Interview du député "bolivarien" Luis Tascón
Le Plan Colombie & les tensions frontalières entre le Venezuela & la Colombie
Article publi le 27 septembre 2003

Vivalaarepa.com a réalisé il y a quelques semaines une interview du député "bolivarien" Luis Tascón, membre du Mouvement Cinquième république (parti de la majorité gouvernementale), sur la problématique frontalière entre le Venezuela et la Colombie, l’intégration entre les deux pays, les incursions paramilitaires et le Plan Colombie. En voici la traduction.

Voil des années que l’état du Táchira se languit du manque de développement, comparé  sa valeur stratégique d’état frontalier. C’est aussi le cas de la Guajira, du Perijá ou de l’état d’Apure. Existe-t-il un plan stratégique pour le développement des zones frontalières ?

Non, il n’y a pas de plan stratégique en tant que tel. Il nous faut le créer. Un tel plan n’a jamais existé. En fait, ce qui se crée actuellement n’a jamais existé non plus. Nous y travaillons, indépendamment du fait que le Táchira est bel et bien une frontière développée. Pas aux niveaux que nous voudrions, mais en comparaison avec d’autres zones frontalières, comme les états de Zulia, d’Amazonas ou d’Apure, le Táchira est une frontière développée. Et elle s’est développée non pas grâce  une stratégie gouvernementale, mais grâce  autre chose : il s’agit du point de passage fondamental entre la Colombie et le Venezuela, entre le nord de Santander et le Táchira. Telle a été la raison principale qui a permis le développement des deux régions.

Certes, il y a eu des initiatives, isolées, ne répondant pas  un plan bien défini. C’est le cas, par exemple, de Ciudad Sucre, un projet de repeuplement de la frontière, mais qui est né avec des pieds d’argile. Ainsi, on a emmené un groupe de familles, on leur a donné un logement, tout ce qu’il faut, sauf des sources d’emploi, pour qu’ils puissent se développer. D’ailleurs, le projet que nous examinions il y a quelques minutes pourrait fonctionner  Ciudad Sucre.
‡a, c’est un exemple. Un autre exemple est celui de la zone industrielle de la Fría, ou encore la zone industrielle de Ureña, qui sont des alternatives de développement des frontières. Le président Hugo Chávez a défini stratégiquement, dans les grandes lignes, ce que devait être le développement de l’axe occidental (états de Zulia, Táchira et Apure). Un axe qui vise clairement  développer, d’un point de vue stratégique, la zone frontalière. Cependant, il faut commencer  construire, sur la base de ce plan de développement, de développement intégral, et approfondir l’action dans le Táchira, et aussi progresser dans Zulia et  Apure. Mais jusqu’ présent, cela n’a pas dépassé le stade de projet, sans véritable concrétisation. Nous avons l’obligation d’investir d’énormes ressources, lorsque nous pourrons le faire en tant qu’‰tat, pour développer les frontières.

Et cette frontière devrait être la mise en pratique de l’intégration avec la Colombie€

C’est qu’une telle intégration existe déj , de fait,  San Antonio,  Ureña et  Cúcuta. Il y a une intégration, qui est ancestrale€

C’est une intégration de peuples€

Une intégration de peuples, qui est ancestrale, qui ne répond  aucune stratégie. Elle existe dans la réalité. Sur le plan historique, par exemple, elle existait  l’époque de Bolívar, lors du Congrès de Cúcuta, qui en réalité s’est tenu  Villa del Rosario, en 1821 ; la « Campagne admirable » est partie de l . De même que des processus historiques qui nous relient, ainsi qu’un commerce qui a toujours existé entre les deux frontières. Plus tard, avec la naissance d’autres villages, comme Guasdualito et Arauca, une intégration spécifique s’est concrétisée, mais jamais avec le degré de l’état du Táchira, où l’intégration est réelle, existe vraiment. L’habitant de la frontière est bien caractérisé dans les deux pays. Il ne ressemble  aucun autre habitant du Venezuela, plus  l’intérieur, ou de l’autre côté de la frontière. L’habitant de Cúcuta, par exemple, n’a pas la même idiosyncrasie que l’habitant de la frontière. Autrement dit, il y a des habitants typiques de la frontière, qui ont acquis leur spécificité au fil des ans.

L’attitude de l’Armée a-t-elle changé envers cet habitant de la frontière, avec ces années de Révolution ?

