La Bolivie sur pied de lutte. Le pays qui veut exister
par Eduardo Galeano
Article publiť le 22 octobre 2003

Une immense explosion de gaz : voil√ comment s’est d√©roul√© le soul√®vement populaire qui a √©branl√© toute la Bolivie et qui a atteint son apog√©e avec la d√©mission du pr√©sident Sanchez de Lozada, qui a fui en laissant derri√®re lui un monceau de morts. Il √©tait pr√©vu de conduire le gaz en Californie [entre autres sous le contr√īle de la multinationale espagnole Repsol et d’une soci√©t√© am√©ricaine], √ bas prix, en √©change de mesquins privil√®ges, en passant par des terres chiliennes, qui √©taient jadis boliviennes. Le fait que le gaz devait transiter par un port chilien a encore mis du sel sur la plaie, dans un pays qui depuis plus d’un si√®cle revendique en vain de r√©cup√©rer le passage √ la mer qu’il a perdu en 1883, dans la guerre gagn√©e par le Chili.

Mais ce n’est pas la route du gaz qui a √©t√© le principal motif de la col√®re qui s’est r√©pandue partout. Il y a une autre raison qui a d√©clench√© l’indignation populaire, √ laquelle le gouvernement a r√©pondu, comme d’habitude, avec des coups de feu, en parsemant de morts les routes et les chemins. Les gens se sont soulev√©s parce qu’ils refusent qu’il se produise avec le gaz ce qui s’est d√©j√ pass√© avec l’argent, le salp√™tre, l’√©tain et tout le reste.

Le souvenir est douloureux et apprend que les ressources naturelles non renouvelables s’en vont sans faire leurs adieux, et ne reviennent plus jamais.

Vers 1870, un diplomate anglais a v√©cu en Bolivie un incident d√©sagr√©able. Le dictateur Mariano Melgarejo lui a offert un verre de chicha, la boisson nationale faite de ma√Įs ferment√©. Le diplomate a d√©clin√© avec des remerciements en disant qu’il pr√©f√©rait du chocolat. Melgareja, avec sa d√©licatesse habituelle, l’a oblig√© √ boire une √©norme jarre pleine de chocolat, et l’a ensuite promen√© juch√© √ l’envers sur un √Ęne, sur les routes de La Paz. Lorsque la reine Victoria, √ Londres, a appris cela, elle a fait apporter une carte et elle a trac√© le pays avec une craie en d√©clarant : "La Bolivie n’existe pas".

J’ai entendu √ plusieurs reprises cette anecdote. Les choses se sont-elles r√©ellement pass√©es ainsi ? Peut-√™tre que oui, peut-√™tre que non. Mais cette phrase, attribu√©e √ l’arrogance imp√©riale, peut √©galement √™tre comprise comme une synth√®se involontaire de l’histoire tourment√©e du peuple bolivien. La trag√©die se r√©p√®te, tournant comme un carrousel : depuis cinq si√®cles, la fabuleuse richesse de la Bolivie est une mal√©diction pour les Boliviens, qui sont les plus pauvres parmi les pauvres de l’Am√©rique du Sud. "La Bolivie n’existe pas". Non, elle n’existe pas pour ses enfants.

√€ l’√©poque coloniale, l’argent de Potosi a aliment√©, durant plus de deux si√®cles, le d√©veloppement capitaliste de l’Europe. "Cela vaut un Potosi", disait-on, pour d√©signer ce qui n’avait pas de prix. Au milieu du XVIe si√®cle, la ville la plus peupl√©e, la plus ch√®re et la plus prodigue du monde a bourgeonn√© et pouss√© au pied de la montagne d’o√Ļ coulait l’argent. Cette montagne, que l’on appelle Cerro Rico (la colline riche), avalait des Indiens. "Les chemins en √©taient pleins, on aurait dit que le royaume d√©m√©nageait", √©crivait un riche mineur de Potosi : les communaut√©s se vidaient d’hommes, ces derniers marchaient, prisonniers, vers la bouche d’entr√©e qui conduisait aux galeries de la mine. Au-dehors les temp√©ratures √©taient glaciales. Dedans, c’√©tait l’enfer. Sur dix qui entraient, seuls trois sortaient vivants. Mais les condamn√©s √ la mine, m√™me s’ils survivaient peu de temps, g√©n√©raient la fortune des banquiers flamands, g√©nois et allemands, cr√©anciers de la couronne espagnole. Et ce sont ces Indiens qui ont rendu possible l’accumulation de capitaux qui a transform√© l’Europe en ce qu’elle est.

