Bilan de la rébellion zapatiste
Dix ans de ¬« dignit√© rebelle ¬ »
par Bernard Duterme
Article publiť le 8 octobre 2003

Dix ans d√©j√ que les iconoclastes rebelles du Chiapas et leur embl√©matique ¬« sous-commandant¬ » Marcos d√©fraient, par intermittence, la chronique mexicaine et internationale. Quel bilan peut-on tirer aujourd’hui de leur d√©tonante r√©bellion ? Qu’ont-ils apport√© √ la ¬« grande ¬ » histoire des luttes et √ la ¬« petite ¬ » vie quotidienne des Indiens mayas du fin fond du Mexique ? Ni euphorique ni d√©finitif, le tableau est nuanc√©.

C√īt√© jardin, la r√©bellion des Indiens zapatistes du Sud-Est mexicain ne peut √™tre r√©duite √ un coup dans l’eau.

Catalyseurs de la d√©mocratisation du Chiapas et du Mexique, artisans de la chute du parti au pouvoir sans partage depuis les ann√©es 20, moteurs de la constitution d’un mouvement indig√®ne national, voire latino-am√©ricain, affirmatif, massif et d√©mocratique, pionniers d’une nouvelle internationale plurielle appel√©e aujourd’hui ¬« altermondialiste¬ », les insurg√©s cagoul√©s peuvent √™tre fiers de leur bilan. Dix ans apr√®s leur spectaculaire soul√®vement du 1er janvier 1994 contre l’injustice et la pauvret√©, la reconnaissance mondiale de leurs m√©rites alimente et se nourrit de leur dignit√© retrouv√©e.

C√īt√© cour, l’optimisme n’est plus de mise. Les r√©sultats d’une d√©cennie de conflits plus ou moins ouverts et de pourparlers entre rebelles et gouvernement ne r√©jouissent que les d√©tracteurs de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN). Au-del√ de sa faiblesse militaire, son ancrage social dans le Chiapas, sap√© ou rong√©, appara√ģt pour le moins menac√©. Son atterrissage sur la sc√®ne politique mexicaine, r√©guli√®rement ajourn√©, a fini par capoter. Quant √ son articulation ¬« intergalactique¬ » aux convergences altermondialistes, ambivalente hier, √©vanescente aujourd’hui, elle n’a pas tenu ses promesses.

Une mobilisation originale et irréversible

C√īt√© cour, c√īt√© jardin, les deux bilans ne se contredisent pas. Selon que l’on prenne le mouvement zapatiste par le haut ou qu’on l’appr√©hende par le bas, le portrait des sans visages offre des reliefs diff√©rents. Les amis des rebelles insistent sur le long terme, sur l’irr√©versibilit√© de la mobilisation chiapan√®que, sur son √©panouissement au sein d’un mouvement social, paysan et indig√®ne, fort et autonome. Du zapatisme militaire au bout de ses possibilit√©s depuis les premiers jours de l’insurrection, √©merge in√©luctablement un zapatisme social, civil, prometteur et dynamique. Les actes pos√©s par les cagoul√©s sont sans retour possible. Ils puisent leur force et leur l√©gitimit√© dans une histoire de plus de cinq cents ans de r√©sistance, et la conscience indienne forg√©e au fil du temps appara√ģt indestructible. Les marginalis√©s et exploit√©s de toujours ont pris la parole. On ne pourra plus faire demain comme si on n’avait rien entendu. Symboliquement, la relation entre indig√®nes et groupes dominants a chang√© ; physiquement, les zapatistes continuent √ peser sur le rapport de force.

Inlassablement, ce sont d’abord les aspects novateurs de la r√©bellion qui sont c√©l√©br√©s, son apport √ l’histoire des luttes, son originalit√©. Une gu√©rilla qui surgit, se bat quelques heures, se sauve et n√©gocie durant des ann√©es. Des gu√©rilleros qui b√©n√©ficient d’un retentissement inversement proportionnel √ leurs faits d’armes. Des contestataires qui assument leurs filiations historiques sans s’y r√©duire. Un mouvement arm√© latino-am√©ricain qui n’entend pas prendre le pouvoir et qui aspire √ dispara√ģtre le plus vite possible parce qu’il se consid√®re comme une ¬« absurdit√© ¬ ». Une insurrection indig√®ne qui lutte √ coups de communiqu√©s √ la presse, de d√©clarations solennelles, d’actions symboliques et de happenings pacifiques. Un porte-parole, ¬« sous-commandant¬ » √©rudit, dont les bons mots filent sur le web et d√©stabilisent ses interlocuteurs. Une arm√©e d’Indiens mayas qui revendiquent des droits l√©gitimes, encouragent √ d√©mocratiser le Mexique et √ combattre le n√©olib√©ralisme. Une jacquerie post-guerre froide suffisamment identitaire pour ne pas se diluer, suffisamment universelle pour ne pas se replier. Un mouvement social r√©gional qui multiplie les ancrages - indien, mexicain et humaniste - sans les opposer et qui temp√®re son cosmopolitisme par l’enracinement et son attachement au territoire par l’autod√©rision. Des r√©volutionnaires d√©mocrates et identitaires qui somment la soci√©t√© civile de prendre le relais. Une r√©volte qui parle d’¬« ind√©finition ¬ » quand on la pousse √ se d√©finir, qui affiche ses doutes en guise de v√©rit√©s... On n’avait jamais vu cela.

