Interview de l’√©crivain chilien Volodia Teiltelboim Volosky
¬« Allende, l’homme nouveau¬ »
par Dauno Tótoro Taulis
Article publiť le 27 septembre 2003

A l’occasion du 25√®me anniversaire du coup d’√‰tat au Chili il y a cinq ans, la revue Punto Final avait rencontr√© l’√©crivain chilien Volodia Teiltelboim Volosky, ancien s√©nateur de la R√©publique et dirigeant du Parti communiste.

L’√©quipe de Punto Final a discut√© avec Volodia Teiltelboim d’un homme de soixante dix ans (ni athl√®te ni grand ni particuli√®rement adepte des aventures belliqueuses d’aucune sorte) qui a fait sa vie et a accompli avec usure sa mission d’√™tre humain sur cette terre. Cet homme parle avec une particuli√®re facilit√© de parole, de conviction ; sa voix est une voix s√ »re qui a su √™tre au profit, depuis sa jeunesse, d’id√©es et de valeurs qui suivent l’int√©r√™t et le besoin de la majorit√© de ses compatriotes, des plus humbles. Soudain, bien qu’ annonc√©, il s’affronte √ un instant de l’histoire o√Ļ il se voit dans l’alternative : soit l’exemple est coh√©rent et l’acte dans la vie m√™me est en accord avec ce qui a √©t√© dit en parole, soit la non moins possibilit√© de r√©clamer un ¬« je vous l’avais bien dit¬ » ou encore ¬« j’ai fait de mon mieux ¬ ». Mais le dilemme semble ne pas l’habiter, et d’autres le lamenteront, ceux qui devront passer le reste de leur existence √ se comparer, horribles, dans se miroir atemporel, ch√Ętieur. Alors, cet homme ni athl√®te ni belliqueux se met le casque de fer et ouvre le feu.

Mais avec cela il ne tue pas ce qu’il est : celui qui parle, √©duque, d√©signe, n√©gocie, accorde, gouverne.

Aujourd’hui, son image grav√©e sur des affiches et des √©tendards, soit avec l’√©quipe pr√©sidentielle port√©e en bandouli√®re, soit avec un fusil, soit face aux micro d’une autre √©poque, soit avec un poncho en campagnes √©lectorales dont on dit que certaines eurent lieu √ cheval et dans les chemins terreux, soit en embrassant des enfants qui aujourd’hui sont quelque part par l√ avec ses propres enfants (ou ils sont morts), offre toujours le regard furibond et concentr√© sur un point distant toujours au-del√ de l’horizon ; le regard inqui√©tant de ceux qui, marqu√©s par le fatalisme ou l’honneur et la gloire, semblent nous regarder sans nous voir.

Ils ont parl√© de Salvador Allende avec Volodia Teiltelboim qui a su comprendre et expliquer les vies d’autres hommes.

Terre existante, terre rasée

¬« La mission d’Allende n’aura pas √©t√© de conduire son peuple vers une terre promise, mais √ une terre bien r√©elle, en lui faisant abandonner les faux pr√©textes de la rh√©torique et des int√©r√™ts occult√©s. ¬ » Mots √©crits par Alain Touraine dans son journal, pr√©cis√©ment le 11 septembre 1973, peu apr√®s le bombardement de La Moneda (le palais pr√©sidentiel, n.d.tr.).

Ces pens√©es √©taient-elles celles d’Allende pendant qu’il r√©sistait dans le palais gouvernemental ? Se peut-il que sa volont√© de ne pas se rendre aux forces putschistes ait r√©pondu √ ce constat ?

¬« Mais, avant tout, quelle est le terre promise, dans ce cas ? Y a-t-il r√©ellement une contradiction ? ¬ », se demande Volodia Teiltelboim, comme s’il parlait seul . ¬« Conform√©ment √ la pens√©e d’Allende, cette terre promise n’√©tait autre qu’un pays juste, d√©mocratique, libertaire ; un pays o√Ļ il n’existerait pas de personnes de deuxi√®me cat√©gorie, o√Ļ se garantirait pour tous l’accomplissement et le respect des droits de l’Homme ; ces droits qui de nos jours, par impositions de l’histoire, semblent ne signifier que la possibilit√© de survivre aux horreurs de la dictature, mais qui sont plus absolus, au-del√ du simple droit √ la vie... C’est aussi le droit √ vivre sa vie pleinement, au niveau des possibilit√©s de chacun. ¬ »

