Combien de signatures (I)
Venezuela : pétition de référendum : comme un train fou qui déraille
par Gregory Wilpert
Article publi le 17 décembre 2003

La situation politique actuelle du Venezuela s’apparente  la collision annoncée de deux trains fous roulant l’un vers l’autre  toute allure. L’échéance : l’annonce par le Conseil national électoral (CNE) des résultats des collectes de signatures, probablement  la mi-janvier. En effet, c’est comme si, tout  coup, la question la plus importante pour l’avenir politique du Venezuela était de savoir combien d’électeurs ont signé la demande de référendum révocatoire du président. Jusqu’ présent, les chiffres abondent et sont contradictoires, en particulier dans le camp de l’opposition.

Tout d’abord, ce lundi 1er décembre, dernier jour de la collecte des signatures, un dirigeant opposant, Henry Ramos Allup, assurait que l’opposition avait pu réunir quatre millions de signatures. Ensuite, mardi matin, un des principaux quotidiens nationaux, El Nacional, avançait en première page le chiffre de 3,8 millions. Plus tard dans la journée, Enrique Mendoza, chef de file de la coalition opposante (Coordination démocratique), déclarait que le chiffre exact était de 3,6 millions. L’organisation Súmate -une ONG financée par la NED et USAID [NED : National Endowment for Democracy, une fondation dite indépendante financée par le Congrès des ‰tats-Unis pour promouvoir la démocratie dans le monde. Historiquement, la plupart de ses fonds ont servi  financer des partis et organisations d’opposition  des gouvernements de gauche, notamment au Venezuela. USAID : agence étasunienne d’aide au développement.]] qui avait organisé une pétition contre le président en février dernier et a cette fois-ci assuré la logistique- parlait de 3,4 millions de signatures. Finalement, Henrique Salas Römer, autre ténor de l’opposition qui maintient une position plus ou moins indépendante du reste de l’opposition, affirmait que le nombre réel de signatures collectées était de 2,8 millions.

Bien entendu, les partisans du gouvernement ont donné leurs propres chiffres, d’après les données fournies par leurs observateurs pendant la collecte, et ont estimé que le nombre de signatures était de 1,95 million (après avoir avancé le chiffre de 2,2 millions). Le seuil  atteindre était de 2,4 millions de signatures, c’est- -dire 20% de l’électorat.
Deux faits me font penser que le chiffre réel pourrait bien se rapprocher des estimations du gouvernement plutôt que de celles de l’opposition. Premièrement, le soir du dernier jour de la collecte, les médias n’ont pratiquement pas couvert la célébration de victoire de l’opposition. Or, jusqu’ici,  chaque manifestation de l’opposition, les médias y consacraient toute leur programmation (pensons aux fêtes organisées par les partis du monde entier le soir d’une élection, que les médias couvrent presque chaque fois, que le parti soit vainqueur ou non). Cela semble indiquer,  première vue, une possible démoralisation ou confusion dans le camp opposant, au vu des vrais résultats. En revanche, les chavistes organisèrent une célébration de victoire assez concourue et enthousiaste, en face du palais présidentiel de Miraflores, et ce,  la dernière minute.

En second lieu, la participation des électeurs pendant les quatre journées de collecte de signatures est telle qu’il semble impossible  l’opposition d’avoir mobilisé plus de trois millions de personnes. Certes, le premier jour, la participation fut massive dans tout Caracas. Mais dès le deuxième jour, les centres de collecte dans les quartiers pauvres de la ville sont restés pratiquement déserts. Les photographies prises dans le reste du pays apportent la preuve que la participation était pratiquement nulle partout. Dans les quartiers riches et ceux de la classe moyenne, on a rapporté plus d’une fois la pénurie de formulaires pour la pétition. Mais ceci est d » essentiellement  une mauvaise planification. En effet, le CNE n’a distribué de formulaires que pour 66% de l’électorat, dans toutes les circonscriptions électorales, qu’elles soient chavistes ou non. Dès lors, dans les quartiers moins populeux de la classe moyenne ou privilégiée, où on comprend aisément que plus de 66% de la population est anti-Chávez, le stock de formulaires s’est épuisé. [1]