Je pense qu’elle a changé envers tout le monde.

L’Armée vénézuélienne, la Force armée vénézuélienne est maintenant plus respectueuse des droits humains, plus respectueuse de l’être humain en général. Aujourd’hui on ne voit plus autant d’abus contre les gens. Même s’il y en a encore, leur nombre a diminué. Plus concrètement, il y a un plus grand respect  la frontière. Et ça, c’est un merveilleux acquis de la Révolution bolivarienne et de la Constitution, vis- -vis du respect de la condition humaine. Ce ne sont plus les massacres. On a minimisé les mauvais traitements envers les Colombiens, ceux qui travaillent l -bas, ceux qui habitent la frontière.

Néstor González González était commandant d’un des théâtres d’opérations€

€du théâtre d’opérations nº2,  la Fría.

Tout comme Ovidio Poggioli d’ailleurs. Quant  Medina Gómez, il fut commandant du théâtre d’opérations nº1. [1]

Pourquoi exige-t-on encore aux frères de Colombie un visa d’entrée ?

La raison en est un problème de sécurité. Que nous le voulions ou non. En fait, dans le Táchira cette situation est négative pour nous ; nous aimerions que l’habitant du nord de Santander (Colombie) puisse visiter librement l’état de Táchira, ce qui nous renforcerait économiquement. D’ailleurs, nombreux sont les habitants de Cúcuta qui possèdent les deux cartes d’identité, certaines légales et d’autres, nombreuses, illégales. Et cela leur permet d’entrer sur le territoire vénézuélien. Mais l’exigence d’un visa d’entrée n’a pu être levée  cause de la situation de guerre que vit la Colombie. Une guerre civile qui, bien entendu, a des effets collatéraux au Venezuela, lesquels nous sont dommageables. Si nous ouvrions toutes grandes nos frontières, nous importerions pratiquement cette guerre chez nous, et ce serait alors bien pire pour nous. Ce que nous aimerions voir, c’est un climat de paix en Colombie, ce qui nous permettrait d’ouvrir la frontière.

Ce n’est donc pas un caprice vénézuélien, mais bien un problème de sécurité et de défense, et nous ne pouvons passer outre.

Le Plan Colombie

Le Plan Colombie semble être une « initiative andine  », comme l’appelle Bush. Autrement dit, une tête de pont qui nous concerne tous. Pendant ce temps, les ‰tats-Unis présentent leur Plan Puebla-Panama pour l’Amérique centrale et demande  l’‰quateur le transfert d’une grande partie de son commandement sud sur son territoire. € votre avis, sommes-nous face  une avancée impérialiste ?

Apparemment, selon des informations des services d’intelligence, le Plan Colombie n’est pas un plan destiné  la république de Colombie, mais un plan pour ce qui était la Grande Colombie (c’est- -dire la Colombie, l’‰quateur, le Venezuela, Panama, le Pérou et la Bolivie). Il s’agit de prendre le contrôle de tout ce que représentait la Grande Colombie. Le fer de lance est la Colombie actuelle,  cause de sa situation interne. Cependant, nous observons déj certains effets, telle la pénétration de groupes paramilitaires, qui n’est pas le fruit du hasard. Et les paramilitaires ne peuvent certainement pas répondre  cette stratégie de poursuivre ou de combattre la guérilla. En fait, ils sont plutôt en train de créer les conditions nécessaires pour coloniser toute la frontière vénézuélienne. D’ailleurs, des accrochages se sont déj produits avec nos Forces armées. Cela répond  une politique expansionniste du gouvernement colombien. Il s’agit de chercher une confrontation avec le Venezuela pour, ce faisant, et avec le soutien étasunien, renverser le cours de choses entamé avec la Révolution bolivarienne.

En principe, le sommet entre Uribe et Chávez y a mis un frein. Nous espérons que le président Uribe maintienne sa bonne volonté. Mais il ne serait pas étonnant que les tensions,  tout le moins sur le plan politique, se manifestent de nouveau  l’avenir, remettant en question la relation entre nos deux pays, pour ainsi approfondir la confrontation.

