations, on trouve l’ombre de la CIA. Entre mars et mai passés, lors d’une mission classée « ultrasecrète », trois émissaires ont établi des contacts directs avec les principaux chefs des AUC au nom de la CIA. L’objectif de l’opération secrète était d’arriver àune formule d’accord pour la démobilisation des principaux groupes irréguliers ; la livraison d’informations sur le trafic de drogues (itinéraires, blanchiment d’argent, nouveaux chefs des organisations criminelles ) et sur la guérilla des Forces armées révolutionnaires (FARC). En échange, les émissaires de la CIA ont proposé d’emmener aux États-Unis les principaux chefs contras et leurs familles.

Un autre aspect important réside dans la fonction qu’ont exercée jusqu’àprésent ces groupes privés et violents. À savoir celle d’un outil efficace pour mener àbien la contre-réforme agraire, le contrôle de la population et du territoire, et la guerre sale contre-insurrectionnelle dirigée par les forces armées contre l’"ennemi interne". Des groupes humanitaires et de la société civile considèrent àce propos que les "accords" entre Uribe et les AUC vont dans le sens d’une "légalisation" et d’une reconversion des paramilitaires en "soldats paysans", la nouvelle formule aux claires réminiscences fujimoristes encouragée par le président colombien. Un tel processus entraînerait en plus une "normalisation" de la stratégie irrégulière de l’État paramilitaire, sur la voie d’un État militaire aux traits fascistes.

Réorganisation militaire made in USA

Ce qui précède cadre également avec les progrès du Pentagone dans sa mission de « ré-ingénierie » militaire des forces armées colombiennes, sous couvert du Plan Colombie et des fonds millionnaires de la Défense et du Congrès des États-Unis. Ces activités englobent la formation, sous conseil étasunien et d’entreprises de "sous-traitance" (mercenaires), de nouveaux bataillons d’élite de contre-insurrection dans des zones contrôlées par la guérilla ou revêtant une importance géoéconomique pour l’exécution de mégaprojets par le capital multinational (exploitation pétrolière, projets hydroélectriques, canal interocéanique, agro-industrie). Elles prévoient aussi la restructuration des militaires dans les domaines de planification, logistique, entraînement, doctrine, stratégie, renseignement, recrutement et techniques d’interrogatoire ; la livraison d’équipements militaires, d’armements, d’hélicoptères, d’appareils d’aviation et d’infrastructures pour soutenir les vols d’avions espions et de combat, pourvus de radars air-air, d’équipements modernes de communication et de systèmes infrarouge (FLIR en anglais) pour des opérations nocturnes, ainsi que la mise en place d’un réseau de radars terrestres disséminés sur tout le territoire colombien.

Le tout est complété par le budget pour la « guerre totale » sollicité par Uribe au Congrès. Il s’agit d’un plan qui prétend dupliquer le nombre de soldats professionnels, faire appel aux contingents de réservistes et mettre en réseau un million d’informateurs, rétribués pour des activités de renseignement et de lutte contre la « subversion » ; ce sont les « soldats paysans », une resucée des "rondas campesinas" institutionnalisées par l’ancien président péruvien Fujimori, sous le statut de « forces complémentaires » de l’institution militaire, dans le cadre de la guerre contre-insurrectionnelle (contre le Sentier Lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru).

C’est dans ce cadre que l’on peut comprendre la soi-disant démobilisation des paramilitaires, qui devront se dissoudre dans ce million d’« amis » des forces armées, bénéficiant du même coup de l’impunité pour leurs nombreux crimes de lèse humanité. Le pire, c’est que leur activité militaire irrégulière sera légalisée.

Genèse du paramilitarisme

Lors des dernières élections colombiennes, le réseau alternatif de communication Vientos del Sur posait une question qui en dit long : "Comment les escadrons de la mort sont-ils arrivés au pouvoir en Colombie ?". L’allusion implicite àà lvaro Uribe et àl’adoption du paramilitarisme comme programme de gouvernement ne laisse planer aucun doute. Mais comment en est-on arrivé là?

Il existe de nombreuses études sur le processus de paramilitarisation de l’État colombien, mais très peu sont celles qui tiennent compte d’une donnée fondamentale : l’origine des paramilitaires, qu’il faut chercher en 1962, deux ans avant la formation des guérillas des FARC. À l’époque, une analyse des services de renseignement du Pentagone « considère le massif andin colombien (axe de l’actuel Plan Colombie) comme un territoire clé. Et déjààl’époque, avant que ne surgisse la guérilla - affirme le chercheur Hernando Gómez-, l’étude recommandait àl’armée locale la formation de groupes de sabotage et paramilitaires ».

