Soulèvement en Bolivie
Refuser, résister et se révolter
par Eric Leeuwerck
Article publié le 17 février 2003

Témoignage et compilation d’informations sur les événements secouant ànouveau le petit pays andin.

Depuis maintenant 4 mois, c’est Gonzalo Sanchez de Lozada qui est le président de la République de Bolivie.
Grand défenseur du néolibéralisme et avec son agaçant accent américain, il protagonise la vente des entreprises nationales et la perte de l’économie nationale, il est aussi l’instigateur de la "loi des Hydrocarbures" qui permet de vendre les réserves naturelles du sous-sol bolivien récemment découvertes àun prix dérisoire.

Ils se situe dans la lignée de politiques néolibérales : vente du gaz aux Etats-Unis, fortes répressions des dernières protestations des cultivateurs de la feuille de coca (Cocaleros), des maîtres d’école, des pensionnés, etc. avec plus de 15 morts, et suite àune visite de représentants du Fond Monétaire International (FMI) Goni impose une des restrictions les plus impopulaires : l’"Impuestazo", soit un impôt de deux fois le salaire minimum sur tous les salaires du pays, soit 440 Bolivianos (1$US vaut 7.56 Bs).

Le gouvernement ayant l’habitude de voir les partis politique d’opposition et leurs leaders courber l’échine pour en arriver aux négociations lorsque les conflits deviennent décisifs, le principe d’autorité préconisé par le Ministre de Gouvernement Sanchéz Berzaïn a fonctionné jusqu’àprésent. Mais ce ne sont pas les leaders qui ont pris la parole aux négociations, mais l’ensemble d’un peuple qui s’est soulevé, loin des divergences politiques et exprimant son malaise et sa rage, derrière la mutinerie armée de la police.

Chronologie de trois journées sanglantes et de deuil

"Ce qui vient de se passer est une manifestation très représentative de l’érosion de l’autorité étatique, dans un simulacre de gouvernement démocratique"

Vers dix heures du matin, le 12 février 2003, les étudiants du collège Ayacucho de La Paz descendent dans les rues pour protester contre le licenciement injuste du directeur de leur collège pour des raisons politiques.
Après être passés par les rues principales du centre de la ville, les collégiens se dirigent d’un pas décidé vers la Place Murillo, où se trouve le Palais Présidentiel et le Président lui-même. Ils seront accueillis par la Police Militaire qui garde les lieux àcoups de gaz lacrymogène. La police n’intervient pas car elle s’est mutinée la veille en protestation contre l’"Impuestazo". Les policiers sont en effet parmis les salaires les plus bas du pays, ils seront directement touchés par cette mesure dictée par le FMI.
Les collégiens, àcoup de pierres lancées font reculer les effectifs militaires qui vont se réfugier dans le Palais Présidentiel, ce qui laisse la voie libre aux jeunes pour envahir la Place Murillo, ils s’arment ànouveau de pierres et défoncent les vitres du bâtiment, jusqu’àce que la police Militaire, àtravers les vitres brisées lance quelques gaz lacrymogènes dispersant la foule.

À l’autre bout de la place, des manifestants civils se sont positionnés pour protester contre la mesure du gouvernement, derrière eux, plus d’une centaine de policiers arrivent, armés. La police commence àlancer des gaz lacrymogènes en direction du Palais du Président, les effectifs militaires sortent pour riposter et les civils sont pris au milieu d’une incroyable fusillade qui a duré 15 minutes, il est maintenant un peu plus de treize heures. La place a été reconvertie en un véritable champ de bataille, d’abord les pierres des collégiens, ensuite les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc ont laissé place aux balles réelles, les francs tireurs ont pris position sur le toit du Palais Présidentiel, cachés derrière le blason national. Profitant de cette trêve, le ministre de la Défense tente de dialoguer avec les policiers, le Ministre de la République Sanchéz Berzaïn donne une conférence de presse dans le Palais : "Tout va bientôt rentrer dans l’ordre", mais les journalistes sont peu convaincus et ont même l’impression que la situation est en train de s’aggraver, car dehors sur la place, les détonations de gaz et le bruit des rafles de mitraillettesse se font entendre ànouveau, les affrontements ont repris de plus belle, le pouvoir en place est sérieusement menacé.