Mais ceci a été stoppé. Pour l’instant, il semble que le gouvernement colombien n’a aucune capacité de se lancer dans une aventure expansionniste. Mais l’oligarchie colombienne a toujours eu des visées sur notre territoire, sur notre souveraineté, en particulier sur l’état de Zulia, sur le lac de Maracaibo et le Golfe du Venezuela. Dès lors, il n’y a rien d’étonnant  ce que l’oligarchie colombienne ambitionne de contrôler une partie de notre sol. Cela a toujours été sa stratégie. Elle a toujours eu le soutien financier des ‰tats-Unis pour renforcer son armée, parvenir  ses fins et faire de la Colombie l’Isra« l de l’Amérique latine, et plus particulièrement de la zone andine. Une zone andine qui serait le bastion des intérêts nord-américains et garantirait, au nom de tels intérêts, le contrôle de la Colombie, du Venezuela, de l’‰quateur et de Panama. Ce dernier est d’ailleurs déj bien contrôlé.

Le Plan Colombie prévoit d’augmenter la taille et le pouvoir de l’armée colombienne. Des patrouilles de « conseillers étasuniens  » travaillent déj dans le Caquetá et le Putumayo€

€et dans l’Arauca€

C’est un territoire bolivarien et, de toute évidence, il n’est plus souverain. Le Venezuela va donc être le voisin d’un pays ayant une force armée bien supérieure€

€Elle l’est déj , le rapport étant de 4  1 en termes de puissance de feu.

Une puissance qui va encore augmenter avec le Plan Colombie€

€Non, elle a déj augmenté avec le Plan Colombie. Lequel était soi-disant destiné  combattre l’insurrection. Mais la capacité conventionnelle a été augmentée ; non seulement la capacité contre-insurrectionnelle, mais aussi conventionnelle. Ce qui, en principe, n’a aucun sens, puisque la structure conventionnelle d’une armée ne sert pas  lutter contre la guérilla. Que veut alors dire tout cela ? Simplement qu’il y a une préparation de l’armée colombienne, pour des aventures qui dépassent la lutte contre la guérilla. Et ce, d’une part. D’autre part, l’armée colombienne a engagé dans la lutte anti-guérilla un nombre assez réduit d’effectifs,  peine quelques unités bien définies. Je pense d’ailleurs qu’il n’y a que trois brigades mobiles, qui sont formellement chargées de combattre la guérilla. € côté de cela, il y a près de 12 000 paramilitaires, dont beaucoup appartiennent  l’armée régulière, et qui jouent un double rôle : combattre, sur tout le territoire, les guérillas de manière irrégulière et, désormais, coloniser le territoire vénézuélien. Il est donc étrange de voir se créer et s’approfondir un déséquilibre militaire entre la Colombie et tous ses pays voisins,  l’exception, bien s »r, du Brésil, qui dispose d’une force armée considérable. Mais c’est le cas vis- -vis du Venezuela et de l’‰quateur. On voit donc apparaître un déséquilibre disproportionné et injustifiable en termes de lutte contre la guérilla.

Dans une édition de 1979, le quotidien El Nacional publiait un article de Germán Arciniegas, important écrivain de la droite colombienne, où on pouvait lire : « Chaque arme que les ‰tats-Unis, la Grande Bretagne ou la France pose en Amérique latine constitue une provocation flagrante pour altérer la paix et un abus qui tend  augmenter la pauvreté de nos peuples  ». Si tel est le discours de la droite d’il y a vingt ans, on peut dire que la droite est passée  l’extrême, au point de parler maintenant d’une extrême droite colombienne, d’une extrême droite états-unienne. Or, si la Révolution bolivarienne progresse, comme elle ne manquera pas de le faire, elle deviendrait un danger, et je le dis sans vouloir susciter de polémique.

Parmi toutes les possibilités que nous étudions, il y bien entendu le conflit interne, un outil que les ‰tats-Unis n’ont pas encore abandonné. Et même si cette possibilité a échoué deux fois, il reste  l’empire d’autres phases de lutte, plus avancées, pour garantir son contrôle et son hégémonie sur ces territoires. Il reste la possibilité d’insuffler et de produire le conflit qui lui convient. C’est l une phase qui pourrait être la phase supérieure, et nous en tenons compte. Ainsi, c’est dans le cadre de cette stratégie qu’il faut voir ce regain de tension avec la Colombie : il s’agissait de faire en sorte que le Venezuela se voit obligé d’investir dans le domaine militaire et utiliser pour cela les fonds investis dans le domaine social, ce qui provoquait chez nous un conflit interne terrible. Nous devions bien comprendre que c’était l un leurre qu’on nous lâchait pour que, chez nous, apparaisse un front de lutte sociale contre l’‰tat, susceptible de renverser le régime bolivarien et d’imposer un régime servile aux ‰tats-Unis, comme ce fut le cas le 12 avril. Mais nous ne sommes pas tombés dans ce piège et la tension s’est résolue par la voie diplomatique. Quoi qu’il en soit, la possibilité existe toujours.

