Surmonter le blocus
Voil√ 44 ans que les Cubains r√©sistent au blocus avec cr√©ativit√©
Article publiť le 24 novembre 2003

Cuba, cette petite √ģle des Cara√Įbes avec ses quelque 12 millions d’habitants √©parpill√©s sur √ peine 110.861 kilom√®tres carr√©s, se pr√©pare √ recevoir vendredi prochain [1] le pr√©sident du Br√©sil, Luiz Inacio Lula da Silva. La visite officielle du pr√©sident du plus grand pays latino-am√©ricain traduit un rapprochement qui fournira un apport important pour l’√©conomie, et un d√©veloppement dans les relations politiques internationales. La nouvelle configuration politique latino-am√©ricaine, avec des chefs d’Etat aux r√©f√©rences plus sociales, a mis en exergue le sens √ la fois historique et actuel de la R√©volution cubaine pour les pays latins.

Voil√ 44 ans que les Cubains r√©sistent au blocus √©conomique et aux assauts contre-r√©volutionnaires des Etats-Unis. Leur fa√ßon de lutter pour leur souverainet√© et leurs conqu√™tes face aux politiques imp√©rialistes √©tats-uniennes et √ la pens√©e unique n√©o-lib√©rale dominante ces quinze derni√®res ann√©es, a √©lev√© ce pays au rang de r√©f√©rence historique de premier ordre pour les peuples latino-am√©ricains depuis la R√©volution de 1959. Cuba a inspir√© des mouvements de lib√©ration en d√©montrant qu’il est possible de construire une soci√©t√© diff√©rente, √ seulement 90 milles de distance de la Floride.

L’ambassadeur br√©silien √ La Havane, Tilden Santiago, lors de sa prise de fonctions au d√©but de l’ann√©e, a affirm√© la volont√© du gouvernement de Lula d’intensifier les √©changes avec Cuba dans trois domaines : commerce, coop√©ration scientifique et technique, activit√©s sportives et culturelles. Cette intensification des relations avec le Br√©sil apporte une bouff√©e d’air nouveau √ la nation cubaine. Selon des calculs officiels, le blocus a fait perdre au pays 70.000 milliards de dollars. Voil√ 130 ans que dure cette lutte pour la libert√©, apr√®s un d√©but tardif, ce pays ayant √©t√© l’un des derniers √ lutter contre le colonialisme espagnol, et c’est ce qui a fait la force de la soci√©t√© cubaine dans ses affrontements successifs avec deux dictatures puis avec le blocus √©tats-unien. Ce dernier contraint toujours la soci√©t√© cubaine √ une routine de privations, mais c’est aussi un aiguillon important pour la recherche de solutions cr√©atives et de d√©passement de soi, principalement pendant les dix ans qui ont suivi l’effondrement du bloc sovi√©tique, en 1990, les dix ans de ¬« p√©riode sp√©ciale ¬ ».

Cette ¬« p√©riode sp√©ciale ¬ » a oblig√© les Cubains √ se retourner vers d’autres strat√©gies de d√©veloppement √©conomique, apr√®s la perte de leur principal partenaire commercial, l’Union Sovi√©tique, et alors qu’ils ne b√©n√©ficiaient d’aucun cr√©dit international. Cuba a subi le d√©ficit de son commerce du sucre, sa principale source de revenus, et a d√ » pr√©parer son peuple et son infrastructure √ l’industrie touristique. Elle est parvenue √ d√©velopper un programme pour survivre sans p√©trole, l’ ¬« Option Z√©ro ¬ ». A cette √©poque, ce sont les femmes qui ont port√© la R√©volution √ bout de bras. En accord avec les f√©ministes, Carolina Aguilar, directrice de l’Editorial de la Mujer, organe de la Federaci√≥n de Mujeres Cubanas (FMC) : ¬« les femmes ont su d√©montrer que le quotidien tout entier est politique ¬ ». En un an, 83% des importations avaient disparu. Face √ la p√©nurie des aliments et sans les facilit√©s offertes par les produits de la vie moderne, les femmes sont mont√©es au front de l’√©conomie domestique. Carolina Aguilar souligne leur cr√©ativit√© quotidienne, elles qui ont su recourir au bois et au charbon v√©g√©tal lorsque le gaz butane est venu √ manquer, ou √ des solutions alternatives pour l’alimentation et la subsistance de leurs familles. ¬« A Cuba, vous ne verrez aucun enfant mendiant, aucun enfant dans la rue, aucun enfant non-scolaris√© ¬ » commente-t-elle.