Des droits qui ont √©t√© reconnus dans le programme du gouvernement de l’Union populaire (Unidad Popular) mais qui se sont confront√©s √ la r√©sistance d’importants secteurs du pays. D’apr√®s le t√©moignage aujourd’hui de certains des anciens collaborateurs d’Allende, ¬« le pays n’√©tait pas pr√©par√© pour ces transformations. ¬ »
¬« La conception d’une terre promise (ou d’une utopie, comme on le dit aujourd’hui en termes ambigus, parfois p√©joratifs, parfois pleins d’espoir) est toujours pr√©c√©d√©e de construction et de conqu√™te d’une terre r√©elle. L’utopie est l’id√©e sup√©rieur, et il me semble que d’essayer de m√©priser la terre promise est une astuce de ceux qui ne croient pas que les peuples peuvent se r√©aliser eux-m√™mes. Je crois qu’il faut fondamentalement revendiquer l’utopie pour le XXI√®me si√®cle, utopie qui se poursuit dans le socialisme. Une terre promise qui n√©cessite, qui peut et doit avoir une nouvelle option, une nouvelle opportunit√©, qui consid√®re dans ce nouvel essai les r√©ussites et les erreurs des tentatives ant√©rieures. ¬ »

¬« Ces id√©es repr√©sentent ce qui me semble avoir √©t√© la pens√©e d’Allende, un homme qui a emprunt√© de nombreux principes et valeurs au XVIII√®me si√®cle, au Si√®cle des Lumi√®res. Salvador Allende, dans un sens, √©tait plus influenc√© par la R√©volution fran√ßaise que par la R√©volution russe (bien qu’il reconn√ »t que la deuxi√®me consid√©rait un aspect de plus, celui qui obligeait √ comprendre la n√©cessit√© d’un contr√īle de l’√©conomie, du capital), et c’est pour cela qu’il a fait des devises libert√© , √©galit√©, fraternit√©, ses principaux arguments et ses principales obligations politiques. ¬ »

Nous ne devons pas oublier les ant√©c√©dents familiaux d’Allende, qui ont un fort enracinement dans la tradition r√©volutionnaire et transformatrice. Son arri√®re grand-p√®re par exemple, avait lutt√© avec Manuel Rodriguez (un des leaders de l’ind√©pendance chilienne, n.d.tr.)pendant l’Ind√©pendance et il avait combattu dans les troupes de l’Arm√©e de lib√©ration. Cela pesa beaucoup sur lui, c’√©tait sa ligne de conduite, sa r√©f√©rence directe, plus que la ligne marxiste proprement dite. Mais c’√©tait un homme qui comprenait que les r√©volutions du XXe si√®cle √©taient d√©termin√©es par les id√©es du socialisme. ¬ »

Pour beaucoup, l’utopie allendiste devenue gouvernement entra√ģna le pays vers une terre r√©elle qui fut terre ras√©e, terre de violence, d’occupation militaire. C’est comme si soudain, par le biais de l’ordre militaire, s’√©tait d√©cr√©t√© l’ill√©galit√© et l’inexistence de la terre promise √ laquelle vous faites r√©f√©rence. Ne croyez-vous pas que l’analyse du pays que ferait le pr√©sident Allende n’a pas pris en compte certains √©l√©ments qui se sont av√©r√©s fondamentaux au moment de mettre en place le programme de la coalition ?

¬« Mais cet erreur n’est pas seulement celle de Allende , c’est toute l’Union populaire, nous-m√™mes en tant que Parti Communiste, nous avons tous une responsabilit√©. Nous n’avons pas su maintenir, malgr√© nos diff√©rences, malgr√© nos emphases et nos priorit√©s diverses et vari√©es, la fid√©lit√© √ une seule voix, la fid√©lit√© √ une id√©e commune, repr√©sent√©e sans aucun doute √ cette √©poque par la figure, l’exemple et la conduite de Salvador Allende. Un des grands d√©ficits de l’Union populaire, et aussi de Salvador Allende, c’est de ne pas avoir compris depuis le d√©but le caract√®re r√©el de l’adversaire. Nous n’avons pas su √©valuer clairement le monde dans lequel nous √©tions, avec ses classes sociales, avec ses institutions... Nous n’avons pas compris que pour eux, pour nos ennemis, s’il avait fallu lancer la bombe atomique sur le peuple pour maintenir leur pouvoir, ils l’auraient fait sans remords. ¬ »

Allende a-t-il pu se rendre compte de cela le 11, quand il s’est vu oblig√© √ prendre les armes ?