Sans nul doute, le principal acquis de l’EZLN, √ ce stade, aura √©t√© sa capacit√© d’incidence sur l’agenda national, voire international. On ne pourra plus lui enlever le fait d’√™tre parvenue √ y imposer le th√®me de la reconnaissance des diversit√©s ethniques au sein d’Etats-nations secou√©s par la mondialisation. Si, pour les zapatistes et la plupart des mouvements indig√®nes latino-am√©ricains, la justice sociale reste l’√©toile √ atteindre, sa qu√™te repose d√©sormais sur la responsabilisation du pouvoir, la revalorisation de la d√©mocratie et la construction d’espaces autonomes multiculturels au cŇ“ur d’Etats plurinationaux et souverains. Cet apport, majeur, s’il distingue r√©solument ces acteurs indianistes des r√©volutionnaires latino-am√©ricains qui les ont pr√©c√©d√©s, arc-bout√©s sur la conqu√™te du pouvoir central par tous les moyens, il les diff√©rencie √©galement d’autres mouvements identitaires contemporains, repli√©s et crisp√©s, souvent dans la violence, sur de mythiques identit√©s homog√®nes. Bien s√ »r, ce profil s√©duisant ne na√ģt pas de nulle part et plut√īt que d’en ¬« essentialiser ¬ » la nouveaut√©, il conviendrait d’en analyser les conditions d’√©mergence.

Une impasse sociale et politique

Il serait cependant trop l√©ger d’en rester l√ , tant, √ y regarder de plus pr√®s, le triple ancrage du mouvement zapatiste - chiapan√®que, mexicain et international - correspond aussi √ une triple impasse.

Dans le Chiapas, les conditions de vie de la majorit√© des indig√®nes sont pires aujourd’hui qu’en 1994. La strat√©gie larv√©e - ¬« de basse intensit√©¬ » - des autorit√©s qui parient sur la lassitude de la population et le pourrissement de la situation par le biais d’une exacerbation des conflits inter ou intra-communautaires tend √ atteindre ses objectifs. La relative impunit√© des groupes paramilitaires anti-zapatistes, mais aussi l’intransigeance puriste de leaders zapatistes √ l’√©gard d’autres organisations indig√®nes participent √ ce climat d√©testable de d√©lation, d’intimidation et de r√©pression qui pr√©vaut dans la r√©gion. Du c√īt√© des rebelles, le leitmotiv de la ¬« consolidation¬ » d’une trentaine de ¬« municipalit√©s autonomes de fait¬ » donne √ peine le change. Du c√īt√© du pouvoir, l’av√®nement de l’opposition √ la t√™te de l’Etat du Chiapas en 2000 n’a pas non plus substantiellement modifi√© la donne.

A l’√©chelon national, en d√©pit des engagements du pr√©sident Fox et de la marche haute en couleurs des zapatistes sur Mexico en mars 2001, les accords conclus entre le gouvernement et les rebelles en f√©vrier 1996 - qui portaient sur la reconnaissance des droits des autochtones - n’ont pas √©t√© suivis d’effets √ la hauteur des attentes de l’ensemble du mouvement indig√®ne et de ses 10 millions de membres potentiels. Les n√©gociations de paix sont ¬« suspendues¬ » depuis septembre 1996 ! Au-del√ , plus de 40 millions de pauvres, pr√®s de la moiti√© de la population nationale, restent exclus du ¬« miracle mexicain ¬ » et des accords de libre-√©change avec l’Am√©rique du Nord. L’articulation politique de l’EZLN avec la gauche n’a pas eu lieu pour autant, malgr√© de multiples tentatives. La d√©fiance entre chapelles id√©ologiques et le d√©dain narquois affich√© de temps √ autre par le ¬« sous-commandant¬ » Marcos n’y ont pas aid√©.

