Témoignage
Chili : 30 ans après
par Manuel Rios
Article publi le 9 septembre 2003

Le 11 septembre c’est un jour que l’histoire retiendra pour toujours. Les avions venant du sud survolent la ville. On les sent rugir dans les airs. Les féroces palpitations des moteurs font vibrer la terre. L’émotion ressentie  cet instant est terrible. Une bouffée d’adrénaline se faufile dans nos veines. Notre regard devient flou. La terreur cette fois vient du ciel.

Les avions sont souvent objet d ’admiration, on se demande comment de tels mastodontes peuvent-ils décoller, voler, et voler encore comme suspendus dans l’espace pendant des heures et des heures. Mais parfois ils symbolisent la terreur, on se souvient de ces bombardements intensifs sur le Vietnam et cette terreur colossale qui se lisait dans les regards meurtris des civils fuyant les B52.

A cet instant vers 10h30 du matin l’extraordinaire mélange de couleurs qui emplit le ciel fait apparaître en nous d’étranges prémonitions contradictoires. On se dit que ces couleurs bizarres sont des présages de la tragédie tant annoncée mais en même temps c’est le signe que les esprits des hommes libres vont se transcender pour affronter les combats qui s’annoncent dans l’horizon tout proche. Qu’on le veuille ou non les combats seront très durs. On a déclaré la guerre  personne mais puisqu’on nous la déclare, le défi sera relevé au prix de nos vies.

Par le passé on n’ a cessé de répéter avec une certaine insouciance que de pareils drames n’arriveraient jamais au Chili car ce pays était une terre d’ exception en Amérique Latine. Mais non,..., un parfum de poudre vient jusqu’  nous pour nous annoncer que c’est la fin, on le sent, on le pressent grâce  ces étranges couleurs du ciel et  l’odeur de poudre plus qu’ notre
clairvoyance politique.

Et  présent il faut se battre autrement que par les mots, les armes auront leur mot  dire. Et  cette heure, au matin du 11 septembre une démocratie est abattue dans le sang et ipso facto une autre démocratie fait irruption au fond de ce puits rempli de sang frais.

De toute façon, on savait que cette expérience « La voie chilienne vers le socialisme  » finirait de la sorte, car les élites ne pourront jamais se résigner  perdre leurs privilèges centenaires. A cela s’ajoute une vision myope d’une certaine gauche hésitante et dilettante et le sectarisme des caciques et des « macucos  » d’antan, n’ont fait qu’accélérer le processus d ’échec déj en cours.

A 20 ans on rêvait copieusement. Et globalement nos rêves étaient sincères et suivaient une logique issue d’un pressentiment lugubre mais clairvoyant. Soudain, ce mardi du 11 septembre, nos rêves se sont arrêtés. Les avions ! les avions ! crient les gens. Et tout le monde court vers nulle part comme dans un rêve mais les avions sont bien trop réels et décidés  briser les utopies. Ils font un premier passage «  froid  » disons, sans rien larguer.En frôlant même la première tour (Entel). Entre temps en coulisse le haut commandement militaire en étroite alliance avec l’état major de la bourgeoisie délibèrent sur le sort réservé au président et ses lieutenants : « On le tue, on ne le tue pas, on l’envoie en exil, on le met en prison, on
le viole, on l’humilie, on les tue tous ? »
.

Au 2ème passage les avions larguent leur charge, le palais est en flammes, des colonnes de fumées grisâtres et d’énormes nuages de poussières s’élèvent vers le ciel. Les tourelles de la Moneda sont touchées  leur tour, plafonds et murs s’effondrent, la ville est sous le choc. Un tapis de feu et de haine envahit la capitale, « la capitale de la voie chilienne vers le paradis » .

Sous les débris des vies sont stoppées net. La mort frappe  Santiago, puis au nord, puis au sud, puis partout. Dans l’enfer les diables blancs et ses monstres civils invisibles débutent leur festival sanguinaire et leur danse macabre semant la terre de cadavres.

Combien ? nul ne le saura jamais. Finie la vie, finis les rêves, nous qui voulions construire une nouvelle société, dans un pays renaissant . Nous sommes confrontés  la haine sans l’avoir imaginé aussi dévastatrice. Quelque part on sait que ce ne sont pas les militaires, les auteurs de cette félonie, de cette comédie de sang et de mort, c’est l’étonnante contradiction de ce drame. Ce sont bien eux qu’on voit et comment ne pas les voir. Sortant des casernes, prêts  tuer le peuple, ce sont bien eux qui massacrent comme les nazis, qui pillent comme les bandits, qui humilient, qui torturent certes, mais... c’est seulement la face visible de cette contradiction avec  leur tête un général inconnu issu des ténèbres. Cependant dans la pénombre, caché derrière la caste militaire c’est la caste civile qui agit, entourée de ses intellectuels organiques et de ses grands seigneurs.

Ce sont en effet eux qui ont vraiment tout élaboré, tout conçu, tout vu,
tout prévu , tout calculé, au point même de prévoir la quantité de victimes
que co »terait le putsch. C’était énorme, certes Kissinger l’avait lui-même
confié  ses proches, mais l’enjeu valait la peine. Imaginons 1 million de
morts assassinés, la ville de Lyon disparue en un temps éphémère. C’est
horrible, c’est le délire démentiel de l’homme  l’état pur. On nous a dit
après que c’était ça, le prix  payer pour la démocratie, laquelle ?

