Vers un nouveau modèle d’État autoritaire pour l’Amérique latine
Sécurité et militarisation
par Carlos Fazio
Article publié le 21 octobre 2003

Au-delàde la « nouvelle conception multi-dimentionnelle  » sur la sécurité hémisphérique, la conférence spéciale qui se déroulera la semaine prochaine au Mexique répond avant tout àla nécessité pour les Etats-Unis de construire un nouveau consensus doctrinaire et une optique militaire régionale commune, subordonnés àla Stratégie de Sécurité nationale présentée par le président Bush le 20 septembre 2002.

Cette stratégie identifie en tant qu’ennemis les Etats voyous et les groupes génériquement qualifiés de terroristes. Les nouveaux adversaires n’utilisent pas des méthodes d’attaque classiques et ont la possibilité d’accéder àdes technologies bon marché de destruction massive. Pour les contrer, en marge du droit international, le Pentagone et la CIA appliquent la doctrine Bush de guerre préventive et l’assassinat sélectif.

La conférence sera réalisée dans le cadre de l’Organisation des États américains (OEA). Autrement dit, elle fait partie de la diplomatie multilatérale du système interaméricain, une terminologie qui, depuis ses origines, recouvre les relations des Etats-Unis d’une part avec les autres pays de l’hémisphère d’autre part.

En 1961, J.J Arévalo avait décrit cette relation asymétrique comme une relation entre le « requin et les sardines  ». L’histoire nous apprend que la politique extérieure de Washington a toujours été régie par un fondamentalisme dogmatique basé sur l’isolationnisme, la doctrine Monroe (1823) et son corollaire rooseveltien (1904), avec ses caractéristiques impérialistes et hégémoniques qui limitent, de fait, la capacité d’action des pays latino-américains et caribéens.

Le Département d’Etat et le Pentagone sont depuis toujours unilatéralement intervenus dans l’hémisphère, afin de sauvegarder les intérêts géostratégiques des États-Unis et de ses entreprises multinationales, en utilisant le système interaméricain - pas toujours avec succès toutefois - pour approuver et légitimer leurs politiques interventionnistes.

Au cours des 50 dernières années, en intervenant de manière politique, diplomatique et militaire dans les affaires intérieures des pays de la région et en exerçant des mesures coercitives de caractère économique ou politique au détriment de la souveraineté des autres Etats, Washington a violé de manière récurrente les articles 18,19, 20 et 21 de la Charte de l’OEA,

En matière de sécurité hémisphérique, àpartir des années ’30 du siècle dernier, l’idée du « un pour tous et tous pour un  » - inscrit par la suite dans le Traité interaméricain d’Assistance réciproque (TIAR) adopté par la Conférence de Rio de 1947 - a signifié en réalité une « continentalisation  » de la Doctrine Monroe.

Depuis lors, le Pentagone a constamment mené àbien des actualisations et des ré-élaborations doctrinaires et stratégiques qui, au fil des différentes conjonctures et avec leur éléments respectifs de continuité et de rupture, ont adopté la forme de la « lutte antisubversive  » (pendant les dictatures militaires de sécurité nationale) ; de la « guerre contre les drogues  » (en tant que substitut de la « menace communiste  ») et des guerres de basse intensité (Grenade, El Salvador, Nicaragua, Panama, etc.) jusqu’àla phase actuelle de « guerre contre le terrorisme  ».

Avec constance, depuis 1947, le Pentagone a toujours cherché àdévelopper sous son commandement une alliance stratégique militaire au niveau continental. Mais l’idée d’un TIAR opérationnel, doté d’une armée multinationale interventionniste, a toujours échouée pour des raisons de souveraineté.

Face àcette résistance, et sans pour autant abandonner son projet stratégique, Washington a utilisé la tactique d’embrigader individuellement les armées latino-américaines au cours de ses différentes guerres, en les « spécialisant  » en fonction de ses priorités et en les transformant un par un par la voie des faits accomplis, en autant de « modules  » d’une force armée supranationale.

Aujourd’hui, la doctrine de sécurité continentale qui veut imposer Washington dans l’OEA - dans un contexte régional de crise économique, d’instabilité sociale et de désobéissance civile - est associée de manière indivisible avec les intérêts économiques des multinationales qui se consacrent au commerce, aux investissement et au contrôle des ressources naturelles d’Amérique latine.

La politique de sécurité axé sur le terrorisme est le complément militaire de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA ou ALCA, pour ses initiales en espagnol, NDT). La trans-militarisation des conflits sociaux de par l’action de Washington implique un renforcement et une re-légitimation du rôle joué àl’intérieur de leur nation par les forces armées et les corps policiers militarisés du sud du continent. Cette politique, imposée au moyen de méthodes de pression et de chantage, entraîne des manoeuvres d’entraînement conjointes, le « partage  » d’informations et de renseignements, la « coopération  » technologique militaire et le contrôle des frontières. Elle veut, de plus, stimuler la vente d’armements, consolider et augmenter la présence du Pentagone en Amérique latine en maintenant ses bases militaires actuelles et en imposant de nouvelles enclaves permanentes pour ses troupes de déploiement rapide.

Il s’agit làclairement d’une militarisation de la dépendance d’où pourrait surgir un nouveau modèle d’Etat autoritaire pour l’Amérique latine.

Traduction de l’espagnol : Ataulfo Riera, pour RISAL.

Article original en espagnol : "Seguridad y militarización", La Jornada, 20-10-03.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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