Je suis certain que si l’opposition politique et militaire  la Révolution bolivarienne ne parvient pas  ses fins, la phase suivante dans la lutte sera probablement le conflit avec la Colombie.

Et comment nous préparer  cela ?

Tout d’abord par l’organisation sociale. Je crois que nous devons  tout prix éviter d’investir des sommes énormes en armement. Je pense que nous devons préparer la population de la frontière, l’organiser socialement, pour défendre notre territoire de tout ennemi, même s’il vient de l’extérieur ou de la Colombie. Selon moi, la réponse,  bas prix, consiste  renforcer la frontière sur les plans social, économique, rural, politique et militaire. Militaire, mais pas d’un point de vue conventionnel. Il ne s’agit pas d’acheter plus de tanks, d’avions, d’armes de gros calibre, mais de préparer la population  la lutte. Il n’y a rien de mieux pour la lutte qu’un peuple formé, idéologisé sur ce qu’est la défense de ses intérêts. Regardons ce qui s’est passé au Vietnam : un peuple ayant des conditions territoriales très spécifiques, adverses pour une armée conventionnelle, et qui a pu vaincre l’armée la plus puissante du monde. C’est pourquoi,  mon avis, notre travail doit pencher vers le renforcement de l’organisation sociale, afin de défendre notre souveraineté. Organisation sociale en tout genre.

Cela veut-il dire que les organisations populaires de Caracas doivent aller aux frontières ?

Non, il y a des organisations sociales partout dans le pays. € la frontière, il y a de l’organisation sociale, il y a de l’intelligence sociale.

Développer les zones frontalières, c’est en partie déconcentrer. Beaucoup devront chercher de nouveaux horizons. Nous devons travailler au développement des frontières. L peuvent s’installer ceux qui n’ont aucune possibilité d’emploi ou d’organisation dans les centres urbains. Ils peuvent s’établir pour produire, progresser, avec leur famille, dans les zones frontalières. Il faut repeupler les frontières. Ce qui ne se fera pas dans l’état du Táchira, car il est déj peuplé, mais bien dans l’état d’Apure, de Zulia, dans ces zones frontalières qui sont pour ainsi dire abandonnées, dépeuplées, sans développement d’aucune sorte.

Le Plan Colombie prévoit l’usage de poisons et produits toxiques contre les plantations de coca. Cela a-t-il des conséquences sur les terres, les eaux et les habitants du Venezuela ?

On en voit les effets essentiellement sur le Catatumbo et d’autres rivières frontalières. Mais c’est peu important. Pour moi, ce n’est rien d’autre que de la propagande, cette fumigation des cultures. L’objectif réel n’est pas la lutte contre le trafic de stupéfiants. Le véritable objectif est de combattre les mouvements révolutionnaires de Colombie. La lutte contre la drogue n’est que la façade publicitaire, le discours de légitimation de l’empire. En fait, si l’empire voulait vraiment lutter contre le trafic de drogues, il le réprimerait sur son territoire, aux ‰tats-Unis, mais ce n’est pas le cas.

Réellement, le Plan Colombie est un plan de domination, où le discours légitimateur n’est rien d’autre que cela. Les effets ont été tout autres. Ce que nous avons vu, c’est un déplacement massif de personnes, une confrontation  la frontière, une grande insécurité dans les zones frontalières. ‡a, ce sont des effets bien réels. Mais l’usage de pesticides, de produits chimiques et toxiques, c’est tout simplement leur version de ce qu’il font en Colombie et qu’ils ont présentée dans leurs médias internationaux. La vérité, c’est qu’en Colombie il y a une campagne systématique d’extermination de la base sociale des milieux révolutionnaires.

La logique commande de chercher une alliance stratégique militaire en Amérique latine, afin de contrecarrer la puissance que l’armée colombienne aura acquise dans les prochaines années. Une telle alliance est-elle possible ? Le Brésil ?