Aussi bien les policiers que les soldats sont jeunes, très jeunes...Une grande partie des militaires sont au collège en train d’effectuer leur service militaire... Triste combat fratricide, la majorité des militaires ne comprend pas ce qui se passe, ils obéissent simplement aux ordres et défendent surtout leur vie, mais au nom de quoi ? D’une dérisoire patrie en lambeaux, vendue.

Les combats s’intensifient, entre les deux bandes armées ; des civils, venus par curiosité, tentent de s’intercaler mais surtout viennent appuyer les policiers, ils mettent le feux àdivers endroits pour dissiper les gaz, certains se font blesser et même tuer, ce sont les policiersqui souffrent le plus de pertes, les ambulances tentent de se frayer un chemin au sein de la foule agglutinée, les franc-tireurs font des ravages, une vendeuse de boisson tente de distribuer de l’eau aux policiers, lesjournalistes et photographes risquent leur vie.

À 16:20, on compte déjà8 morts, en majorité des policiers, et le Président Goni se décide àdonner un discours, il est blême, il parle d’un air automatique : "Je suis très attristé de voir comment s’affrontent les frères boliviens membres des institutions fondamentales de notre histoire et de notre République. Ce n’est plus possible, cela doit cesser, c’est pour cela que j’ai pris la décision de retirer le projet de Budget 2003 que j’ai envoyé au Congrès pour son approbation, que Dieu sauve la Bolivie"

Et l’"Impuestazo" est dérouté... Certains crient àun échec du néolibéralisme... C’est une victoire, oui, mais le néolibéralisme est toujours là, et le Président est toujours au pouvoir.

Ce discours pathétique et précairement enregistré ne suffira pas àfaire cesser les affrontements et la colère populaire, on en arrivera àla fin de la journée à16 morts et plus de 75 blessés. Le Président reprendra l’antenne, entouré cette fois des plus hauts dirigeants de la police et de l’armée pour ordonner le retrait des deux forces : "Je vous en conjure ...", ce qui sera fait, mais avec retard. Le général de la police couvre, en pleurs, le corps de deux policiers morts avec le veston de son uniforme, il menace de renoncer àses fonctions, traumatisé et sous le choc, il ne comprend rien àce qui s’est passé.

À 17:00, le ministère du travail est attaqué par la population et incendié, contrairement àce que prétendent les médias, ce ne furent pas des pillages, mais une attaque sans précédents contre les représentations de l’Etat ; à17:45 c’est au tour du grand bâtiment de la Vice-Présidence d’être attaqué et incendié, le Fast-Food Burger King sera aussi attaqué vers 18:00, mais, quinze minutes plus tard, la Police Militaire tire dans la foule, toujours appuyée par les franc-tireurs. La nuit commence àtomber, les attaques s’étendent àla ville de El Alto, qui est contiguë Ã La Paz et beaucoup plus pauvre. Les habitants s’en prennent directement àla Mairie de El Alto, qui sera entièrement détruite par les flammes, elle a brà»lé durant 24 heures. Les centres commerciaux et les commerces commencent àêtre eux-aussi la cible des attaques, certains seront entièrement détruits et saccagés, suite àces actes de réappropriation. A 21:00 ce sera au tour du ministère du Développement durable d’être ravagé par les flammes. A 21:45, ce sera la "Cervecería Nacional de Bolivia", la fabrique de bière "bolivienne", aux mains du géant hollandais Heineken qui sera attaquée. Une partie de la prison San Pedro de la ville est toujours en flamme.