Sur le plan international, le zapatisme a aussi perdu de son lustre. Pr√©curseur de la dynamique altermondialiste, il a depuis lors √©t√© rattrap√© et d√©pass√© dans l’agenda des ¬« citoyens du monde¬ » par les Forums sociaux de Porto Alegre et d’ailleurs. S’ils participent toujours √ l’√©cho vital de la r√©bellion hors des fronti√®res du Mexique, le talent de Marcos surprend moins, sa superbe lasse une partie des ¬« zapatisants¬ » et sa radicalit√© d√©mocratique a fait des √©mules sur d’autres terrains.

Ce bilan n’est cependant que provisoire. La r√©bellion zapatiste a fait la preuve de sa capacit√© √ exister hors des placards dans lesquels les sceptiques ont voulu la ranger. Conscients des dangers internes (r√©gression autoritaire, division, dilution de ses capacit√©s d’action...) et externes (r√©pression, neutralisation, r√©cup√©ration...) qui guettent, ses leaders r√©p√®tent √ l’envi que la patience n’est pas la moindre des vertus mayas.


Qui sont les zapatistes ? Rappel.

Le 1er janvier 1994, des milliers d’Indiens mayas, faiblement arm√©s et le visage souvent recouvert d’un passe-montagne, s’emparent de quatre localit√©s importantes de l’Etat du Chiapas, dans le sud du Mexique, √ la fronti√®re avec le Guatemala. Les insurg√©s se font appeler "zapatistes", du nom d’Emiliano Zapata, l’une des grandes figures charismatiques de la R√©volution mexicaine du d√©but du XXe si√®cle. Leurs revendications ? La justice, le respect et la dignit√© ; la fin de 500 ans de discrimination culturelle, √©conomique et politique √ l’√©gard des indig√®nes mexicains ; mais aussi, la d√©mocratisation du Mexique et la lutte pour une autre mondialisation. Les communiqu√©s du porte-parole de la r√©bellion, le "sous-commandant" Marcos, font le tour du monde. Marcos est un des rares membres non indig√®nes de la r√©bellion. Universitaire urbain, il a √©migr√© au Chiapas dix ans plus t√īt, en 1984, avec la ferme intention, √ la mode de Che Guevara, d’y "allumer" la r√©volution. Lui et ses amis ne seront toutefois pas les seuls √ "travailler" aux c√īt√©s des Mayas tzotziles, tzeltales, tojolabales, choles, etc. de la r√©gion. Les animateurs sociaux de l’Eglise catholique du tr√®s engag√© Samuel Ruiz, √©v√™que de San Cristobal de Las Casas, sont aussi √ l’oeuvre dans les villages indig√®nes, depuis de nombreuses ann√©es. Forts de ces influences multiples mais contrecarr√©s dans leurs projets d’√©mancipation par l’autoritarisme de l’√©lite locale et par les cons√©quences de la lib√©ralisation du syst√®me √©conomique mexicain (chute du prix du caf√©, r√©forme constitutionnelle qui casse tout espoir de r√©forme agraire, etc.), d’importants secteurs de la population indig√®ne du Chiapas vont entrer en r√©bellion. Mais le coup d’√©clat de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN), le 1er janvier 1994, fera long feu. Lourdement r√©prim√©s, les Indiens insurg√©s vont rapidement se replier et r√©int√©grer leurs villages. Commencera alors un long processus de militarisation de la r√©gion par les autorit√©s, de mobilisation pacifique des zapatistes et de n√©gociation erratique. A quand son aboutissement ?

Bibliographie
— BASCHET J√©r√īme, L’√©tincelle zapatiste - Insurrection indienne et r√©sistance plan√©taire, Paris, Deno√« l, 2002.

— BORON Atilio A., ¬« The jungle and the Polis, Questions regarding the political theory of Zapatismo ¬ », Document, 2002.

— DE LA GRANGE Bertrand, MAITE Rico, ¬« Dialogo de sordos sobre Chiapas ¬ », in Quorum, Revista de Pensamiento Iberoamericano, Invierno, 2001-2002.
— DUTERME Bernard, Indiens et zapatistes - Mythes et r√©alit√©s d’une r√©bellion en sursis, Bruxelles, Luc Pire, 1998.
HOLLOWAY John, ¬« Es la lucha zapatista una lucha anticapitalista ¬ », in Revista Rebeldia n¬°1, Mexico, 2002.
— LE BOT Yvon, Le r√™ve zapatiste, Paris, Seuil, 1997.
— LE BOT Yvon, DUTERME Bernard, Entretien : ¬« Le zapatisme, c’est cela ou ce n’est rien ! ¬ », in La Revue Nouvelle n¬°11, novembre 1999.
— VIQUEIRA Juan Pedro, Encrucijadas chiapanecas. Economia, religion e identidades, Mexico, Tusquets Editores / El Colegio de Mexico, 2002.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info