En fait, nous étudions un grand nombre de possibilités visant  renforcer des blocs économiques. Et  partir du moment où les intérêts économiques de plusieurs pays se renforcent, le besoin apparaît de défendre ces intérêts. D’où la nécessité de signer des accords de coopération militaire entre les pays. Une alternative, qui entre dans notre stratégie, est une alliance avec le Brésil, puisque la Colombie est actuellement gouvernée par des gens qui sont idéologiquement contraires  notre processus d’intégration. Eux préfèrent l’intégration avec les ‰tats-Unis, alors que, de notre côté, nous cherchons  nous intégrer  nos voisins, ceux avec qui nous avons le plus d’interrelations, aux pays avec lesquels nous avons le plus de liens et d’intérêts communs. Nous essayons de promouvoir l’idée de renforcer un bloc latino-américain, afin que, dans le jeu des relations du monde, nous puissions agir selon nos propres termes, avec force, au lieu de rester simplement les vassaux des ‰tats-Unis.

Dans le cadre des alliances d’intégration économique, politique, sociale, qui sont bien s »r nécessaires, avec le Brésil, avec l’‰quateur, avec les pays qui épousent cette idée, il est possible de créer le bloc latino-américain qui nous permettra de devenir une puissance mondiale.

Jorge Nieves, le dirigeant du PPT (Patrie Pour Tous, parti de la coalition gouvernementale, n.d.tr.) a-t-il été assassiné par des paramilitaires ?

C’est bien l’information qui circule, selon laquelle il a été assassiné par des paramilitaires. En fait, ce dirigeant a été mis en évidence, d’une manière tout  fait injustifiée, sans même l’ombre d’une preuve, par certains journalistes vénézuéliens. Et c’est cela qui a servi d’excuse, de justification  certains groupes, que l’on suppose être des paramilitaires, pour l’assassiner.

Mais ce n’est pas le seul assassinat de dirigeants politiques qui a eu lieu dans la zone. Des dirigeants du MVR (Mouvement pour la Ve République, parti de Chávez, n.d.tr.) ont été tués, d’autres ont disparus. Il existe bel et bien une campagne : par exemple, le gouverneur Ronald Blanco La Cruz (de l’état de Táchira, n.d.tr.), la députée Iris Varela, et moi-même, nous sommes des cibles militaires déclarées des paramilitaires.

Leur objectif n’est pas de réprimer la guérilla, mais bien de coloniser, de semer le chaos dans la zone frontalière, afin de susciter une intervention militaire, soit de la Colombie, soit d’une force internationale qui viendrait « pacifier  » la frontière vénézuélienne. Ce qui reviendrait  violer notre souveraineté, notre intégrité territoriale. Voil l’objectif des paramilitaires : semer le chaos ; non pas poursuivre les guérilleros, mais simplement coloniser la frontière et y semer le trouble.

Des paramilitaires colombiens ou vénézuéliens ?

Ce sont des Colombiens, soutenus par des groupes vénézuéliens, mais fondamentalement, ils sont dirigés et financés par des Colombiens et, bien s »r, avec des fonds aussi de certains milieux vénézuéliens, comme les associations d’éleveurs, ASOGATA et FEDENAGA, les éleveurs du sud du lac de Maracaibo, et avec la collaboration de certains militaires qui ont servi sur les théâtres d’opération de cette zone, comme González González, Medina Gómez et Ovidio Poggioli.

Et ces propriétaires terriens qui soutiennent les paramilitaires sont les mêmes qui ont tué Pedro Doria dans le sud du lac de Maracaibo€

€ C’est- -dire qu’ils paient des tueurs  gage.

Et eux, sont-ils alliés avec les AUC (Autodéfenses unies de Colombie, n.d.tr.) ?

Nous pensons que oui.

Combien d’incursions les AUC ont-elles effectué en territoire vénézuélien cette année ?

Je ne saurais le dire, mais elles sont innombrables. Ils agissent en fait selon deux modus operandi. Premièrement, les tueurs  gage, des groupes d’avant-garde qui pratiquent l’enlèvement et l’extorsion et se financent en rackettant les commerçants, les chefs d’entreprise, les chauffeurs de taxi, les habitants, et même dans la zone frontalière. Ils mènent une campagne d’extermination de ceux qu’ils qualifient de « bandits  », de « jetables  ». D’ailleurs, des dirigeants sociaux et politiques ont déj été assassinés ainsi, par contrat. C’est une forme d’incursion. C’est pourquoi il est impossible de quantifier l’incursion des paramilitaires. En tout cas le nombre de ces incursions est gigantesque. De fait, les paramilitaires sont présents en permanence  notre frontière. Les services de renseignement y travaillent, afin de les capturer et neutraliser leur action.