Les petits commerçant commencent às’organiser, dressent des fils barbelé dans les rues et autour de leurs magasins et se munissent de bâtons et parfois d’armes àfeu... C’est un véritables chaos.

La révolte s’est également étendue àtout le pays, dans le villes principales comme Santa Cruz, Sucre, Tarija, Cochabamba. Les blocages de routes se mettent en place au Chapare. La COB (Central Obrera Boliviana), le plus important syndicat de Bolivie décrète une grève de 24 heures et une grande marche le lendemain sur La Paz, le gouvernement décrète lui l’arrêt des activités pour le lendemain, les policiers et militaires s’offrent une trêve nocturne et le dialogue commence.

Mais la nuit ne fait que commencer... Les attaques sont multiples, des centaines de jeunes sont dans les rues, les fils de rien peuvent enfin casser le mur que les sépare du monde des riches, et se réapproprient ce qu’ils veulent. Nuit de rage, d’euphorie. À El Alto, les papiers du cadastre sont détruits, "Aguas de Illimani" (Service de distribution des eaux), "Elecropaz" (Électricité), les péages de l’autoroute, les hangars de la douane et des banques sont tous détruits...

Trois chaînes de télévision, RTP, Bolivisión et Canal 7 n’émettent plus aucune émissions pour cause de sécurité, des petits groupes de policiers se constituent pour tenter de contrôler ce chaos.

Un gamin de pas plus de 10 ans vient vers nous et nous dit en regardant le bâtiment du ministère de Développement durable brà»ler : Les drapeaux sont toujours là ! Ce ne sera plus pour longtemps !

Le jeudi 13 février, on comptera 17 morts supplémentaires et plus de 40 blessés.

Alors que vers 10:00 se rassemble le cortège de la COB, des tanks prennent place aux alentours de la Place Murillo, un hélicoptère survole la ville de La Paz et dépose des hommes sur les points les plus élevés de la ville, "Ce sont des francs-tireurs" disent les rumeurs... Un nombre important de secteurs est réuni, la revendication de la marche est claire : démission de Goni. Les députés d’opposition se sont introduit au sein de la protestation, taiseux jusqu’àprésent et maintenant opportunistes pour demander la démission du président.

Le but de la manifestation est d’entrer àla Place Murillo mais elle est déjàréprimée dès son départ. La marche se divise pour arriver àson but. La Cour Suprême est attaquée ainsi que le ministère de la Justice, des voitures en flamme jonchent les rues. À l’arrivée de la Place Murillo, les manifestants sont la cible des balles des effectifs de la Police Militaire, il y aura 8 mort àLa Paz. Il y a eu au moins 7 franc-tireurs placés par les hélicoptères, ils tueront notamment une jeune infirmière de 24 ans et un médecin, tous deux sur les lieux des affrontements avec un gilet de la croix-rouge...

On parle ici àjuste titre de la caste des « Sans-Consciences  », ces franc-tireurs, au gouvernement, personne ne sait d’où ils viennent, on nie même leur existence malgré les évidences, tout va bien.

À El Alto, la violence n’est pas moindre : l’hélicoptère des francs-tireurs est aussi passé, et les tanks sont également présents. Des attaques contre Coca-Cola s’organisent, mais Pepsi, juste àcôté reste intact… Coca-cola a des capitaux chiliens, disent les assaillants, on n’attaquera pas Pepsi car la majorité de ses fonds sont boliviens. Cette attaque sera soldée par un mort, une balle dans la nuque. Il y aura 7 autres tués àEl Alto.

Le fameux hélicoptère repassera vers 17 :00, apparemment pour reprendre les hommes laissés pour effectuer leur mission.