Le tourisme, l’alternative √©conomique adopt√©e, conna√ģt aujourd’hui une croissance significative. Lors de la saison 2002-2003, Cuba a √©t√© visit√©e par un million de personnes, 16% de plus que l’an dernier. Les pr√©visions indiquent que, d’ici la fin de l’ann√©e, le nombre de visiteurs pourrait s’√©lever √ 1,9 millions. Voil√ plusieurs ann√©es que Cuba a l’intention d’atteindre les deux millions de visiteurs, mais des √©v√©nements comme les attaques terroristes du 11 septembre, l’hyst√©rie qui s’en est suivie, et l’agression de l’Irak, ajout√©s √ des facteurs √©conomiques externes qui ont mondialement affect√© le tourisme et l’aviation civile, ont remis √ plus tard cette aspiration. Pour Cuba, le tourisme est le secteur le plus dynamique d’une √©conomie nationale o√Ļ 75% de la force de travail dispose d’un niveau d’√©ducation sup√©rieure. Environ 200.000 personnes travaillent directement ou indirectement dans ce secteur.

Cuba a su se distinguer de ses voisins des Cara√Įbes, chez qui la faim, la mis√®re et les injustices sont la tendance sociale. La soumission des gouvernements carib√©ens aux √©conomies les plus riches, en d√©pit du libre √©change, ne les aide pas √ am√©liorer leurs indicateurs socio-√©conomiques. Les gouvernements c√®dent leurs espaces √ des bases militaires √©tats-uniennes, comme √ Vieques, √ Porto Rico, o√Ļ le peuple s’est vu opprim√© des ann√©es durant, pris au milieu de manŇ“uvres militaires, et souffre encore aujourd’hui de la pollution. A Ha√Įti, les accords du gouvernement avec le Fonds mon√©taire international (FMI) n’ont pas emp√™ch√© que 4 millions de Ha√Įtiens meurent de faim, selon l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO). La R√©publique Dominicaine conna√ģt une inflation sans pr√©c√©dent, et les prix sont multipli√©s par deux, par trois et m√™me par six. Des coupures d’√©lectricit√© qui peuvent durer 20 heures et une gigantesque fraude bancaire qui repr√©sente 80% du budget actuel, contraignent les citoyens √ une vie de privations.

De telles situations n’existent pas √ Cuba. Loin d’√™tre prosp√®re √©conomiquement, les indices cubains en mati√®re d’√©ducation et de sant√© attirent l’attention mondiale, de m√™me que sa remarquable puissance olympique. Lors des Jeux panam√©ricains, elle a obtenu 151 m√©dailles, et seuls les Etats-Unis, avec 272, l’ont battue en nombre total. En rapportant ce nombre per capita, la petite Cuba a remport√© 13,63 m√©dailles par million d’habitants, et les Etats-Unis, 0,96. Une pression qui croit toujours plus √ chaque nouvelle √©dition des jeux.

Cependant, c’est le syst√®me √©ducatif qui constitue le plus grand d√©fi de la R√©volution cubaine. Depuis ses d√©buts, elle a adopt√© comme devise la phrase du h√©ros national de l’Ind√©pendance, fondateur du Parti r√©volutionnaire cubain (PCR), Jos√© Mart√≠ : ¬« √Štre cultiv√© est la seule fa√ßon d’√™tre libre. ¬ ». Depuis lors, c’est une croisade pour l’√©ducation qui est men√©e. D’apr√®s les donn√©es de la Commission √©conomique pour l’Am√©rique latine et les Cara√Įbes (CEPAL), Cuba est le pays qui, tout en ayant le revenu per capita le plus bas, affiche des indicateurs en √©ducation comparables √ ceux des pays d√©velopp√©s. Gr√Ęce √ la ¬« M√©thode de Mots Courants ¬ » [M√©todo de Palabras Normales], √ l’origine de l’ ¬« Ab√©c√©daire Venceremos ¬ » [Cartilla Venceremos] appliqu√©e d√®s 1961, le pays a r√©ussi √ r√©duire l’analphab√©tisme de 23.6% √ 3% en un an √ peine.