¬« Ce qui s’est pass√© ce matin-l√ n’est pas totalement clair. Qui peut le savoir ? N√©anmoins, on sait que l’attaque de La Moneda √©tait d√©j√ tr√®s avanc√©e, Allende continuait √ √™tre pr√©occup√© pour le sort d’Augusto Pinochet. La v√©rit√© c’est que cette derni√®re √©tait, consid√©r√©e 30 ans apr√®s, une pr√©occupation path√©tique. ¬ »

√‰ducateur endurci

S’imaginer ce dernier moment, le pr√©sident seul √ pr√©sent au deuxi√®me √©tage, les couloirs enfum√©s, les murs d√©molis, c’est s’imaginer la solitude.

Allende avait-il senti alors que sa vision des militaires chiliens √©tait erron√©e ?

¬« Il posait souvent la question des relations avec les Forces arm√©es comme une relation qu’il devait entretenir de mani√®re personnelle, sans aucune intervention des partis. Il essayait d’√©duquer tout le monde, m√™me les officiers. Il avait pour habitude de raconter ses diff√©rentes rencontres avec eux √ la garnison de Santiago, quand il leur expliquait la politique de l’Union populaire, les concepts, les plans, les raisons de la nationalisation du cuivre, les fondements qui expliquaient les raisons pour lesquelles le Chili devait se convertir enfin en pays totalement souverain... En d√©finitive, il leur expliquait l’id√©al de O’Higgins, celui de la patrie ind√©pendante. Allende comprenait que ces derniers devaient √™tre des arguments irr√©sistibles pour ceux qui faisaient parade de l’argument du patriotisme comme raison d’√™tre. Il racontait, avec √©motion, qu’il avait parl√© trois heures devant les officiers, et qu’on entendait pas une mouche voler pendant qu’il expliquait les raisons et les fondements des politiques d’Etat. ¬ »

Tragique et funeste na√Įvet√© ?

¬« Na√Įvet√©, certainement de la na√Įvet√©... mais aussi un manque d’approfondissement dans l’analyse de tous les partis, des dirigeants. Ce n’√©tait pas qu’Allende, aujourd’hui cela serait trop facile de lui imputer la faute. ¬ » Volodia passe sa main sur son visage. ¬« On avait clairement conscience, d’un point de vue acad√©mique, de l’imp√©rialisme, de la r√©action dont il √©tait capable, mais au fond, c’√©tait comme si nous ne le croyions pas certain dans la pratique... Mais c’est qu’il √©veillait aussi un degr√© stup√©fiant d’arrogance. Le Chili avait, d’apr√®s tous les dirigeants, un prestige d√©mocratique indiscutable, c’√©tait un pays avec peu de coup d’√‰tat, tous supposaient que nous ne pouvions pas √™tre comme la Bolivie, comme l’Argentine, comme le P√©rou... c’√©tait un pays diff√©rent ¬ ».

En plus de l’analyse incompl√®te, n’y a-t-il pas eu une surestimation de la force d’appui national des transformations propos√©es par l’Union populaire ? Une surdimension de la capacit√© r√©elle ?

¬« Cela fut peut-√™tre, aussi, une de nos principales tares. Certains, tr√®s influenc√©s par la R√©volution cubaine, ne parvenaient pas √ comprendre comment dans ce pays l’arm√©e rebelle s’√©tait affront√©e et avait vaincu l’arm√©e du syst√®me, l’arm√©e de Batista. N√©anmoins, l’arm√©e de Cuba √©tait l’arm√©e de la R√©volution, pas simplement ¬« l’institution de d√©fense ¬ ». Alors, est-il r√©ellement possible de r√©aliser des changements sociaux profonds par la voix constitutionnelle ? Cela est-il possible de nos jours ? ¬ »

Et bien, Allende soutenait que oui...