Le vendredi 14, le gouvernement, acculé de toutes parts, joue une autre carte de manipulation médiatique, il prétend, impacts de balles àl’appui, que l’on aurait tenté d’assassiner le Président, pour effectuer un coup d’Etat. La population demande des preuves, et voilàque les intéressés montrent des impacts de balles dans la salle où se trouvait le Président lors des affrontements, et ce serait l’Å“uvre d’un franc-tireur… La police aussi aurait-elle placé des franc-tireurs ?
Certains médias officiels le prétendent, mais la police est venu protester contre l’ « Impuestazo ». Peut-être que dans la situation d’affrontement ils ont la possibilité de prendre le Palais Présidentiel, mais le coup d’Etat n’était pas l’objectif initial. Beaucoup d’éléments tendent àmontrer que les balles trouvées dans le cabinet du Président ont été tirées après les affrontements.
Tout le monde est en réalité sceptique.
L’invention du coup d’Etat tenterait de détourner l’attention sur la légitimité du Président au pouvoir… Il s’y accrochera comme un chien àson os.

Un supposé franc-tireur est attrapé, c’est un capitaine des forces armées aériennes. Le gouvernement estime que les preuves contre lui ne sont pas suffisantes pour le prouver… il avait un revolver de gros calibre dans la poche de son pantalon. À sa capture, il a été en tout cas bien tabassé.

Ce vendredi c’est aussi l’enterrement des défunts… 14 civils, 4 militaires et 11 policiers, considérés comme héros populaires. La scène est émouvante, des députés du parti du Président, le MNR (Movimiento Nacionalista Revolucionario) tentent de s’immiscer en preuve de solidarité, ils en seront expulsés sous les injures.

Le gouvernement olivien demande àla OEA (Organisation des Etats Américains) via son Chancelier son aide pour sauver la démocratie… Quelle démocratie ? Démocratie sous une botte de fer, défendue corps et âmes par les militaires.
Sur les murs de la Place Murillo, a été inscrit avec le sang des victimes : « Goni Asesino ».

Les pertes s’estiment à5.563.475 de US $ pour la ville de La Paz, et à3.336.000 $ US pour El Alto, la ville la plus jeune et la plus haute du monde.

Le samedi, tout le monde donne son avis : « J’étais àla Place Murillo, et mon opinion est la suivante… », et compte et recompte les victimes. Le Président croit toujours avoir été victime d’une tentative de coup d’Etat, il est encore sous le choc.
Les médias s’insurgent contre les attaques contre « la propriété privée (ignoble !) et publique (encore plus hypocrite !) », perpétrées par des ivrognes et drogués (authentique !). Même si il y a eu parfois des abus dans le pillage, la majorité des attaques a été effectuée par des personnes saines, aux cris de « Le peuple ne vole pas ». Ils saccageaient les représentations du pouvoir et de ses inégalités pour être ce qu’elles sont, une provocation devant tant de pauvreté.

Les conseils militaires du Pentagone.

Le ministre de la Défense, Freddy Gasser, a rendu visite il y a quelques mois au Pentagone pour débattre du renforcement de l’aide militaire àla Bolivie. On lui a proposé de réduire les effectifs policiers et de renforcer l’armée. La stratégie des francs-tireurs viendrait-elle de làaussi ?

Au sujet de ces personnes, elles sont laissées sur place pour effectuer leur mission, il n’est pas sà»r qu’elles soient en contact avec leurs supérieurs, et une fois leur mission terminée, la grande partie des assassins doit se débrouiller seul pour échapper, mais le contrat du « permis de tuer » est élevé. Le gouvernement déclare officiellement de rien savoir sur l’existence des franc-tireurs et prétend même qu’ils doivent être des groupes de délinquants.

Pourquoi vouloir réduire les effectifs policiers ? La personne qui a pris la tête de la mutinerie, David Vargas Flores, fait partie de la génération des policiers qui a reçu une très bonne intellectualisation et qui a toujours été très critique envers la soumission des supérieurs devant le commandement des politiques. David Vargas est sociologue, il a déclaré ne représenter personne mais être juste le plus ancien et c’est pour cette raison qu’il représente ses subordonnés. La preuve qu’un policier conscient n’est pas utile pour l’Etat.

© COPYLEFT RISBAL 2003.

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