Les dessous du coup d’√‰tat √©tats-unien en Ha√Įti
par Pierre Dubuc
Article publiť le 3 mars 2004

Pendant que nos m√©dias nous pr√©sentent d’anciens tontons-macoutes comme des √©mules de Che Guevara et les troupes am√©ricaines, fran√ßaises et canadiennes comme des lib√©rateurs, nos √©ditorialistes parlent de ¬« l’africanisation ¬ » de Ha√Įti pour d√©crire le marasme √©conomique total qui √©trangle le pays. Tout cela pue le racisme √ plein nez et transpire le vieux discours colonial sur le ¬« fardeau de l’homme blanc. ¬ »

Dans un dossier magistral, Michel Chossudovsky d√©monte, morceau par morceau, le m√©canisme mis en place par les institutions internationales (FMI et Banque mondiale) et le gouvernement am√©ricain pour d√©stabiliser Ha√Įti, chasser le pr√©sident √©lu Jean-Bertrand Aristide et maintenir le pays comme zone de transit pour le trafic de la drogue entre la Colombie et les √‰tats-Unis.

Le professeur Chossudovsky rappelle le curriculum vitae des leaders des rebelles. Guy Philippe, la nouvelle coqueluche des m√©dias, est un ancien chef de police et un membre des forces arm√©es ha√Įtiennes. Au cours des ann√©es 1990, il a suivi un entra√ģnement prodigu√© par les forces sp√©ciales am√©ricaines en √‰quateur.

Emmanuel ¬« Toto ¬ » Constant et Jodel Chamblain sont deux anciens tontons-macoutes et membres du Front pour l’avancement et le progr√®s en Ha√Įti (FRAPH), un paravent pour les escadrons de la mort qui ont assassin√© des centaines de personnes lors du coup d’√‰tat militaire qui a d√©pos√© Jean-Bertrand Aristide en 1991.

Dans une entrevue √ l’√©mission 60 Minutes du r√©seau am√©ricain CBS, diffus√© en 1995, ¬« Toto ¬ » Constant a reconnu qu’il recevait 700 dollars par mois de la CIA lorsqu’il a cr√©√© le FRAPH.

Le volet civil de l’opposition au pr√©sident Aristide est regroup√© sous l’enseigne de la Plate-forme d√©mocratique. On y retrouve la Convergence d√©mocratique de Evans Paul, l’ancien maire de Port-au-Prince, et le Groupe des 184 organisations de la soci√©t√© civile (G-184).

Ce dernier groupe est dirig√© par Andr√© Apaid, qui est √©galement citoyen am√©ricain. Apaid est propri√©taire des industries Alpha, c’est-√ -dire de sweatshops dans l’industrie textile et la sous-traitance pour des entreprises √©lectroniques am√©ricaines comme IBM, Remington, Honeywell et Sperry/Unisys.

Apaid est le plus gros employeur industriel ha√Įtien. Il exploite plus de 4000 travailleuses et travailleurs √ qui il verse un salaire aussi bas que 68 cents par jour, alors que le salaire minimum officiel est de 1,50$ par jour.

Apaid a soutenu le coup d’√‰tat de 1991 et des liens existent depuis longtemps entre l’opposition civile et militaire, m√™me si les m√©dias ont cherch√© √ les camoufler. L’opposition civile est en bonne partie financ√©e par l’Institut r√©publicain international (IRI), qui re√ßoit beaucoup d’argent des pays de l’Union europ√©enne, et par le National Endowment for Democracy (NED), une organisation am√©ricaine dont c’est un secret de polichinelle qu’elle travaille de concert avec la CIA.

Cr√©√©e en 1983, au moment o√Ļ la CIA √©tait sous le feu des projecteurs pour avoir soudoy√© des politiciens et cr√©√© des organisations-bidons √ travers le monde, le NED a pour objectif, comme le reconna√ģtra Allen Weinstein, responsable de sa mise en op√©ration, ¬« de faire beaucoup de choses qui √©taient faites clandestinement auparavant par la CIA ¬ ». (The Washington Post, 21/09/1991)

Il est de notori√©t√© publique que c’est par le canal du NED que passe le financement des organisations de la ¬« soci√©t√© civile ¬ » qui cherchent √ renverser le pr√©sident Hugo Chavez au Venezuela, comme cela a √©t√© le cas en Yougoslavie lors de la chute de Milosevic.

La gravit√© de la situation √©conomique en Ha√Įti ne peut se comprendre sans tenir compte des politiques impos√©es par le Fonds mon√©taire international (FMI) et la Banque mondiale, explique Michel Chossudovsky, auteur du best-seller "La mondialisation de la pauvret√©", un ouvrage publi√© en huit langues.

Apr√®s le renversement du premier gouvernement Aristide et son programme de mesures progressistes - seulement huit mois apr√®s son arriv√©e au pouvoir en 1990 - c’est un ancien fonctionnaire de la Banque mondiale et ministre des Finances sous Duvalier, Marc Bazin, qui deviendra premier ministre, nomm√© par la junte militaire. Bazin avait √©t√© le candidat de Washington qui sera d√©fait par Aristide lors des √©lections de 1990.

Sous la gouverne de Bazin et de la junte militaire, de 1992 √ 1994, plus de 4 000 civils sont assassin√©s par le FRAPH, 300 000 personnes sont d√©plac√©es √ l’int√©rieur du pays, des milliers d’autres trouvent refuge dans la R√©publique dominicaine voisine et 60 000 s’embarquent dans des navires de fortune pour fuir le pays.

C’est pour pr√©venir une insurrection populaire contre la junte que Washington envoie 20 000 marines et gardiens de la paix en Ha√Įti en 1994, et qu’ils ne quitteront pas avant 1999.