¬« Bien s√ »r, absolument. C’√©tait beau de croire qu’on pouvait atteindre l’objectif, conqu√©rir une soci√©t√© meilleure, plus juste, sans devoir faire couler le sang du peuple. Et nous, nous avons cru que cela √©tait possible aussi. Nous avons particip√© √ mener √ bien un processus qui, m√™me s’il propulsait des changements transcendants, ne pouvait pas √™tre accus√© d’anticonstitutionnel ; nous √©tions arriv√©s au gouvernement par la voix d’√©lections d√©mocratiques, par un processus irr√©prochable du point de vue de la l√©galit√© bourgeoise. Le probl√®me d’Allende , notre probl√®me, le probl√®me de tous, c’√©tait que le processus n’obtiendrait pas le pardon des ennemis de la classe des travailleurs. ¬ »

Face √ cette situation, le pr√©sident Allende ne s’est-il pas senti tent√© de modifier le programme du gouvernement ?

¬« Allende n’a jamais voulu accepter le moindre soup√ßon d’une trahison. Il ne pouvait pas changer, au dos du peuple, le programme du gouvernement gr√Ęce auquel il √©tait arriv√© √ la pr√©sidence. Salvador Allende √©tait, avant tout, un homme d’une morale in√©branlable. ¬ »

M√™me si on pouvait soutenir ou soup√ßonner que ses valeurs morales √©taient en contradiction avec la r√©alit√© politique de son √©poque ?

¬« Si cela avait √©t√© le cas, la faute n’imputerait pas seulement au pr√©sident. Il y en a eu d’autres qui ont confondu les voies et les moments. On ne pouvait pas conduire l’exp√©rience politique sociale des transformations chiliennes vers des exp√©riences comme la cubaine... Le programme de l’Unit√© populaire, parce qu’il est tr√®s juste, fut le programme le plus grand. Pour suivre ce chemin, on devait compter avec une majorit√© √©lectorale et parlementaire r√©elles. ¬ »

Vous affirmez alors qu’il √©tait impossible de mener √ bien le programme de l’Unit√© populaire par la voie √©lectorale ?

¬« Ce chemin ne permettait pas la r√©volution socialiste, il ne pouvait pas pr√©tendre √ l’an√©antissement du capitalisme ; il ne permettait que des r√©formes. Je crois que cette voie ne peut se poser qu’en terme d’alternative r√©elle et effective si on consid√®re l’union politique de la Gauche et du Centre... Le probl√®me du Chili c’est qu’ici le Centre semble toujours s’unir √ la droite, une alliance qui aujourd’hui a attir√© et absorb√© une Gauche qui, comme dernier wagon, accepte et soutient des concepts politiques, sociaux et √©conomiques qui ne lui appartiennent pas ni lui incombent. ¬ »

Ils justifient n’importe quoi...On parle d’alliances strat√©giques.

¬« C’est par ce qu’ils ont succomb√© √ l’enchantement et √ la s√©duction du pouvoir, √ la convoitise pour des postes publics. Allende n’avait rien √ voir avec cela, lui, c’√©tait tout le contraire, un homme d’un immense courage qui conservait un √©norme orgueil pour ses convictions politiques. ¬ »

Qui, bien s√ »r, l’ont conduit √ la mort...

¬« Allende a pens√© la mort bien avant sa fin. Dans la mesure o√Ļ il s’est aper√ßu que la possibilit√© d’une solution politique √ la crise s’√©loignait, quand il a senti que l’alternative d’un accord avec la D√©mocratie chr√©tienne, qui aurait √©vit√© l’affrontement bestial, se perdait, quand il a vu qu’il se heurtait √ une infinit√© d’obstacles et de difficult√©s, avec le maximalisme qui se cr√©ait √ l’int√©rieur de certains secteurs de l’Unit√© populaire m√™me, il comprit clairement quel serait son comportement au moment crucial. Il y eut une confusion de plans, une confusion de projets, ce qui, √ mon avis, fut fatal. Il y avait une irrationalit√© d√©lirante et une incontinence verbale. C’est un pays o√Ļ beaucoup de choses sont laiss√©es au hasard, o√Ļ il est difficile d’exercer un contr√īle rigoureux de ce qui se dit ou de ce qui se fait. Je crois qu’Allende aurait d√ » √™tre plus actif dans ce contr√īle, en commen√ßant par son parti. ¬ »

Vous faites allusion, par exemple, √ Carlos Altamirano (secr√©taire du Parti socialiste chilien, parti du pr√©sident Allende) ?

