Le Consensus de Washington critiqué
Le Sommet de Monterrey fut aussi un échec pour l’opposition vénézuélienne
par Antonio García Danglades
Article publi le 2 février 2004

Le Sommet de Monterrey n’a pas seulement été un échec pour les ambitions néo-mercantilistes de Washington qui prétendait recueillir le consensus des pays latino-américains autour des questions du terrorisme, de l’immigration et du libre-échange  travers l’ALCA, mais il a également signifié l’implacable défaite pour l’opposition vénézuélienne de son projet droitier, ultra-réactionnaire et pro-yankee, défaite qui la maintient  l’écart des nouveaux scénarios politiques, économiques et sociaux qui prennent corps en Amérique Latine et aux Caraïbes.

La position progressiste que le Venezuela, le Brésil et l’Argentine ont assumée  Monterrey sur les causes et les caractéristiques de la difficile situation latino-américaine, comme leur conviction que la croissance économique et le développement ne pourront être atteints en suivant la vieille recette néo-libérale, mais grâce  un nouveau modèle économique qui garantisse l’équité, l’inclusion et la justice sociale, ont donné au consensus de Monterrey une forme et un contenu qui prennent le contre-pied des aspirations du président Bush, lequel prétendait faire du sommet la plate-forme de lancement de l’ALCA et de la défense du Plan Colombie comme épicentre de la « lutte contre le terrorisme  ».

Dans ce sens, l’intervention du président Bush  Monterrey a servi  dessiner sa politique extérieure en direction de l’Amérique Latine (12 janvier 2004) :

« (...) développer une croissance économique... un marché libre qui peut aider les gens  sortir de la pauvreté et  promouvoir la classe moyenne... faire le traité de libre-échange des Amériques... créer une culture de transparence qui s’oppose  la corruption... comme au Venezuela, en Haïti ou en Bolivie, demeurer fermes envers les Cubains grâce  notre exemple démocratique... montrer au monde une société libre et un marché libre...  »

Cette politique est pleinement partagée par l’opposition vénézuélienne dont le projet « Gouvernement constitutionnel et d’Unité pour la Réconciliation et la Reconstruction nationales, Proposition de Consensus pour des Politiques publiques  » (6 octobre 2003) s’inscrit dans le Consensus de Washington qui cherche  ruiner définitivement les aspirations  l’équité,  l’inclusion et  la justice sociale de la société latino-américaine d’aujourd’hui.

Ce « projet de pays pour la transition  » propose de « remettre en place des mécanismes de concertation tripartite entre les entrepreneurs, les syndicats et les gouvernements  », c’est- -dire de revenir au terrible modèle de Punto Fijo sous la conduite des dirigeants corrompus de Fedecámaras, de la CTV et des anciens partis politiques. De plus, l’opposition vénézuélienne prétend :
- éliminer le contrôle des changes et « adopter un taux de change concurrentiel  »,
- se focaliser sur les dépenses publiques « pour renforcer l’activité productrice  » et l’investissement privé,
- améliorer l’activité concurrentielle,
- corriger les distorsions du marché,
- faire baisser les « co »ts sociaux dans la gestion de la production  »,
- définir l’‰tat comme une entité qui « planifie et facilite la réalisation de politiques publiques décentralisées via le secteur privé  »,
- et financer les PME exclusivement par l’intermédiaire des banques commerciales, en fonction des intérêts nord-américains et des prescriptions du FMI et de la Banque mondiale.

De la même manière, ce projet néo-libéral envisage de réformer la Loi des Terres et de déterminer « en fonction de l’efficacité et des besoins  » ce que le Venezuela doit produire.

En ce qui concerne l’éducation et la sécurité sociale, l’opposition privilégie l’initiative privée en proposant :

- de décentraliser le système éducatif et de « donner la plus grande autonomie possible aux écoles et lycées  »,
- d’évaluer le projet des ‰coles bolivariennes pour « changer ce qui doit l’être  »,
- et de mettre en “uvre un système de sécurité sociale « sans éliminer les options de paiements individuels de capitalisation des pensions ou de la santé  ».