Le problème avec des chiffres aussi divergents, c’est qu’ils alimentent le même mythe des deux côtés de la scène politique du pays : que chacun a le soutien de l’immense majorité des Vénézuéliens. Des conversations avec les représentants des deux camps et la consultation des pages web correspondantes m’ont démontré que chacun est convaincu d’avoir infligé une large défaite  l’autre. Et cette conviction a suscité une sorte d’euphorie dans les deux camps. Assez bizarrement, personne ne semble se rendre compte qu’en face, on dit et ressent presque exactement la même chose. Au lieu de cela, les partisans de chacun des deux bords sont convaincus que les autres sont démoralisés.

Cette certitude, des chavistes et anti-chavistes, d’avoir battu l’autre bord ne présage rien de bon pour l’avenir immédiat du pays. Le dernier mot appartient au Conseil national électoral (CNE) qui a la responsabilité d’annoncer, après vérification, le nombre exact de signatures collectées pour solliciter un référendum révocatoire du président. Cependant, si chacun des deux camps est convaincu d’être le vainqueur, avant que les résultats officiels ne soient proclamés, il est évident que le camp des perdants risque d’être extrêmement déçu et d’affirmer que la seule raison de sa défaite est qu’on l’a frauduleusement privé de la victoire.
Vu les dénonciations de fraude [2] et la tendance des deux camps  exagérer, il est plus que probable que le résultat de la pétition tourne aux alentours du chiffre requis,  savoir 2,4 millions de signatures. Autrement dit, l’opposition aura vraisemblablement  peine atteint son objectif ou l’aura manqué de peu.

Le plus grand danger pour le pays,  court terme, serait la défaite de l’opposition et donc l’impossibilité de convoquer un référendum auquel elle aspire si intensément. Si elle échoue, elle ne manquera pas de protester et ses éléments les plus radicaux lanceront une nouvelle campagne de déstabilisation, dans l’espoir d’inciter le gouvernement  réprimer, d’attirer l’attention internationale sur de soi-disant violations des droits humains et, partant, de provoquer la chute du gouvernement par une situation ingouvernable et la pression internationale combinées. Il semble donc préférable, au nom de la stabilité  court terme, que Chávez aille  un référendum révocatoire de son mandat. Ce processus serait bien plus transparent et définitif qu’une pétition mal organisée et sans transparence.

€ long terme, en revanche, un référendum ne va pas résoudre les problèmes fondamentaux du pays. Et il m’apparaît évident que l’opposition est bien moins capable de les résoudre que le gouvernement de Chávez. Malheureusement, et pour Chávez et pour l’avenir du pays, il est plus facile de dire  quoi on s’oppose. Il est donc possible que Chávez perde s’il est soumis  un simple vote pour ou contre, alors qu’il gagnerait une élection face  plusieurs candidats présidentiels (voire même un seul). La grande question est donc de savoir si Chávez pourrait poser  nouveau sa candidature s’il perdait un référendum. La Cour suprême du pays devrait bientôt se prononcer  ce sujet. Tant qu’il n’y aura pas de décision, de la part du CNE quant au référendum, et de la Cour suprême quant  la candidature de Chávez s’il perd le référendum, il serait plus sain pour l’avenir du pays que les deux camps baissent un peu le ton et calment leur triomphalisme.

Dans la deuxième partie de cette analyse, j’aborderai les sujets suivants :

Pour que les deux camps baissent un peu le ton, il serait bon qu’ils se rendent compte que le monde est plus complexe que ce qu’il ont tendance  le présenter. Cela implique, avant toute chose, d’abandonner cette idée qu’ils ont le soutien de l’immense majorité de la population. Pour ce faire, les chavistes et les anti-chavistes doivent comprendre que cette conviction de soutien majoritaire se fonde sur des suppositions erronées.

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PS : pour un exemple (en anglais) de ce triomphalisme anti-chaviste dont je parle dans cet article, consultez le blogue de Francisco Toro : http://caracaschronicles.blogspot.com/.

Notes :

Source : Venezuelanalysis.com (www.venezuelanalysis.com), 3 décembre 2003.

Traduction : Gil Lahout, pour le RISAL.

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