¬« Allende aimait beaucoup Altamirano, mais voici un homme qui, tout en √©tant certainement tr√®s honn√™te alors, √©tait aussi extr√™mement extravagant, d√©pourvu de logique, suicidaire. Comment est-il possible d’avancer sans jamais trancher, alors que la force pour freiner les r√©actions n’existait pas ? Il y a l√ une diff√©rence importante entre ce discours et le discours, entre le discours et la pratique inflexible, par exemple, d’un Fidel Castro : Fidel avance et il avance parce que c’est possible, parce qu’il sait, parce qu’il conna√ģt tr√®s bien l’adversaire, parce qu’il a une r√©ponse √ ce que va faire l’ennemi. ¬ »

¬« Mais, pour ne pas g√©n√©rer de confusions, il ne faut jamais oublier qu’une des plus grandes responsabilit√©s de ce qui s’est pass√© incombe √ la D√©mocratie chr√©tienne. Il y avait un secteur de ce parti qui souhaitait l√©gitimement un accord avec le gouvernement. Pour cela il fallait cr√©er une plate-forme commune qui aurait permis des changements dans le pays, m√™me si ceux-l√ n’√©taient pas les changements r√©volutionnaires que nous souhaitions. Cependant, un autre secteur de ce parti a opt√© pour une autre voie, la voie du coup d’√©tat. ¬ »

La fausse terre existante

Trente ans après, sans terre promise conquise, nous vivons en démocratie.

¬« Ce monde r√©el, celui de la libert√© formelle, parle de d√©mocratie repr√©sentative, mais c’est une supercherie. Notre soci√©t√© et son syst√®me ¬« d√©mocratique ¬ » sont contr√īl√©s par des pouvoirs occult√©s qui n’ont rien √ voir avoir avec la volont√© du peuple. Il existe, comme jamais auparavant, un contr√īle absolu et croissant des moyens de communication, ce qui articule et g√©n√®re une mentalit√© qui √©mane uniquement de ceux qui peuvent √©mettre leurs messages √ partir du pouvoir, les messages du patron. ¬ »

Voil√ des conclusions plut√īt am√®res.

¬« Terriblement am√®res, √©videmment. Et dire que les plus ¬« extr√©mistes ¬ » √ l’int√©rieur des partis de l’Unit√© populaire ont √©t√© ceux qui collabor√®rent le mieux avec le syst√®me n√©o-lib√©ral ! Il y en a un, Fernando Flores, qui incitait √ l’insurrection socialiste de la marine et qui s’est ensuite converti en pr√©sident de multinationales, aujourd’hui il pr√™che, lors de conf√©rences, les bienfaits de l’entreprise et fait l’√©loge du n√©olib√©ralisme, panac√©e universelle. Il faut douter sans cesse de ceux qui incitent √ faire un pas en avant alors qu’ils sont immobiles au bord de l’abyme. ¬ »

¬« Le futur demeurera marqu√© par la mort d’Allende et son pass√© se lira d’une mani√®re diff√©rente. ¬ », soutenait Alain Touraine dans ses √©crits. Quel est le r√īle de Salvador Allende dans l’histoire du Chili ?

¬« Quand on √©value un ph√©nom√®ne historique ou une personnalit√© historique apr√®s les √©v√©nements, les lectures ne peuvent pas √©chapper au signe du moment o√Ļ se r√©alise l’analyse. Pour moi, dans ce sens, Allende est une grande figure romantique de la r√©volution chilienne, et c’est aussi un grand artisan diligent de beaucoup de choses. C’est, sans doute, le plus grand symbole moral que peut avoir ce peuple. ¬ »