Le second modus operandi est l’incursion militaire directe, comme cela a eu lieu  deux reprises. € Río de Oro, environ 500 paramilitaires sont entrés sur notre territoire. Ils ont été repoussés par la Force aérienne et le théâtre d’opération nº2. Ensuite, il y a le harcèlement constant du port fluvial de Río Catatumbo,  la confluence du Río de Oro. En permanence, ils mènent des actions de harcèlement contre cette base, surtout depuis l’affrontement  Río de Oro.
On le voit, il y a deux types de pénétration : l’incursion directe des forces paramilitaires et l’action permanente des tueurs  gage sur toute la zone frontalière.

Le nombre de ces incursions a-t-il augmenté depuis l’application du Plan Colombie ?

Oui, énormément. C’est un des effets du Plan Colombie. Il faut savoir que les paramilitaires sont actifs dans le nord de Santander pour protéger les intérêts de l’oligarchie colombienne et des transnationales, comme par l’exemple l’oléoduc de Caño Limón, qui va aussi vers l’Arauca. Et encore les mines d’or du nord de Santander. C’est pour cela qu’ils sont actifs dans cette région.

Avec l’application du Plan Colombie, il y a un déplacement de la base sociale des groupes révolutionnaires et de la guérilla. De nombreuses personnes se déplacent vers le territoire vénézuélien. En attendant, et c’est ce que je veux dire : si l’intention était vraiment de poursuivre les guérilleros, et en sachant que de nombreuses régions colombiennes sont en fait des territoires libérés par la guérilla, alors il est bon de se demander pourquoi les paramilitaires n’interviennent pas dans ces régions. Pourquoi agissent-ils spécifiquement le long de la frontière vénézuélienne ? Parce que, en plus de poursuivre en territoire vénézuélien cette base sociale de la guérilla, il y a un plan de déstabilisation de notre gouvernement et un plan expansionniste vers le Venezuela, et dont les paramilitaires sont le fer de lance. Et les paramilitaires agissent en toute cohérence avec ce qui est la ligne tactique du Plan Colombie. Ils sont une pièce maîtresse dans l’application du Plan Colombie. Tout ce qui se passe actuellement dans notre zone frontalière n’est que la conséquence de l’application de ce plan qui, je le répète, vise  prendre le contrôle de tout l’axe andin.

S’il est clair pour tout le monde que les paramilitaires ont le soutien de l’armée colombienne, pouvons-nous en déduire qu’une agression des paramilitaires est aussi une agression d’‰tat  ‰tat ?

Non, on ne peut pas dire cela formellement. Cependant, des organisations de défense des droits humains et des organisations politiques ont déj formulé énormément d’accusations selon lesquelles ces groupes paramilitaires sont liés au gouvernement colombien. Ce qui nous fait présumer que cela est vrai. Mais quoi qu’il en soit, nous ne pouvons l’affirmer, car il faudrait présenter des preuves. Pour ma part, j’ai beaucoup d’échos concernant la complicité et le soutien mutuel entre l’armée régulière colombienne et les paramilitaires. Bien entendu, si une telle complicité et un tel soutien existent, on peut supposer que les paramilitaires agissent dans le cadre d’une stratégie d’‰tat, non pas de manière isolée, et qu’ils ne sont pas ceux qu’on prétend nous faire croire,  savoir des éleveurs, des agriculteurs et des membres de la classe moyenne qui se sont organisés en armée. Non, cela répond  une stratégie d’‰tat.
En fait, nous pouvons le penser, mais nous ne pouvons le dire formellement. Tant que nous n’avons aucune preuve qui le corrobore, par exemple : voil , ici on voit des paramilitaires qui embrassent des militaires colombiens, se tiennent la main, se soutiennent€

Lorsque la Révolution est arrivée au Venezuela, l’ELN (Armée de libération nationale, guérilla colombienne, n.d.tr.) décréta unilatéralement un cessez-le-feu avec l’armée vénézuélienne. Ce cessez-le-feu a-t-il été respecté ?