Qu’est ce que la Bolivie a conserv√© de tout cela ? Une montagne creuse, un nombre incalculable d’Indiens assassin√©s par √©puisement et quelques palais habit√©s par des fant√īmes.

Au XIX√®me si√®cle, la Bolivie a √©t√© le principal fournisseur d’√©tain sur le march√© international. Les emballages en fer-blanc qui ont rendu c√©l√®bres Andy Warhol [artiste moderne] provenaient des mines qui produisaient de l’√©tain, et des veuves. Dans la profondeur des galeries, l’implacable poussi√®re de silice tuait par asphyxie. Les ouvriers pourrissaient leurs poumons pour que le monde puisse consommer de l’√©tain bon march√©.

Durant la Deuxi√®me Guerre mondiale, la Bolivie a contribu√© √ la cause alli√©e en vendant son minerai √ un prix encore dix fois plus bas que le prix le plus bas d’auparavant. Les salaires des ouvriers ont √©t√© r√©duits √ n√©ant. Il y a eu une gr√®ve, et les mitraillettes ont crach√© du feu. Simon Pati√Īo [la famille Pati√Īo a cr√©√© √ Gen√®ve la c√©l√®bre Fondation culturelle Pati√Īo, qui doit son existence √ l’exploitation des Indiens],le patron du commerce et le ma√ģtre du pays, n’a pas eu √ payer des indemnit√©s, puisque la tuerie par balles n’est pas un accident de travail. √€ ce moment, don Simon Pati√Īo payait cinquante dollars annuels d’imp√īts, mais il versait bien plus au pr√©sident de la nation et aux membres de son cabinet. Ce personnage, qui a commenc√© comme un affam√© de plus, a √©t√© comme touch√© par la baguette magique de la d√©esse Fortune. [S. Pati√Īo, qui a v√©cu de 1860 √ 1947, est le fils d’un savetier. Il devint par hasard propri√©taire d’une mine d’√©tain. Proclam√© "roi de l’√©tain", vers 1930, il s’est hiss√© aux premiers rangs des hommes les plus riches du monde.] Ses petits-enfants ont c√ītoy√© la noblesse europ√©enne. Ils ont √©pous√© des contes, des marquis et des membres de familles royales.

Lorsque la r√©volution de 1952 [sous la direction du Mouvement nationaliste r√©volutionnaire, MNR, parti de l’ex-pr√©sident Sanchez de Losada] a d√©tr√īn√© Pati√Īo et nationalis√© l’√©tain, il n’en restait plus beaucoup. Uniquement les d√©tritus d’un demi-si√®cle d’exploitation effr√©n√©e au service du march√© mondial.

Il y a plus de cent ans, l’historien Gabriel Ren√© Moreno a d√©couvert que le peuple bolivien √©tait "g√©n√©tiquement inapte". Il avait pes√© la cervelle indig√®ne et la cervelle m√©tisse, et il a conclu qu’elles pesaient entre cinq, sept et dix onces de moins que la cervelle de race blanche.

Le temps passe, et le pays qui n’existe pas continue de souffrir du racisme. Mais dans le pays qui veut vivre, la majorit√© indig√®ne n’a pas honte d’√™tre ce qu’elle est et elle ne crache pas contre le miroir.