¬« Les cas de pr√©sidents renvers√©s par des coups militaires en Am√©rique Latine, qui sont ensuite √©vacu√©s en avion ou bateau vers des pays voisins, en Europe ou aux Etats-Unis, sont nombreux. Allende l’avait dit : ¬« cela ne sera pas mon cas, on ne me sortira de La Moneda qu’une fois mort ¬ ». Et ce fut ainsi parce qu’il voulut montrer l’exemple, √™tre diff√©rent face √ autant de l√Ęchet√©, face √ autant de distance abyssale entre le discours et la pratique. Il a fait preuve d’une grandeur difficile √ trouver chez d’autres hommes tout au long de l’histoire. Le fait qu’Allende apparaisse sur cette photo, une mitraillette √ la main, repr√©sentait aussi la fin des illusions. Face √ la barbarie et √ la trahison, il n’y avait pas d’attitude plus enti√®re. N√©anmoins, dans son dernier discours, il a appel√© le peuple √ ne pas se laisser provoquer, √ ne pas se sacrifier en vain, et il l’a aussi appel√© √ la lutte, √ la pers√©v√©rance. ¬ »

Il y a un certain nombre d’√©l√©ments bibliques dans cette image, l’agneau de Dieu qui enl√®ve les p√©ch√©s du monde et paie de sa vie l’absolution des hommes.

¬« Manifestement. Allende √©tait un homme qui allait au temple ma√ßonnique, pas au catholique, mais son geste d’offrande, cet arrachement illumin√©, c’est un geste chr√©tien parce que c’est un geste √©minemment humain. L’homme qui donne sa vie pour les autres, en fonction de ces id√©aux. Mais Allende ne se donne pas en pardonnant aux tra√ģtres. ¬« 

¬« L√ non plus il n’y a pas de contradiction avec cette image, m√™me si les textes du d√©but de notre √®re ont transform√© l’homme-Christ pour conduire le peuple √ la paix forc√©e et √ la compassion, et m√™me √ l’acceptation du pouvoir imp√©rial. Ce que nous avons qualifi√© de geste chr√©tien se r√©f√®re au don, √ la non faiblesse. Rappelons-nous que cette attitude de dignit√©, cette volont√© inflexible, n’a pas surgi dans l’histoire de l’Homme avec le christianisme, comme s’il ne s’√©tait rien pass√© avant. Il s’agit d’une attitude ¬« chr√©tienne ¬ » parce que c’est celle qu’a eu le Christ, mais c’est avant tout un geste primitif, c’est le geste humain de celui qui s’offre pour une cause sup√©rieure. Allende meurt pendant la lutte, comme beaucoup d’autres au cours de l’histoire, comme le Che. ¬ »

¬« Dans un Chili assez frustr√©, comme celui d’aujourd’hui, dans un Chili ouvrier o√Ļ r√®gne la consommation, l’argent, les valeurs triviales d√©pourvues de toute spiritualit√©, le geste d’Allende est un geste extraordinaire. Alors, √©videmment, pour les tra√ģtres ce doit √™tre un exemple mis sous silence, il doit √™tre m√™me discr√©dit√©. ¬ »

Est-ce que vous vous doutiez que cette option allait √™tre celle d’Allende, lorsqu’il dut affronter une trahison de l’envergure de celle que connut le pays le 11 septembre 1973 ?

¬« Moi, je savais qu’il finirait ainsi, et je n’avais aucun m√©rite de le savoir parce que c’est lui qui s’est charg√© de tout laisser en ordre ; c’√©tait une certitude douloureuse. Quand Allende nous disait qu’il ne sortirait pas vivant de La Moneda, nous n’√©tions pas √ l’aise avec lui, nous ne voulions pas qu’il meurt, parce que nous croyions que sa vie √©tait n√©cessaire. Nous aurions voulu qu’il continue, qu’il parvienne √ nous sortir de ce pi√®ge de l’histoire sans humiliation mais vivant... ¬ »

¬« Vu sous cet angle, le suicide ressemblerait √ une mort inutile, peu efficace, mais Allende avait conscience de son r√īle dans l’histoire, et il voulait √™tre pour le peuple, le prototype de celui qui ne trahit pas, qui n’√©choue pas. Dans un monde de politiciens qui n’ont pas sa grandeur, cette stature humaine, son don est une offrande, un tr√©sor inestimable. Allende voulut √™tre l’anti-tra√ģtre, l’homme fid√®le √ son peuple et √ sa parole engag√©e jusqu’√ la mort, rompre cette esp√®ce de trahison meurtri√®re de la classe politique chilienne dont fait partie Gonzalez Videla, un de ses majeurs repr√©sentants. ¬ »

¬« L’homme nouveau ? ¬ »

¬« L’homme nouveau au sein des hommes anciens. L’homme nouveau, celui qui est pr√™t √ donner sa vie pour une cause sup√©rieure et collective. C’est Allende. ¬ »

Allende fut-il effectivement un r√©volutionnaire ou plut√īt un r√©formateur ultra-progressiste ?