L’ELN et les FARC l’ont fait en partie. Ils ne sont plus belligérants de l’armée vénézuélienne. Les enlèvements effectués par les membres de l’ELN et des FARC ont énormément diminué. Toutefois, selon nos informations, il y en a encore, mais pas autant qu’avant. Dans la zone frontalière, on observe en fait la présence de groupes criminels qui se font passer pour des paramilitaires, des guérilleros, le FLB, n’importe quoi qui puisse justifier leurs actes. Le business de l’enlèvement est très rentable, si bien que des criminels de droit commun ont été tentés par ces pratiques.

En tout cas, les informations de nos services de renseignement nous font penser que les FARC et l’ELN ont minimisé leur action dans la zone frontalière et que cette zone est devenue essentiellement un lieu de passage pour ceux qui fuient.

Le Venezuela refuse de qualifier de terroristes les insurgés colombiens. Pourquoi ?

Mais le gouvernement colombien ne le demande même pas. Uribe l’a bien expliqué : « Dites que ce sont des anges si vous voulez, mais arrêtez-les  ». De notre côté, nous arrêtons toute activité militaire étrangère, qu’elle vienne de groupes réguliers ou irréguliers. Ainsi, sur le théâtre d’opérations nº1, nous avons infligé de sérieux revers aux FARC et  l’ELN : capture de militants et membres de ces groupes, saisie d’armes, d’explosifs, arrestation d’individus en possession d’armes ou d’explosifs. Autrement dit, le travail se fait, avec toutes les contraintes que signifie l’énorme extension de notre frontière. Nous avons fait de même, dans le nord, sur le théâtre d’opérations nº2, où il y a surtout des paramilitaires.

Donc, nous faisons bien ce que le président Uribe a demandé lors du Sommet : « Ne les appelez pas terroristes, dites que ce sont des anges si vous voulez, mais arrêtez-les  ». De notre côté, nous assumons cette fonction de protéger nos frontières, alors que la Colombie ne le fait pas. Dans les zones frontalières du territoire colombien, il n’y a aucune présence effective, active des militaires. Ceux-ci sont placés en masse en des points considérés comme stratégiques. Notre déploiement permanent d’effectifs vénézuéliens le long de notre frontière n’est pas répondu de la même manière par la Colombie. Les autorités colombiennes ont d » céder une grande partie de territoire, parce que la guérilla conquiert le terrain petit  petit. C’est pourquoi la tactique adoptée est de concentrer les unités de l’armée en peu de groupes très nombreux, pour que les insurgés ne puissent les vaincre. Donc, cette correspondance entre les mesures prises d’un côté et de l’autre est inexistante. Le Venezuela collabore et permet même  ces grandes concentrations de l’armée régulière colombienne, stationnées par exemple dans l’Arauca, de revenir  Cúcuta en passant par notre territoire, parce qu’ils n’ont simplement aucun contrôle sur le leur.

Štes-vous déj allé en Colombie ?

Bien s »r, mes parents sont colombiens.

D’où exactement ?

Mon père vient d’un petit village appelé San Antonio del Chamin et ma mère de Pacora.

Mais ma famille est ici. Mes parents. Mon épouse est vénézuélienne. Ma fille estnéeici.Autrementdit, nous sommes vénézuéliens jusqu’ la moelle. Mais ma famille est colombienne. Et les deux Constitutions me garantissent la double nationalité.

Quelle est la meilleure qualité du peuple colombien ?

Je crois que les qualités du peuple colombien et du peuple vénézuélien sont les mêmes : l’humilité, la joie, la fraternité.

Nous sommes des peuples humbles. Je connais très bien les deux peuples. Ce sont des peuples travailleurs, qui ont des rêves et, je le répète, qui sont très joyeux. Je pense que la plus grande vertu du peuple colombien est la joie. Au bon milieu de ce conflit et de la guerre, c’est un peuple qui reste joyeux.

Vous préférez l’arepa de blé ou de maïs ?

Les deux, mais comme je suis andin, celle de blé. De toute manière, les deux sont bonnes  toute occasion.

De quoi la remplissez-vous ?

De fromage.

Un grand merci, M. le député.

De rien.

Notes :

[1Néstor González González, Ovidio Poggioli, Medina Gómez sont des militaires faisant partie de l’opposition au gouvernement « bolivarien » du président Chávez.

Traduction : Gil B.Lahout, pour RISAL.

Article original en espagnol : "Entrevista al Diputado del MVR Luis Tascón", Viva la Arepa, ao »t 2003.

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