Au coeur de la violence en Colombie
Interview d’un assassin
par Jason P. Howe
Article publi le 19 février 2004

L’interview qui suit a été effectuée en juillet 2003 dans le sud de la Colombie. La personne interviewée, que j’ai appelée Lorena, a demandé que le lieu exact où elle vit et sa véritable identité ne soient pas révélés. Lorena, 23 ans, vit avec sa fille de 4 ans dans la région colombienne d’Amazonas. Elle a appartenu au groupe paramilitaire de droite, les Autodéfense unies de Colombie (AUC), pendant deux ans et demi. Les AUC contrôle la ville où elle habite et plusieurs villages de la zone. La plupart des autres villes et villages de la région sont contrôlés depuis plusieurs dizaines d’années par les Forces armées révolutionnaires de Colombie. (FARC)

Les paramilitaires se sont déplacés vers le sud, dans la région de Lorena,  la fin des années 1990, décidés  s’emparer du territoire contrôlé par les rebelles - en particulier des zones de production de la coca d’une grande valeur.

Vers la fin de 2001, après avoir perpétré plusieurs massacres, les paramilitaires ont imposé une présence visible dans de nombreuses villes de toute la région. L’Armée colombienne, appuyée par les Etats-Unis, a agi de connivence avec les paramilitaires durant cette offensive. En 2001, les paramilitaires ont également modifié leur tactique. A la place des massacres  grande échelle, ils ont commencé  assassiner sélectivement des gens dont les noms apparaissaient sur des listes noires souvent fournies par des rebelles déserteurs ou par les renseignements de l’Armée. Le leader des AUC, Carlos Castaño, a conçu cette nouvelle stratégie pour éviter la publicité négative produite par les massacres. C’est ce changement tactique qui a fait du soldat paramilitaire Lorena un assassin.

Pendant ce temps, les paysans locaux et les citadins continuent de vivre au milieu de la violence. En se tournant vers la seule opportunité économique viable de la région - la culture de la coca - la population rurale de la Colombie du sud s’est retrouvée de fait davantage impliquée dans le conflit. Les résidents locaux pris dans les feux croisés ont peu de choix : supporter la violence, fuir la violence ou s’engager dans la violence. Dans une région où le respect ne se gagne que sous la menace d’une arme, les rebelles et les paramilitaires gonflent leurs rangs avec des jeunes gens comme Lorena, impatients de subvenir  leurs propres besoins et de se donner du pouvoir. Beaucoup de ces jeunes gens ont passé leur vie entière au milieu d’un conflit dont la principale victime a été la population civile. Lorena est un exemple tragique et extrême de la façon dont la violence systémique perpétrée par l’Armée colombienne, les paramilitaires et les guérilleros a un effet négatif sur la jeunesse rurale.

Combien d’années avez-vous passées avec les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) ?

Deux ans et demi. Je connais les AUC depuis leur arrivée dans la zone, mais je n’ai travaillé avec elles que pendant deux ans et demi.

Pourquoi les AUC se battent-elles ?

Plus que tout, c’est pour l’argent que l’on se bat, et l’argent vient de la coca. Le groupe qui a le plus d’argent et le plus d’hommes est le plus fort. Les AUC sont financées par la coca, et c’est la même chose pour les FARC. Par conséquent, on se bat pour s’emparer des villes et pour contrôler les gens et l’argent. Il y a beaucoup de combats et beaucoup de morts. C’est la raison - la coca et l’argent.

Pourquoi travaillez-vous avec les AUC et non avec les FARC ?

Je ne sais pas. Je crois que j’aime bien les AUC, et puis les FARC vivent surtout dans la jungle, bien qu’il y ait beaucoup de femmes du côté des FARC. Mais la vie des guérilleros est plus difficile. Elle est plus difficile parce qu’ils ne peuvent pas venir dans les villages ; ils doivent rester dans les montagnes. L’Armée et les AUC sont toujours après eux.

Si les FARC étaient plus fortes et que la vie en son sein était plus facile, vous battriez-vous pour elles ?

