La gauche, le mouvement social et l’élection de Kirchner
Argentine : élections et crise sociale
par Daniel Pereyra
Article publi le 15 septembre 2003

Les mobilisations extraordinaires de 2001 et 2002 ont décliné. La rue a cédé son rôle protagonique et ce sont de nouveau les institutions qui occupent le devant de la scène.

Un fait est particulièrement révélateur de cette évolution ; alors que les élections d’octobre 2001 avaient vu 30% de l’électorat voter blanc ou s’abstenir ; lors des récentes élections présidentielles et pour la capitale fédérale, ce taux s’est réduit  5%.

Le mot d’ordre « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! ») a été supplanté par les slogans et les affiches électorales. La majorité de la population a ignoré l’appel  ne pas aller voter lancé par des secteurs de la gauche et elle a apporté son suffrage  l’un ou l’autre des candidats.

A l’origine de cette évolution se trouvent deux éléments. Le premier est l’impuissance du mouvement populaire  unifier ses forces et  battre en brèche les plans des gouvernements successifs. Il faut rappeler que la classe ouvrière organisée a été absente de ces luttes bien que son noyau central est constitué par d’importants secteurs de chômeurs et par les assemblées de quartier.

Si le mouvement a disputé la rue aux autorités, s’il a réussi  affronter pendant de longs mois les plans gouvernementaux et s’il a résisté  la répression ouverte ou masquée, il s’est finalement épuisé et, depuis la moitié de l’année, 2002, c’est le président Duhalde qui a repris l’initiative.

Ce dernier constitue le second élément décisif ; le président a combiné le dialogue avec la répression. Il a réprimé les « piqueteros » les plus combatifs et les entreprises occupées par les travailleurs tout en octroyant des subsides pour les plus pauvres ce qui permettait de palier quelque peu leur misère. Ce subside fut bien entendu le fruit de la mobilisation populaire, mais cette dernière n’a pas été au-del . En même temps, Duhalde a organisé les élections en les fractionnant de telle sorte qu’elles se succèdent dans tout le pays et tout au long de l’année 2003, en commençant par les présidentielles, puis par les élections des autorités provinciales.

En l’absence d’un programme assumé par la majorité du mouvement, sans direction capable de s’orienter dans la lutte et avec une gauche divisée qui n’a pas pu prendre en charge ces nécessités tout comme n’elle n’a pas su offrir une alternative électorale, il n’est pas étonnant dans ces conditions que les gens ont cherché des options crédibles, en choisissant le moindre mal, parmi celles qui existaient

L’option Kirchner

L’élection présidentielle s’est ainsi essentiellement déroulée entre candidats des partis traditionnels, péronistes et radicaux, eux-mêmes profondément divisés par une variété de candidatures qui expriment la crise que traverse le système politique. La gauche a également participé de manière divisée, voire réellement atomisée. L’unique secteur de gauche qui a progressé est celui de Luis Zamora, mais il était limité aux élections pour la capitale fédérale où il a pu capitaliser, en défaveur d’autres forces de gauche ; son image d’honnêteté et de combativité.

Puisque le sectarisme impénitent de la gauche a empêché toute forme d’alliance capable de surmonter sa division, sa présence électorale reste donc toujours résiduelle. Les 5 candidats péronistes et radicaux ont obtenu de meilleurs résultats, tout comme les péronistes Kirchner - soutenu par Duhalde - et Menem. Tous ces candidats s’étaient pourtant engagés  respecter les règles de base du système, notamment le payement de la dette extérieure.

La victoire de Kirchner - et plus encore la déroute de Menem, considéré comme le plus corrompu de tous et le responsable du désastre que vit le pays -, a ouvert de grands espoirs de changements positifs. Les mesures prises dès le premier jour ont alimenté ces expectatives de par leur fort impact symbolique. Kirchner a ainsi déboulonné les hautes autorités militaires et policières ; il a forcé la démission du président corrompu de la Cour suprême et soutenu la nullité des Lois « d’Odéissance due » et de Punto Final » (ensemble de lois protégeant les responsables de la dictature, NDT) qui formaient la base de l’impunité et il est intervenu dans le l’ « Oeuvre sociale » des retraités qui était aux mains de l’ancienne bureaucratie syndicale.

Ces mesures, qui représentent une rupture avec un passé tragique, lui ont valu un appui populaire sans précédent. Mais elles ne touchent pas au coeur d’un système que Kirchner affirme vouloir défendre en tentant de « l’humaniser ». Ces mesures ne se heurtent pas au FMI, avec lequel on négocie tout en continuant  payer la dette. L’augmentation des tarifs dans les communications, l’électricité, l’eau, etc. demandée par les multinationales est sérieusement envisagée. Une augmentation des salaires a été octroyée mais elle ne permet même pas d’atteindre le niveau de 2001. Et, plus grave encore, aucune mesure n’a été prise afin de résoudre le problème des millions de chômeurs qui constituent le drame majeur vécu par le pays.

Pour l’instant, c’est un sentiment d’espoir qui domine parmi la majorité de la population. Cependant, la situation est tellement angoissante que de nouvelles luttes et mobilisations peuvent se reproduire  n’importe quel moment. Des mobilisations dont la composante essentielle est constituée par les sans emplois bien que quelques conflits menés par des salariés surgissent également. Les autorités qui ont émergé des élections doivent donc encore affronter des situations qui, dans chaque province et localité, ont mené aux durs affrontements de 2001.

Traduction de l’espagnol : Ataulfo Riera, pour RISAL.

Article original en espagnol : "Argentina : Elecciones y crisis social", Espacio alternativo, 06-09-03.

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