En fait la seule force politique idéologique capable d’organiser une “uvre si macabre c’était la bourgeoisie chilienne associée aux Etats-Unis d’ Amérique. C’est elle qui a lâché les chiens, c’est elle qui a donné les ordres de l’assaut final. Et c’est seulement alors que les chiens livrés  
leurs plus bas instincts se sont déchaînés.

Dans ce contexte, le Général n’a été ni plus, ni moins que le chien de garde de l’aristocratie chilienne, certes le plus féroce et le plus misérable parmi les misérables.

A 20 ans l’Histoire nous est tombée dessus, 30 ans après elle nous parle encore avec cruauté et un tel acharnement , que quelque part, on ne peut que se sentir un peu coupable aussi. Elle nous condamne nous aussi pour notre part de responsabilité, notre naïveté et notre manque de vision.

Cependant, malgré tout, ce 11 septembre, nous partons au combat, une poignée de femmes et d’hommes libres prêts  défier le danger qui ôtait des vies dans tous les coins des rues. On est persuadé que des cendres de la société en ruines surgira la flamme qui fera naître la chrysalide qui se transformera en papillon, symbole de la vie nouvelle pour laquelle nous aurons tant lutté et rêvé. Puis soudain comme un tourbillon la réalité reprend le dessus, les avions ressurgissent dans nos consciences et l on comprend que ç va être terrible. Le président prisonnier de sa propre histoire, meurt finalement au combat comme un brave. Refusant même la proposition faite par le MIR prêt  le faire sortir du palais présidentiel, avec l’appui d’un commando puissamment armé, composé des meilleurs combattants, pour qu’ils puissent ensuite servir la résistance depuis la clandestinité. Peut-être le cours de l’histoire en aurait-il été changé, qui sait ? Allende,  cet instant suprême pour lui et surtout pour le peuple, avait déj tranché pour être martyr plutôt que leader révolutionnaire ! Pourquoi ? ça on ne le saura jamais. Par contre ce qu’on sait , c’est qu’ avec lui pour la résistance cela aurait été un atout politique majeur. Il ne l’a pas voulu ainsi. Geste grandiose d’un homme qui savait qu’avec son sacrifice il allait être logé éternellement au panthéon de l’Histoire universelle.

Puis le temps est passé, la dictature s’est consolidée, les blindés ont laissé la place aux maîtres du complot. C’est paradoxalement dans cette phase que commença vraiment le processus de démolition sociale. La refondation structurale de l’archaïque tissu institutionnel politique et économique est en marche. Tout est rasé : Sécurité sociale, système de santé, de prévoyance , chemin de fer, éducation , retraite etc. ..., tout est privatisé  tour de rôle. L’ultra libéralisme de Friedman trouve enfin sa terre promise au Chili. Cette espèce de Darwinisme économique, sorte de fascisme mercantile se répand sur toutes les sphères de la société. La sélection naturelle des espèces se fera désormais, non plus en fonction de la force brute mais en fonction de la puissance économique des individus . L’échec du 11, ne fut pas militaire, il fut surtout, et avant tout politique. Faiblesse du projet alternatif ? Peut-être mais le principal coup dur subit par l’homme au Chili fut l’institutionnalisation du nouvel ordre économique pas forcément fasciste mais terriblement féroce et inhumain .Peut-être rien d’étonnant  tout cela. En effet l’Histoire de l’Humanité est une addition continuelle de tragédies monumentales dues aux stratégies économiques et au gigantesque système de piraterie internationale mis en place par les grandes puissances qui ont ravagé la planète impitoyablement. Les théoriciens des années 70, nous laissaient entendre qu’un tel modèle d’ ultra libéralisme sans frontières instauré par la bourgeoisie la plus sanguinaire ne pouvait s’appliquer que sous l’hégémonie d’un régime ou d’un état d’exception voire de dictature civile ou militaire. L’avancée profonde du processus de ce fascisme économique dans les sociétés de la périphérie a finalement consolidé cette stratégie  l’échelle universelle : la peste blanche.

Or, actuellement on ne peut que constater que ce qui était conçu pour être appliqué dans un état dictatorial est grâce  l’évolution déchaînée du capitalisme, parfaitement applicable dans les sociétés modernes et riches dites démocratiques tels que l’Angleterre, l’Allemagne et bien évidemment la France. La France qui sous l’actuel gouvernement approfondit ce processus féroce de liquidations de l’état social.

Voil , la grande nouveauté de ce début de siècle.

Finalement et pour conclure en plein explosion répressive en 1983 nous d »mes quitter le Chili. La France est devenue notre terre de résidence. Nous étions loin de penser qu’ici aussi nous devrions être confrontés une nouvelle fois  une politique économique qui va dans le sens de la sélection des espèces. Malgré tout nous avons eu raison de nous battre, notre tort a été de ne pas avoir su vaincre .

Source : Cuba Solidarity Project, 2003.

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
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