Cuzco : splendeur et misèreC’est la nuit. Une petite fille chante des valses d’une voix plaintive, puis demande l’aumône. Nous sommes dans une pizzeria de la rue Procuradores, à quelques mètres de la Plaza de Armas de Cuzco. La petite fille part sous la pluie poursuivre son périple dans d’autres restaurants, escortée par un individu à l’air peu engageant.
Dans d’autres villes, aucun restaurant n’accepterait de participer à cette forme pathétique d’exploitation, pour des raisons morales ou par simple bon goà »t. Pourtant, le tourisme permet quelquefois de révéler le meilleur et le pire d’une société. On ne peut nier qu’il produise de la richesse..., mais là où il existe des différences économiques notables, il finirait plutôt par les creuser encore plus.
La cherté de la vie pourrait faire croire que le département de Cuzco est une région opulente : dans la Vallée sacrée, une nuit d’hôtel coà »te plus de 100 dollars ; l’entrée du nouveau Musée de l’Art précolombien est à 25 sols ; se rendre à Machu Picchu depuis Aguas Calientes, le prix du voyage obligatoire en minibus inclus, coà »te 29 dollars à un étranger, 19 à un Péruvien. Si l’on compte que Machu Picchu reçoit plus de 200.000 visiteurs par an, en majorité des étrangers, on comprendra qu’il est question de millions de dollars.
Il conviendrait de s’interroger sur l’usage de tout cet argent, compte tenu que la pauvreté dans le département de Cuzco atteint des degrés beaucoup plus spectaculaires que dans des départements moins touristiques. Par exemple, l’espérance de vie d’un habitant du Cuzco est parmi les plus basses du Pérou (60 ans). Comment donc sont administrés les revenus de Machu Picchu et les impôts payés par les hôtels, les restaurants et les agences de voyages ? Voilà bien une véritable énigme, mais le fait est que cet argent est très mal réparti : alors qu’on a prévu pour l’année prochaine de construire en priorité des tribunes de luxe dans le Stade Garcilaso, Huancavelica, pour ne citer qu’elle, connaît l’une des mortalités infantiles les plus élevées.
A cause de la misère, nombre de paysans vont jusqu’à violer la loi et risquer leur santé pour se procurer de l’argent. Lors des dernières élections municipales, plusieurs candidats à la mairie de Machu Picchu payèrent beaucoup de gens pour qu’ils s’inscrivent comme habitants du district et leur apportent ainsi leurs voix. Plus chocant encore, un chercheur en médecine révèle que le nombre de mères âgées de quarante ou cinquante ans s’est accru suite à l’aide alimentaire accordée aux femmes enceintes par le Ministère de la Santé.
La coexistence du tourisme et du dénuement se manifeste avec une éloquence dramatique sur le fameux Chemin inca que tant de visiteurs étrangers veulent connaître. Ce qu’on ignore le plus souvent, c’est que l’expédition impose de former pendant trois ou quatre jours un cortège de paysans courbés sous le poids des bagages, bouteilles de gaz, tentes et cuisinières. La loi n° 27607 a fixé un salaire minimum et d’autres conditions de travail, mais très souvent elle n’est pas respectée. Les porteurs n’ont pas la nourriture, les chaussures et les vêtements convenables, on leur interdit fréquemment de parler aux touristes, et naturellement ces pauvres gens ne pénètrent même pas dans les ruines (alors que c’est gratuit pour les habitants du Cuzco). Très souvent, cet effort physique brutal entraîne des lésions de la colonne vertébrale pour le restant de leurs jours. Et il ne peut en être autrement, car on ne peut pas emprunter seul le Chemin inca, mais il faut en passer par une agence de voyage qui à son tour recrutera les porteurs.
S’il existait une autorité publique sérieuse et capable de sentiment, les paysans pourrait être traités avec dignité, mais c’est précisément son absence que le visiteur constate invariablement. Quant à ceux qui ne font pas le Chemin inca, le voyage de Machu Picchu peut lui aussi les mettre face à une dure réalité. Les trains de Peru Rail coà »tent 60, 90 et 360 dollars aux étrangers, mais il existe pour les Péruviens des trains à 30 sols. Alors que les premiers se plaignent de la discrimination, ceux qui empruntent le train des Péruviens au retour de Machu Picchu vivent en général l’expérience de l’entassement, beaucoup de passagers devant voyager debout ou assis dans les couloirs (en tenant leur billet à la main). Récemment, le seul moyen de respirer que trouvèrent les passagers fut de briser les fenêtres, si bien que le train arriva à Cuzco passé une heure du matin (avec trois heures de retard sur l’horaire). "On ne peut rien faire, c’est une entreprise privée", répondirent les policiers aux réclamations des passagers.
Au-delà du manque de scrupules d’une entreprise ou d’une agence de tourisme, la cause principale de cette situation vient de ce que l’État néglige ses responsabilités : garantir la gestion efficace des revenus qu’il perçoit, empêcher l’exploitation des enfants et des adultes, promouvoir un transport public décent pour tous, Péruviens et étrangers.
La faiblesse de l’État finit même par affecter le patrimoine historique, comme cela s’est produit il y a quelques années avec le Intihuatana, le cadran solaire de Machu Picchu. Plusieurs hôtels ont démoli ou altéré des murs incas de grande valeur sans la moindre autorisation. A San Blas se succèdent les constructions sans permis qui altèrent l’aspect monumental du quartier, tandis que la municipalité et l’INC semblent avoir les mains liées par des actions de secours ou par des mécanismes de contrôle insuffisants.
Par où commencer à rétablir cette situation ? Il s’agit essentiellement d’assumer avec sérieux la tâche du gouvernement local et régional, en donnant la priorité à la situation des plus vulnérables, de ceux qui sont méprisés dès leur naissance parce qu’ils vivent à la campagne, qu’ils ne parlent pas l’espagnol, ou qu’ils sont handicapés, etc.
Le contraste brutal entre un passé majestueux et un présent honteux saute aux yeux du touriste, fà »t-il le plus distrait. Si l’on ne brise pas l’indifférence face à toute cette souffrance, la région s’expose tôt ou tard à de très graves explosions sociales (comme les récentes attaques contre le train des étrangers) ou à la recrudescence de la délinquence. A la différence des autres département pauvres, le Cuzco dispose de ressources qui, si elles étaient bien administrées, pourraient améliorer la vie de tous ses habitants.
Source : La Insignia (www.lainsignia.org), novembre 2003
Traduction : Hapifil, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).