A ce projet, on doit aussi ajouter la récente campagne contre les programmes d’alphabétisation et d’assistance médicale intégrale qui cherchent  solder l’énorme dette sociale de l’‰tat envers la société vénézuélienne.

Cependant, c’est sur la question des aspects géostratégiques de l’‰tat que l’opposition présente les plus grandes affinités avec la politique néo-mercantiliste de l’administration Bush. Ainsi, le projet inclut :
- l’élaboration d’une nouvelle doctrine militaire « adaptée aux besoins réels du pays  » et qui sépare les forces armées nationales de la société civile,
- le rétablissement de « relations solides et de confiance avec des alliés naturels et favorables  », ce qui implique de resserrer les liens de dépendance avec les Etats-Unis et les organismes multilatéraux comme le FMI et la Banque mondiale,
- l’abandon de la solidarité réciproque avec Cuba
- et la recherche de la meilleure manière d’ « insérer le Venezuela dans l’économie internationale  ».

De même, l’opposition propose de changer l’orientation de la politique pétrolière et de la fonder exclusivement sur les forces du marché conformément aux exigences de l’administration Bush. Ainsi, l’opposition prétend :
- éliminer la politique des prix et la remplacer par la surproduction pétrolière qui fera baisser le prix du baril,
- exiger de l’OPEP des stratégies qui favorisent ce type de politiques et « qu’elle réaligne sur le marché sa capacité de production  »,
- réinjecter les profits dans la production au lieu de les investir dans le social et « les utiliser comme variable dans les mécanismes d’attribution des zones d’exploitation et d’exploration aux investisseurs privés  »,
- réintégrer les travailleurs putschistes licenciés de PDVSA,
- et « séparer  » l’industrie pétrolière du politique pour qu’elle ne puisse pas être intégrée aux plans de développement national.

Cependant, d’autres vents ont soufflé au Sommet de Monterrey et un critère progressiste s’est imposé, bien différent de celui que prétend appliquer l’opposition dans son « processus de transition  » et en rupture complète avec les recettes néo-libérales anachroniques qui ont plongé la région dans la pauvreté, l’inégalité et l’exclusion les plus extrêmes.

Les premiers signes de divergence sur le Consensus de Washington sont venus du président du Pérou, Alejandro Toledo, qui s’est déclaré en faveur de la « croissance économique équitable  » et d’un « plus grand investissement dans le secteur social  » (13 janvier 2004), et du premier ministre du Canada, Paul Martin, qui a souligné la nécessité de mettre en “uvre des politiques sociales « pour que nous tous, les citoyens, puissions vivre d’une manière équitable  », et de « créer un style social qui inclue la santé et l’éducation, etc. ... en vue d’une société équitable  ». (12 janvier 2004)

A cet égard, le président du Vénézuéla, Hugo Chávez, a approfondi le sujet de la « croissance équitable  », tirant argument du fait que « dans le cadre du modèle néolibéral, il est plus que prouvé que les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes en particulier ne peuvent atteindre cet objectif  ». Ainsi, le président Chávez a proposé d’orienter le débat vers un modèle de développement qui mette « l’économie au service de l’être humain, au service du bien-être et du bien commun... pour produire véritablement une croissance accompagnée de justice sociale  ». (12 janvier 2004)

Le président Lula du Brésil a défendu la même position : il est indispensable de « garantir le développement social de nos nations... le combat contre la faim, la pauvreté et l’exclusion sociale  ». (12 janvier 2004)

« En Amérique Latine, le nombre de personnes en condition d’extrême pauvreté est passé de 48  57 millions ; 26 pour cent de la population vit avec moins de deux dollars par jour ; il y a 19 millions de chômeurs et sur dix nouveaux emplois créés, sept sont informels.. Le manque d’emploi affecte d’une manière particulièrement perverse les femmes, les noirs, les indigènes et les jeunes. Le chômage et la misère ont augmenté de manière exponentielle, avec des effets sociaux et éthiques très graves, parmi lesquels une effroyable désintégration des familles... Plus de 50 millions de personnes, quasiment un tiers de la population brésilienne, ont souffert quotidiennement de l’insécurité alimentaire en 2002  ».