Cette Bolivie-l√ , celle qui en a assez de vivre pour faire progresser les autres, est le vrai pays. Son histoire, ignor√©e, est pleine de d√©routes et de tra√ģtrises, mais √©galement pleine de ces miracles que peuvent accomplir les m√©pris√©s lorsqu’ils cessent de se m√©priser, lorsqu’ils cessent de se battre entre eux. Il n’est pas besoin de chercher bien loin puisque des faits surprenants et vigoureux sont en train de se produire aujourd’hui m√™me.

En 2000, et c’est un cas unique au monde, un soul√®vement populaire a d√©privatis√© l’eau. Ce qu’on a appel√© la "guerre de l’eau" a eu lieu √ Cochabamba. Les paysans ont march√© depuis les vall√©es et ont bloqu√© le sud de la ville, et la ville elle-m√™me s’est √©galement soulev√©e. On leur a r√©pondu avec des tirs et des gaz. Le gouvernement a d√©cr√©t√© l’√©tat de si√®ge. Mais la r√©bellion collective s’est poursuivie, sans qu’on puisse l’arr√™ter, jusqu’√ ce que dans un √©lan final, l’eau ait √©t√© arrach√©e des mains de l’entreprise Bechtel, permettant aux gens d’arroser √ nouveau leurs corps et leurs terres.

L’entreprise Bechtel, dont le si√®ge est en Californie, re√ßoit actuellement en cadeau de la part du pr√©sident Bush, des contrats de dizaines de millions en Irak, sans doute en guise de consolation.

Il y a quelques mois [en f√©vrier 2003], une autre explosion populaire, dans toute la Bolivie, a m√™me vaincu le Fonds mon√©taire international. Le Fonds a vendu cher sa d√©faite, qui a co√ »t√© la vie √ trente personnes, assassin√©es par lesdites forces de l’ordre, mais le peuple a r√©ussi son exploit. Le gouvernement n’a eu d’autre rem√®de que d’annuler l’imp√īt sur les salaires que le FMI avait ordonn√© de pr√©lever.

Et maintenant, c’est la guerre du gaz. La Bolivie d√©tient d’√©normes r√©serves de gaz naturel. Sanchez de Lozada avait, sous couvert de recapitalisation, entam√© sa privatisation. Mais le pays qui veut exister vient de d√©montrer que sa m√©moire n’est pas d√©faillante. Encore une fois la vieille rengaine de la richesse qui dispara√ģt entre les mains √©trang√®res ? "Nous avons le droit au gaz", proclamaient les pancartes lors des manifestations. Les gens exigeaient et continueront √ exiger que le gaz soit mis au service de la Bolivie, au lieu que la Bolivie doive subir une fois de plus une dictature √©trang√®re appliqu√©e √ son sous-sol. Le droit √ l’autod√©termination, que l’on invoque si souvent et qui est si rarement respect√©, commence par l√ .

La d√©sob√©issance populaire a fait perdre un juteux n√©goce √ la Corporation Pacific LNG, dont font partie Repsol, British Gas et Panamerican Gas, qui a su s’associer √ Enron, c√©l√®bre pour ses pratiques vertueuses. Tout indique que cette firme, √ participations diverses comme susmentionn√©e, continuera √ vouloir gagner, comme elle l’esp√©rait, dix dollars pour chaque dollar investi.

Pour sa part, le fuyard Sanchez de Lozada a perdu la pr√©sidence. Mais il n’a s√ »rement pas perdu le sommeil. Sur sa conscience p√®se un crime : plus de huitante manifestants abattus. Mais il n’en est pas √ sa premi√®re boucherie. Et ce crois√© de la modernisation n’est pas tourment√© par ce qui n’est pas rentable. En fin de compte, il r√©fl√©chit et il parle en anglais, mais ce n’est pas l’anglais de Shakespeare, c’est celui de Bush.

Eduardo Galeano, √©crivain uruguayen, auteur du c√©l√®bre ouvrage Les veines ouvertes de l’Am√©rique latine, Plon, Coll. ¬« Terre humaine¬ ». Cet article est paru dans le quotidien argentin Pagina 12, 19.10.03.

Traduction : A l’encontre.

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