Si je pouvais faire le contraire ? Je ne sais pas. Les gens n’ont jamais aimé les guérilleros  cause des extorsions.

Est-ce que les paramilitaires combattent le gouvernement ?

Le gouvernement ? Non. Les AUC et l’Armée combattent toutes deux les FARC. Ils disent qu’ils se battent entre eux et qu’il y a eu des accrochages, mais seulement lorsque les troupes se perdent. Mais d’habitude nous coordonnons nos actions parce que nous défendons la même cause.

Est-ce que les AUC reçoivent des informations ou de l’aide de l’Armée ?

Oui. Selon l’endroit où l’on combat, on reçoit de l’assistance. Ils envoient des hélicoptères, mais seulement de temps en temps.

Comment avez-vous pris contact avec les AUC la première fois ?

Ils sont arrivés en grand nombre par la rivière. Au premier abord, les gens avaient peur parce qu’ils pensaient que les paramilitaires étaient venus pour tuer tout le monde. Mais ensuite je me suis liée d’amitié avec certains des gars. Ils parlaient très bien, ils nous ont bien traités, et ils étaient très fiers. Je suis devenue ensuite amie du commandant. Ils avaient besoin de la collaboration des gens des villages, alors je leur ai dit qui était guérillero et qui ne l’était pas, et d’autres choses. Donc, quand j’ai rencontré les AUC, j’ai abandonné mes études pour me joindre  elles. Je suis entré dans leur école d’entraînement.

L’école de l’Armée [colombienne] ?

Non, les écoles des AUC sont dirigées par des gens qui ont quitté l’armée ou par des militaires en retraite. C’est dur de s’entraîner comme dans l’armée, et si vous ne subissez pas l’entraînement avec succès, on vous tue. La première chose que vous apprenez, c’est comment manier les armes de 7,62 et de 5,56 mm.

Pourquoi vous êtes-vous engagée dans les AUC ?

Je me suis engagée simplement pour savoir si j’étais capable de tuer quelqu’un. C’est pour cette raison plus que toute autre que je me suis engagée dans les AUC. Je voulais aussi apprendre comment ils vivaient. Vivre et dormir dans la jungle, loin de chez soi... Vous vivez parfois de grands moments... et les gens vous respectent quand vous êtes en tenue de camouflage et que vous avez votre fusil. Alors que quand vous êtes ici [comme civil], il n’y a pas de respect. Mais dans la jungle, ils vous respectent pour ce que vous portez. Ils ont peur de vous parce qu’ils savent que s’ils élèvent la voix contre vous ou qu’ils font quelque chose qui vous déplaît, vous pouvez leur tirer dessus, vous pouvez les tuer ou leur faire des choses comme ça.

Pensez-vous que la peur soit la même chose que le respect ?

Pour les civils ? Oui. Ils ont peur, et en même temps ils vous respectent, parce que nous contrôlons la situation. On distingue tout le monde par son rang. Nous avons des commandants, des financiers et des patrouilleurs.

Dans d’autres sociétés, des gens sont respectés parce qu’ils sont gentils ou généreux, mais ici les gens vous respectent parce que vous avez une arme plus grosse. Croyez-vous que ce soit triste ?

Oui, parce qu’ils savent que s’ils offensent une personne qui porte une arme, ils peuvent être tués. Parce que [les paramilitaires] se moquent de tuer quelqu’un, ça ne les gêne pas. Ils ne ressentent pas la douleur des autres. Ils veulent juste du respect. Oui, c’est toujours triste. Comment ça ne pourrait pas être triste ? ‡a fait de la peine. Mais vous êtes vous-même ou vous n’êtes personne, et vous voulez du respect.

Avez-vous été au combat ?

Oui, j’ai été deux fois au combat. Une fois quand [les FARC] ont tué 28 de mes compagnons, y compris une femme, et une autre fois quand ils en ont tué 15. Après ça, j’ai fait une pause. Maintenant, je travaille avec la milice urbaine.

