Interview du président vénézuélien Hugo Chávez Frías (I)
Hugo Chávez : "l’opposition joue la carte du chaos"
par Stella Calloni
Article publi le 29 août 2003

Le départ d’Argentine du président vénézuélien Hugo Chávez était marqué d’un fort contenu politique -comme d’ailleurs toute sa visite dans ce pays, entamée dimanche dernier. Ainsi, dans la soirée de mardi, avec une température quasi printanière pour l’hiver austral, il s’est adressé  des milliers de personnes rassemblées sur une place adjacente de la Faculté de Droit, insistant une fois encore sur l’importance de l’unité des forces populaires d’Amérique latine. Il a repris l’avion hier pour Caracas, où une manifestation de l’opposition était organisée ce mercredi pour appuyer le référendum révocatoire. Le chef de l’‰tat vénézuélien estime cependant que les opposants les plus radicaux ne misent nullement sur le référendum, mais cherchent plutôt  semer le ’chaos’, pour ensuite en jeter la faute sur son gouvernement.

Hugo Chávez€ Buenos Aires, il a reçu diverses marques de solidarité. Il a aussi signé des accords de coopération avec le président Nestor Kirchner, un homme « simple, spontané, direct et fort » qui fait des pas en avant vers les changements, raison pour laquelle il doit affronter les obstacles qui « se dressent toujours sur le chemin des gouvernants qui travaillent pour leur peuple ».

C’est en ces termes que Hugo Chávez a qualifié le président argentin, au cours d’une longue interview accordée  La Jornada, les yeux déj fixés sur son pays. En effet, l’opposition vient d’y lancer une nouvelle offensive de manifestations et, ce jeudi, un tribunal ordonnait la suspension de la licence des médecins cubains qui travaillent dans les barrios pauvres de la capitale.

‰voquant le référendum révocatoire de son mandat, il a assuré que celui-ci était « entaché » d’irrégularités, notamment dans la collecte des signatures nécessaires. Quant au mouvement d’opposition, Chávez a déclaré : « il semble qu’un déj vu se répète  nouveau : l’opposition frappe un coup, n’atteint pas son objectif, alors elle se regroupe ou se réorganise et revient  la charge sur le théâtre des opérations ».
« Et tout cela passe. Moi je crois qu’il est très important que l’opposition ait pris le chemin que lui offre la Constitution et qui est un des acquis les plus importants de notre projet constituant et démocratique. C’est un fait positif qu’ils reconnaissent cette Constitution, laquelle établit la possibilité d’un référendum révocatoire  la moitié du mandat présidentiel. Nous avons lutté pour justement introduire cette modalité et ainsi assurer la véritable démocratie que le Venezuela n’a jamais connue. »

« € partir du 20 ao »t, la possibilité s’offrait d’utiliser cette norme, et la première condition  été remplie, qui stipule toute une série de démarches constitutionnelles, juridiques. Si tout cela est respecté, alors il pourra y avoir des élections. » Chávez a toutefois averti : « Mais il y a plusieurs étapes  réaliser et il faut respecter la Constitution en ce sens ».

En ce qui concerne les durs propos de certains fonctionnaires du gouvernement états-unien contre sa personne et le processus bolivarien en général, il reconnaît que « le discours menaçant ne fait aucun doute. L -bas ils savent très bien que cela va être très difficile de nous vaincre par référendum, si l’on s’en tient  la réalité. Il est très difficile pour eux de gagner, parce que pour gagner le référendum, ils doivent réunir un vote de plus que ceux que j’ai obtenus,  savoir 60% ».

« Il faut savoir qu’au Venezuela, 80% de la population vit dans la pauvreté. Ce sont des secteurs qui, pour la première fois, participent avec nous, qui participent réellement, qui sont acteurs pour la première fois et qui se sont engagés dans le processus. On peut dire qu’il existe un chavisme radical, dans le bon sens du terme, qui représente 98% de ces 80% de pauvres dont je parle. Ce sont des secteurs marginalisés, démunis. Ceux-l même qui ont réagi lors du coup d’‰tat du 11 avril 2002. »

« Ce sont eux, aidés de militaires patriotes, qui ont sauvé le gouvernement, qui m’ont sauvé la vie. € Washington, ils le savent très bien, tout comme l’opposition. Ils prétendent avoir réuni suffisamment de signatures. Mais en premier lieu, ils ont dit qu’ils en avaient quatre millions, et puis deux millions. Et cette collecte a été organisée par une entreprise privée, qui leur appartient, sans aucune supervision du Conseil national électoral (CNE). En connaissance de cause, ils ont dit qu’ils présentent la pétition  un CNE qui n’existe pas, qui va  peine être nommé dans les prochains jours. Tout cela ne commence pas très bien, car il faut que tout le processus soit scrupuleusement légal » - affirme-t-il, en faisant allusion au fait que la direction de cet organisme doit être nommée sous peu.

Selon Chávez, toutefois, les groupes d’opposition les plus radicaux ne misent même pas sur le référendum. « Nombreuses sont les raisons qui nous font penser que le plan de l’opposition n’est pas le plan constitutionnel du référendum. Les milieux les plus réactionnaires de l’opposition vont tenter de susciter des faits de violence dans le cadre de ce recours constitutionnel. Ce qu’ils veulent, c’est semer le chaos, pour ensuite dire ’Non, c’est Chávez qui fait tout cela’. Et comme toujours, ils ont dans l’idée, comme ils l’ont déj fait, de demander l’intervention de l’Organisation des ‰tats américains (OEA) ou des ‰tats-Unis ».