Le développement du paramilitarisme comme une nécessité de l’État colombien pour maintenir le statu quo en temps de guerre est lié aux politiques de sécurité nationale dessinées pour l’Amérique latine par le président étasunien John F. Kennedy, en 1962 précisément. Lors d’un discours prononcé àl’académie militaire de Westpoint, Kennedy concluait ainsi : « La contre-insurrection, ce sont ces mesures militaires, paramilitaires, politiques, économiques, psychologiques et civiques adoptées par un gouvernement ayant pour objectif de mettre en déroute une insurrection subversive ».


La pratique postérieure du paramilitarisme, via les escadrons de la mort et d’autres types de formations armées irrégulières, est venue démontrer qu’il s’agit d’une modalité de guerre sale des politiques anti-insurrectionnelles classiques ou de sa variable de la guerre sale. En Malaisie et au Kenya, les Anglais ont créé les Home Guards ; au Vietnam, les États-Unis ont utilisé les Bérets verts dans leur stratégie de guerre irrégulière dessinée pour « conquérir les esprits et les cÅ“urs » de la population locale. L’Amérique latine a fait la connaissance des escadrons de la mort du type de la Triple A en Argentine, du Comando Caza Tupamaros en Uruguay dans les années 60, reconvertis en Patrouilles d’Autodéfense Civile au Guatemala et au Salvador, devenant ensuite l’autodéfense populaire dans le Pérou de Fujimori, institutionnalisée plus tard en Rondas campesinas y Urbanas, qui ont influencé les Autodéfenses Unies de Colombie, sans oublier les groupes paramilitaires du Chiapas (Mexique), Máscara Roja, Paz y Justicia et Los Chinchulines.

Une des définitions les plus récentes de cette pratique clandestine de l’État indique que « le paramilitarisme est une activité annexe ou auxiliaire du militaire mais qui en même temps le déforme, le dévie ou le dénature. Le fondement le plus profond du paramilitarisme est qu’il s’appuie sur la disparition des frontières entre le civil et le militaire, et se manifeste de deux manières complémentaires : l’utilisation de civils pour l’action militaire et l’action de militaires dans des affaires civiles. Ces manifestations répondent àla nécessité d’occulter, taire, cacher, évader des responsabilités, feindre des identités, masquer certaines actions, fausser des réalités, lever des murs contre les enquêtes, empêcher les éclaircissements, confondre, tromper, faire obstruction àla vérité et àla justice. Autrement dit, il s’agit en essence d’établir, àl’instar de l’Allemagne nazie, « un empire de nuit et de brume"  » (réseau alternatif Vientos del Sur).

Un élément qui lie toutes les expressions du paramilitarisme latino-américain est qu’elles ont émergé dans le cadre d’une doctrine de sécurité nationale de griffe étasunienne, axée sur la lutte contre « l’ennemi interne », ce qui prouve sa connexion idéologique (hier contre la « subversion communiste », aujourd’hui contre le « terrorisme ») et opérationnelle de membres des forces armées locales, qu’elles se proclament paramilitaires, autodéfenses ou groupes de justice privée. Dans tous les cas, sa fonction est de confondre, d’occulter, de couvrir la responsabilité de l’État et de ses organismes de sécurité, de sorte que sa clandestinité permette àl’action gouvernementale d’éviter tout jugement légal ou éthique.

Déchirée par une guerre civile de 40 ans, la Colombie n’est pas une exception. Mais, c’est dans ce pays, peut-être, que le paramilitarisme, avec des degrés supérieurs de violence et de barbarie, répond le mieux àune instrumentation intentionnelle et planifiée de l’État comme modèle de développement désintégrateur de la société. Un modèle qui combine des transformations de type économique fondamentales dans le domaine agricole, avec la « réforme agraire » réactionnaire menée par le pouvoir dominant et au service de ses propres intérêts. C’est dans ce cadre qu’il faut inclure les mégaprojets des multinationales fomentés sous couvert du Plan Colombie et cousins de ceux prévus dans le cadre du Plan Puebla-Panamá pour le Mexique et l’Amérique centrale.

Traduction : Frédéric Lévêque & Gil B. Lahout, pour RISAL.

Article en espagnol : "Convertir a paramilitares en "soldados campesinos", la nueva fórmula de Uribe"} , La Jornada, aoà»t 2003.

Photos : INDYMEDIA Colombia & Eros Hoagland.

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