Comment s’est passée la première fois que vous êtes allée au combat ?

J’étais nerveuse, mais mes compagnons m’ont beaucoup soutenue. Ils m’ont dit qu’il fallait se dépêcher d’avancer, qu’il fallait les tuer sinon c’est eux qui nous tueraient. C’est ma vie ou la leur. Nous devons nous défendre. C’est ce qu’on a appris pendant les trois mois  l’école d’entraînement. Ils nous ont bien entraînés.

Est-ce que c’était plus facile la seconde fois que vous êtes allée au combat ?

Pour s »r, la deuxième fois, c’était très facile, je n’avais pas peur, je n’étais pas nerveuse. Avec le temps, vous savez comment vous déplacer. Seulement, vous ne savez pas d’où vient le premier tir. Une fois que vous êtes en position, ça va, vous n’êtes pas nerveuse, vous tirez seulement devant vous.

Et maintenant, de quelle façon travaillez-vous pour les AUC ?

En ce moment, je ne suis pas vraiment engagée. Je ne fais que collaborer. Je suis d’ici, et si je quitte l’organisation, [les AUC] vont me tuer. Je dois parler avec les patrons, et ils m’utilisent quelquefois quand ils ont besoin de tuer quelqu’un ou d’enquêter sur des gens ou qu’on leur amène des gens du village.

Combien de personnes sont tuées dans cette ville ?

En ce moment, il n’y a pas beaucoup de morts, en moyenne trois ou quatre par jours. Mais quand il y a beaucoup de meurtres, il y en a comme cinq ou sept.

Combien de personnes avez-vous tuées ?

En tout, j’ai tué 23 personnes de mes propres mains.

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez tué la première personne ?

Quand j’ai tué la première personne, j’avais peur, j’étais effrayée. J’ai tué la première personne juste pour voir si je pouvais le faire. Mais vous êtes dans l’obligation de tuer. Si vous ne tuez pas, ils vous tuent. C’est pourquoi la première fois ce fut très dur, parce que la personne que j’ai tuée était  genoux et m’implorait de ne pas la tuer. Elle pleurait, elle disait « Ne me tuez pas, j’ai des enfants.  » C’est pourquoi c’était difficile et triste. Si vous ne tuez pas cette personne, quelqu’un d’autre des AUC viendra vous tuer. Alors dans ce cas, vous tuez pour ne pas être tuée. Après le meurtre, vous ne vous arrêtez pas de trembler. Vous ne pouvez pas manger ni parler  personne. J’étais chez moi, mais je continuais d’imaginer la personne implorant de ne pas être tuée. Je me suis refermée sur moi-même, mais avec le temps j’ai tout oublié. Les supérieurs disent toujours : « Ne t’en fais pas, ce n’était que la première fois. Quand tu tueras la deuxième fois, tout ira bien.  » Mais vous continuez  trembler.

Est-ce que la deuxième fois ça a été plus facile ?

La deuxième fois est seulement un peu plus facile, mais comme on dit ici : « Si tu peux en tuer un, tu peux en tuer beaucoup plus.  » Vous devez oublier la peur. Maintenant, je continue  tuer et il ne se passe rien. Je me sens comme d’habitude. Avant on m’obligeait  tuer, on m’envoyait tuer. Mais une fois que j’ai quitté l’organisation, je n’y étais pas obligée. Je ne le fais que pour de l’argent. Maintenant, on me paie pour chaque travail. Avec eux, j’étais payée au mois, je ne faisais pas attention  combien j’en tuais. Mais maintenant, je fais un travail, je suis payée cash. Peu importe quel est le problème. Quand ils me paient et me disent de tuer, c’est ce que je fais.

Donc, la situation réelle c’est que maintenant vous tuez pour du cash.

Oui. Si quelqu’un me donne assez d’argent pour tuer quelqu’un, je le fais. Ce sont surtout des femmes qui paient. Pourquoi ? Parce qu’elles sont jalouses que leur mari voie quelqu’un d’autre.