Ainsi, Lula a indiqué que la gravité de la situation en Amérique Latine « n’est pas due aux effets secondaires et aléatoires d’une politique économique prétendument saine et adaptée ; il s’agit, je l’affirme, d’un modèle pervers qui a commis l’erreur de séparer l’économique du social, qui a opposé la stabilité  la croissance, et marqué la rupture entre la responsabilité et la justice... On a conçu la stabilité économique au mépris de la justice sociale... L’expérience historique montre que l’équilibre économique est insoutenable sans l’équilibre social et nous avons pour défi d’articuler l’expansion et l’efficacité productives avec la distribution des revenus, et de conjuguer responsabilité fiscale et croissance soutenable  ».

Pour Lula, « le moment est arrivé de sauvegarder et d’affirmer une fois pour toutes la supériorité de l’intérêt collectif et du bien public dans les Amériques  » ; et il propose  cet effet de « travailler sur la base d’un nouveau concept de développement où la distribution des revenus ne soit pas une simple conséquence de la croissance, mais son levier fondamental  ».

Ce « nouveau concept de développement  » que Lula propose pour l’Amérique Latine a reçu l’accord du président argentin, Néstor Kirchner, qui a mis en évidence la nécessité de disposer d’ « un nouveau paradigme de développement inclusif, équitable  » (13 janvier 2004), et dans le même temps critiqué durement le modèle néo-libéral impulsé par la Maison Blanche.

« Nous devons comprendre que les principes qui ont été strictement défendus dans les années 90, de l’ouverture financière sans discrimination et la disparition de l’‰tat jusqu’aux privatisations, sont ceux qui ont conforté un modèle d’injustice, de concentration économique, de faillite de nos économies, accentuant jusqu’ la dernière extrémité la distribution injuste des revenus, l’exclusion et la corruption dans nos nations  ».

Pour Kirchner, « il faut intérioriser un nouveau paradigme qui, en reconnaissant qu’il n’existe pas de développement soutenu sans équité, évalue autrement la réalisation des objectifs fiscaux et économiques... Il s’agit d’augmenter la production, l’investissement, et par conséquent la création de la richesse, et d’aider  mieux distribuer la richesse créée  ».

Il est clair que pour Kirchner, comme pour Chávez et Lula, le modèle néo-libéral a mené la région  la pauvreté, l’inégalité et l’exclusion les plus extrêmes, c’est pourquoi, comme l’a déclaré le président argentin, « il est inacceptable, du point de vue rationnel le plus objectif, de s’obstiner sur des recettes qui ont échoué  ». Ainsi, Kirchner a clairement déclaré « qu’aucun Accord de libre-échange des Amériques (ALCA) ne servira  rien. Signer un accord ne conduira ni facilement ni directement  la prospérité  ». Et c’est précisément la raison pour laquelle le Venezuela a signé la « Déclaration de Nuevo León  » (13 janvier 2004) en émettant des réserves sur le paragraphe relatif  l’ALCA « pour des raisons de principe et des différences profondes au sujet du concept et de la philosophie contenus dans le modèle proposé, ainsi que pour le traitement réservé aux sujets spécifiques et aux délais fixés  ». [1]

S’il est bien certain que pour l’économique et le social, le Sommet de Monterrey ne se traduira pas par des progrès pour l’Amérique Latine, pour le politique il signifie le point d’inflexion  partir duquel les pays progressistes de la région ont pris leurs distances par rapport aux vieilles recettes néo-libérales et au modèle néo-mercantiliste auquel aspire Washington. Ils ont promulgué et défendu une nouvelle proposition de développement, proposition démocratique, participative, intégrationniste et solidaire qui laissera isolée l’opposition vénézuélienne en même temps qu’elle marquera de manière définitive le destin de notre Amérique.

Notes :

[1A lire : la "Déclaration de Nuevo León" en français : http://www.ftaa-alca.org/Ministerials/NLeon_f.asp.

Source : Aporrea.org.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

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