Gr√Ęce √ ses indicateurs de sant√©, Cuba a remport√©, en 1988 puis en 2000, la m√©daille ¬« Sant√© pour tous ¬ », accord√©e par l’Organisation mondiale de la sant√© (OMS) des Nations unies : des objectifs d√©finis en 1988 devaient √™tre atteints en 2000 par les pays en d√©veloppement. Cuba, seul pays dans ce cas, les avait d√©j√ atteints cinq ans avant, d√®s 1983. Dans le domaine de la biotechnologie, les recherches sont plus avanc√©es que dans de nombreux pays d√©velopp√©s, et des produits sont vendus √ plus de 37 pays. Le taux de mortalit√© a baiss√©, passant de 60 en 1959 √ 6.5 morts pour mille b√©b√©s n√©s vivants en 2002.

Il est important de souligner l’attitude solidaire du peuple cubain et de ses gouvernements qui, malgr√© leurs marges de manŇ“uvre limit√©es, furent les premiers sur place lors de tremblements de terre, ouragans et autres catastrophes naturelles, apportant de l’aide humanitaire (m√©dicale et alimentaire) aux victimes, ind√©pendamment de l’appartenance politique de leurs gouvernants. Les m√©decins cubains sillonnent le monde, Cuba affiche un nombre de professionnels de la sant√© volontaires √ l’√©tranger sup√©rieur √ celui de l’OMS elle-m√™me.

En ce qui concerne les migrations, le processus se voit aggrav√© par le traitement qu’en font les m√©dias internationaux et par la loi √©tats-unienne d’Ajuste Cubano, qui encourage les d√©parts ill√©gaux de l’√ģle. Cette loi donne aux natifs de Cuba le privil√®ge d’√™tre trait√©s comme des r√©fugi√©s, ou plut√īt des r√©fugi√©s sp√©ciaux, et leur offre automatiquement un toit et un emploi. Traitement fort diff√©rent de celui qu’on accorde aux Mexicains, dont les fronti√®res sont fortement surveill√©es, ou encore aux Cubains qui essaient d’entrer l√©galement, au moment de leur dispenser les privil√®ges des r√©fugi√©s. Selon un accord sur la migration pass√© entre les deux pays, les Etats-Unis devraient accorder aux Cubains 20.000 visas d’entr√©e dans le pays par an, mais en avril de cette ann√©e, 500, √ peine, avaient √©t√© octroy√©s.

Pour comprendre Cuba, il faut se d√©tacher de la vision impos√©e par les Etats-Unis et son blocus √©conomique. Il faut se rappeler que ce pays est la prochaine cible du gouvernement Bush apr√®s l’Irak, si l’on en croit les d√©clarations √ la presse mondiale du pr√©sident des Etats-Unis en personne. Il faut conna√ģtre le syst√®me √©lectoral fond√© sur des bases d√©mocratiques, par lequel en janvier dernier Fidel Castro et son fr√®re Ra√ļl Castro ont √©t√© investis de leur pouvoir √ l’unanimit√© des 601 d√©put√©s de l’Assembl√©e nationale. Les d√©put√©s, ainsi que les deux titulaires de l’ex√©cutif, ne peuvent √™tre √©lus qu’√ la majorit√© lors d’√©lections, apr√®s avoir √©t√© accept√©s dans leurs propres quartiers ou circonscriptions.

Face au danger d’√™tre envahie comme l’Irak, apr√®s l’annonce publique du gouvernement de Bush, Cuba a r√©agi √©nergiquement aux perturbations int√©rieures. En avril dernier, elle a condamn√© √ la peine capitale trois personnes qui s’√©taient d√©j√ r√©fugi√©es aux Etats-Unis, et qui ont d√©tourn√© une embarcation cubaine. Elle a arr√™t√© 75 autres personnes, condamn√©es pour conspiration financ√©e par la repr√©sentation diplomatique √©tats-unienne √ La Havane. La couverture m√©diatique de ces √©v√©nements fut dramatique, avec des manifestations mondiales contre Cuba.

Il est n√©cessaire que l’opinion publique mondiale connaisse la version de la soci√©t√© cubaine.

Notes :

[1Cet article est paru sur le site d’information ADITAL le 26 septembre 2003 (N.d.T.)

Source : Adital (www.adital.org.br), 24 septembre 2003.

Traduction : Florence Mazet, pour RISAL.

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