Comment tuez-vous ?

Je me sers d’un pistolet. Je prends une moto et je vais voir la cible et je leur tire dans la tête, et puis, je m’en vais. Parfois, j’utilise un couteau, mais avec un couteau c’est plus difficile parce que vous avez besoin de plus de force et alors vous avez besoin que d’autres vous aident. Alors, c’est beaucoup plus facile de mettre une balle dans la tête.

Combien d’argent on vous paie ?

Le maximum que je gagne c’est 500 dollars US, mais c’est toujours supérieur  300 dollars.

Avez-vous tué des gens que vous connaissiez ?

Oui, j’en ai connu. C’était avant tout des amis. Mais je l’ai fait parce que les gens qui me donnaient l’ordre de les tuer avaient beaucoup enquêté sur eux.

Vous avez tué vos amis ?

Oui, parce qu’une fois, ils allaient me tuer. On m’a dit de faire attention parce qu’ils travaillaient pour l’autre bord et qu’ils avaient des contacts avec les guérilleros. Et donc, c’était ma vie ou la leur. Alors j’ai demandé la permission de le faire, et [les AUC] me l’ont donnée. [Les AUC] ont fait une enquête, et il s’est avéré que [mes amis] travaillaient pour les guérilleros, alors je les ai tués. C’était très douloureux pour moi [de tuer un ami]. J’étais  l’enterrement et  la veillée. ‡a m’a fait mal de voir sa mère pleurer, sachant que c’était moi la coupable de cette situation. C’était très douloureux. Mais c’est votre vie, et on vous apprend  l’école : d’abord toi, ensuite seulement les autres.

Si quelqu’un de votre famille était avec les guérilleros, est-ce que vous le ou la tueriez ?

Si quelqu’un de ma famille était avec les guérilleros ? Je ne connais pas la réponse. Mais je crois que oui, s’ils étaient capables de tuer, même s’ils sont de la famille. Vous apprenez que rien dans cette vie n’est certain.

Donc la vie d’aucune personne n’est plus importante que la vôtre ?

Ma vie, mes parents, ma fille et ma proche famille sont très importants. Mais la famille éloignée, comme les cousins, les nièces, s’ils étaient de l’autre bord ? Non, parce qu’ils me tueraient.

Qu’est-ce que votre famille dit de votre travail ?

Ma famille, ils me conseillent de ne pas le faire. Ils me demandent si je regrette ce que j’ai fait. Ma mère et mon père ; mais plus ma mère. Elle me donne des tas de conseils parce que ça lui fait de la peine que je sois comme ça. Mais après un moment, je me fâche contre elle et je lui dis que c’est ma vie, que c’est comme ça que je suis et que je resterai.

Pensez-vous que davantage de violence dans ce pays est la solution ? Par exemple, pensez-vous que votre travail aide la situation ?

J’aide des gens, et ces gens n’ont plus de problèmes avec leurs maris. Et dans mon cas, je suis d’accord, parce qu’on me paie. La situation en Colombie est extrême, et la Colombie est un des pays les plus violents. Je ne pense pas qu’on trouvera de solution  cette situation.

Si les mêmes opportunités se représentaient, que feriez-vous ? Avec tout ce que vous savez maintenant, feriez-vous les mêmes choses ?

Peut-être pas. Peut-être que je ne veux pas continuer cette vie. Peut-être que je veux me ranger, mais je ne sais pas. Peut-être oui, peut-être non. Je veux changer de vie. En ce moment, je suis fatiguée, et ça fait mal d’avoir tué autant de gens. Avant, j’y étais obligée, maintenant c’est juste pour de l’argent, et l’argent, c’est tout. Mais j’aimerais partir d’ici et aller ailleurs, avoir un bon travail et faire des progrès. Parce que j’ai atteint le 11e degré, je peux aller  l’université continuer mes études. Je ne sais pas.

Source : Colombia Journal (http://www.colombiajournal.org/), 09-02-04.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info