Ce plan, poursuit-il, « consiste  déstabiliser par tous les moyens. En ce moment ils ont convoqué huit manifestations qui ne sont pas autorisées, car ils n’ont pas respecté les procédures de sécurité. Autrement dit, ils n’ont pas dit par où les manifestations allaient passer, ainsi que d’autres données du genre et qui sont très importantes lorsqu’on sait ce qui est déj arrivé dans le pays ».

Face  cette forte avancée de l’opposition, qui coïncide avec la rhétorique musclée des fonctionnaires des ‰tats-Unis contre Chávez, comment voyez-vous les jours  venir ?

Ce sont des coups qui se succèdent. Et cela arrive depuis que je suis entré en scène. Déj en 1994, on disait de moi le ’carapintada vénézuélien’, en me comparant  un mouvement militaire d’Argentine. Et c’était adressé au Sud, où,  cause des dictatures, il y a un fort sentiment antimilitariste. Dans les Caraïbes, ils disaient que, avec Fidel Castro, nous étions en train de créer une guérilla bolivarienne, une résurgence de la Grande Colombie historique. Et quand nous avons décidé de participer  des élections  travers un mouvement politique, définissant un plan constituant, alors ils ont activé tous les milieux de la réaction vénézuélienne. Même en décembre 1998, ils préparaient déj un coup d’‰tat, dont on a d’ailleurs pas beaucoup parlé. Nous étions sur le point de subir un putsch, mais ils se sont retrouvés face  une avalanche de votes et, en plus, des militaires nationalistes bolivariens peu disposés  une telle aventure contre le pays ou  une alliance avec la droite de l’oligarchie vénézuélienne. Ils n’ont pas pu gagner non plus avec notre triomphe électoral. C’est en décembre 2001 qu’a alors commencé ce qui serait le coup d’‰tat d’avril 2002.

Le Grand Pouvoir en action

€ l’époque, le président de Cuba, Fidel Castro, arrivait en visite  l’île de Margarita. Ce 10 décembre 2001 fut « un des jours aux plus fortes pressions », alors que la révolution pacifique connaissait un moment fort au Venezuela, avec l’adoption des décrets-lois visant  concrétiser la Constitution progressiste de ce pays sud-américain, qui allaient toucher directement les intérêts les plus anciens et les plus ancrés du Grand Pouvoir.

Chávez se souvient que ce jour-l , les patrons organisèrent une grève, « un véritable lock out patronal au même moment où nous allions  une cérémonie pour annoncer la portée de la loi des terres qui commençait enfin  favoriser 50 mille paysans. Un nouveau moment historique et, en face, le lock out du pouvoir économique. € mon arrivée  Margarita, Fidel m’attendait déj et me dit en souriant, avec sa manière si spéciale de parler : ’Allez, je t’envie, tu as déj un lock out patronal sur les bras, cela veut dire que tout va bien, en route !’ Cela veut dire que nous faisions quelque chose de réel pour la démocratie, pour le peuple, pour les oubliés, et ce Grand Pouvoir ne nous le pardonnait pas ! »

€ partir de ce moment, « ils n’ont pas arrêté jusqu’au putsch d’avril, où ils ont été vaincus. On vit alors ce que personne n’avait jamais vu : un peuple très courageux et des militaires patriotes récupérer un gouvernement arraché. N’oublions pas que les ‰tats-Unis ont tout de suite reconnu les putschistes, qualifiant de gouvernement de transition ceux qui, d’un trait de plume, avaient dissous le Congrès, annulé la Constitution et le pouvoir judiciaire, et qui en quelques heures  peine commencèrent  persécuter, assassiner et terroriser les Vénézuéliens. On vit alors leur vrai visage. ’Le tyran est tombé’, disait-on  Washington. »

L’étape suivante fut le ’putsch pétrolier’ - deux mois de paralysie de l’industrie pétrolière, jusqu’en février de cette année, avec de graves conséquences économiques et sociales pour le pays.

« Ils étaient tellement s »rs que le putsch pétrolier allait fonctionner que les hauts cadres de la société publique, aujourd’hui vraiment récupérée au service du pays, ont tout laissé dans leur bureau lorsqu’ils abandonnèrent leur poste, certains qu’ils étaient de revenir très vite. Mais ils ont échoué. »

La nouvelle mobilisation de l’opposition est-elle un nouvel épisode de ce plan putschiste ? Chávez augure que « ils vont tenter de semer la violence, profitant du contexte, forçant les faits, ignorant la légalité, pour chercher  provoquer n’importe quoi. De fait, ils refusent que soient publiées dans les journaux les signatures qu’ils ont rassemblées pour que tout le monde sache qui a signé, les données. Tout cela doit être fait dans la transparence. La firme qui a organisé la pétition n’a pas respecté le format exigé et n’a pas travaillé avec le Conseil national électoral. »

« Tout est donc entaché d’illégalité, comme pour dire que c’est nous qui faisons mal les choses. Quant on sait comment les groupes les plus radicaux ont utilisé les manifestations de l’opposition en cette journée du coup d’‰tat, en les déviant de l’itinéraire prévu, on peut imaginer ce qui se passerait s’ils déviaient encore les concentrations vers des itinéraires non autorisés. Ils sont capables de tout pour semer le chaos, pour dire ensuite ’c’est la faute  Chávez’. N’oublions pas qu’il y a des gens qui sont malades de haine et sont prêts  tout pour en finir avec moi. »

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 22 ao »t 2003.

Traduction : Gil B. Lahout, pour RISAL.

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