¬« Les deux. Le probl√®me de beaucoup c’est de ne pas avoir encore compris la dialectique de cette relation. Un r√©formateur qui va tr√®s loin dans les transformations est un r√©volutionnaire. ¬ »

Son dernier sacrifice n’est- ce pas ce qui le consacra r√©volutionnaire ?

¬« Allende √©tait, avant tout, un √©ducateur. Ses quatre campagnes pr√©sidentielles sont une exemple de ce que j’avance. Son obstination n’√©tait pas un ent√™tement personnel pour obtenir la place de pr√©sident d’une mani√®re ou d’une autre, et il l’a prouv√© avec sa mort. Un homme qui aspire √ la pr√©sidence pour satisfaire ses ambitions personnelles de pouvoir ne fait pas ce que lui a fait. L’Allende √©ducateur, m√©diateur, orateur, l’homme d’Etat, est tout √ fait coh√©rent avec l’Allende arm√© et casqu√©. La Moneda √©tait bombard√© et le pr√©sident Allende continuait √ √©duquer, m√™me si la bataille √©tait largement in√©gale. Son dernier geste, son exemple, correspond au comportement d’un r√©volutionnaire int√®gre. ¬ »

Le monde politique actuel (dont bon nombre de protagonistes sont ceux du temps d’Allende) semble se comporter comme s’il s’agissait d’un autre pays, un pays dans lequel n’aurait jamais exist√© un gouvernement populaire ni une dictature de 17 ans. Allende ne semble pas pr√©sent, son exemple appara√ģt absent des responsabilit√©s politiques actuelles. Comment s’explique cette absence ?
¬« Le sacrifice d’Allende leur fit peur... Pour eux, pour les politiciens d’aujourd’hui qui sont ceux d’hier d’ailleurs, en grande partie, le pouvoir ne peut pas signifier la mort, il ne peut pas signifier le sacrifice supr√™me. Le pouvoir se comprend aujourd’hui comme un plaisir, une adh√©sion, un b√©n√©fice d’un petit nombre qui ne peut pas recevoir des prix aussi √©lev√©s. C’est pour cette raison qu’ils ont converti Allende en figure ornementale, inoffensive ; on le transforme en ic√īne, en image sainte pour les prieurs. On ne parle pas de la pens√©e d’Allende, de son programme, on ne se souvient pas de sa position extr√™mement critique envers le syst√®me d’exclusion des travailleurs, des jeunes, des femmes, du milieu populaire. ¬ »

¬« Dans son dernier discours, il s’adresse directement aux travailleurs, aux femmes, aux jeunes, il les nomme. Il ne s’adresse pas √ ceux qui fl√©chissent, il les omet, ils ne le m√©ritent pas. L’autre, le seul mentionn√© par son nom c’est celui qui, √ ce moment-l√ , pour Allende, personnifiait le pire, la trahison : le g√©n√©ral vil, dit-il en mentionnant Mendoza. ¬ »

Cette image de sanctuaire, aseptique, nous offre aussi un Salvador Allende perdu, seul, un romantique mystifié.

¬« Il faut d√©truire la mystification, r√©cup√©rer la v√©ritable identit√© de Salvador Allende. Nous devons combattre, avec la v√©rit√© et la m√©moire, les attitudes pusillanimes de ceux qui hier √©taient avec lui et aujourd’hui, sans renoncement explicite, escamotent et alt√®rent la figure et l’h√©ritage d’Allende, tout comme ils falsifient et transforment la politique en une immense tromperie.

¬« Allende c’est Allende dans ses faits et gestes ; Allende c’est √ la fois toute sa vie et sa mort. Si on veut savoir ce que pensait Allende, il faut avoir recours √ ses paroles, aux faits. C’est ce qui explique le silence : ils ne peuvent pas parler de lui sans perdre la face, en permettant le couronnement de gloire et de majest√© du dictateur, tout en sachant que cela laisse la porte ouverte aux r√©p√©titions de l’horreur dans l’histoire de notre peuple. ¬ »

Source : Punto Final 2003.

Traduction : Isabelle Lopez Garcia.

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