Le retour √ un gouvernement constitutionnel est n√©goci√© en secret avec les cr√©anciers de Ha√Įti avant le retour d’Aristide en octobre 1994 pour la fin de son premier mandat. L’argent neuf avanc√© par la Banque mondiale, le FMI et la Banque inter-am√©ricaine de d√©veloppement ne sert alors qu’√ permettre √ Ha√Įti de rencontrer ses obligations avec ses cr√©anciers √©trangers.

Sous le gouvernement de la junte, le FMI avait exig√© la r√©duction des services de sant√© et d’√©ducation, pr√©textant un ¬« surplus ¬ » d’enseignants et de personnel hospitalier dans un pays o√Ļ de tels services sont quasi inexistants.

Le FMI et la Banque mondiale forc√®rent la lev√©e des barri√®res tarifaires et l’ouverture du march√© local au dumping am√©ricain de produits comme le riz, le sucre et le ma√Įs, ce qui a pour effet de d√©truire l’√©conomie paysanne dans un pays o√Ļ plus de 75% de la population vit de l’agriculture. Ha√Įti devient alors le quatri√®me importateur de riz am√©ricain, apr√®s le Japon, le Mexique et le Canada. Sous la junte, le produit int√©rieur brut a chut√© de 30%.

√€ peine deux semaines avant les √©lections pr√©sidentielles de novembre 2000 - qui vont marquer le retour d’Aristide au pouvoir pour un deuxi√®me mandat - alors que les √‰tats-Unis ont instaur√© un embargo sur l’aide √ Ha√Įti, le gouvernement sortant signe une ’Lettre d’intention’ avec le FMI.

Bien qu’Aristide ait promis de hausser le salaire minimum, de construire des √©coles et mettre en place un programme d’alphab√©tisation, le nouveau gouvernement a les mains li√©es par la Lettre d’intention.

En 2003, le FMI impose un syst√®me de ¬« flexibilit√© du prix de l’essence ¬ » qui provoque en deux mois une hausse de 130% du prix du carburant. Cette mesure entra√ģne une augmentation de 40% des prix √ la consommation. Pour juguler l’inflation, le FMI exige alors un gel des salaires. Le salaire quotidien minimum, qui √©tait de 3 $ en 1994, tombe aussi bas qu’√ 1,50 $. Cette ¬« flexibilit√© du march√© du travail ¬ » devait selon le FMI attirer les investisseurs √©trangers !

La dette ext√©rieure s’emballe et les taux d’int√©r√™t s’envolent. Dans le Nord et l’Est du pays, la hausse du prix du carburant provoque une quasi paralysie des transports et des services publics comme l’√©lectricit√© et l’approvisionnement en eau. Toute ces mesures alimentent la grogne contre le gouvernement Aristide et servent la cause de l’opposition.

En f√©vrier 2003, Washington nomme James Foley comme nouvel ambassadeur en Ha√Įti. En 1999, Foley √©tait l’envoy√© du D√©partement d’√‰tat am√©ricain au Kosovo. Il oeuvra √ rendre ¬« respectable ¬ » l’Arm√©e de lib√©ration du Kosovo, qui √©tait financ√©e par l’argent de la drogue et la CIA, dans le contexte de la pr√©paration de l’intervention am√©ricaine contre le gouvernement de Milosevic.

Dans des √©tudes ant√©rieures, Michel Chossudovsky a d√©montr√© comment le Kosovo a √©t√© transform√© en ¬« narco-d√©mocratie ¬ » sous la protection de l’Otan. La drogue, en provenance de l’Iran et de la Turquie, y transite pour prendre la direction de l’Europe. Aujourd’hui, Chossudovsky se demande si ce n’est pas ce mod√®le que Foley pr√©pare, depuis 1999, pour Ha√Įti.

Alors que l’√©conomie r√©elle de Ha√Įti est en banqueroute, le trafic de la drogue y est florissant. Selon la Drug Enforcement Administration (DEA) am√©ricaine, Ha√Įti demeure ¬« le principal pays pour le transit de la coca√Įne de la Colombie vers les Etats-Unis. ¬ »

La DEA estime que 14% de la coca√Įne qui entre aux Etats-Unis passe par Ha√Įti. Cela repr√©sente des sommes fabuleuses, lorsqu’on sait que le commerce global des narcotiques est √©valu√© annuellement √ 500 milliards $.

Les narco-dollars repr√©sentent aujourd’hui la principale source de devises pour Ha√Įti. Ils servent √ rembourser la dette et les int√©r√™ts de cr√©anciers √©trangers. D’ailleurs, la lib√©ralisation du march√© des √©changes ext√©rieures impos√©e par le FMI sert merveilleusement bien au blanchiment des narco-dollars.

Ha√Įti ne touche qu’un tr√®s faible pourcentage des revenus de cette contrebande. Les principaux b√©n√©ficiaires en sont les interm√©diaires criminels, les agences de renseignement qui prot√®gent ce commerce, de m√™me que les institutions bancaires et financi√®res de Wall Street et d’Europe qui blanchissent cet argent.

Michel Chossudovsky souligne que le contr√īle du march√© de la drogue qui passe par Ha√Įti est particuli√®rement important pour les Etats-Unis qui voient une bonne partie du commerce mondial de la drogue se transiger maintenant en euros plut√īt qu’en dollars, sapant d’autant l’h√©g√©monie du dollar am√©ricain.

La r√©bellion arm√©e et la chute d’Aristide ne sont donc pas des √©v√©nements spontan√©s. Ils ont √©t√© planifi√©s de longue main par les services secrets et le gouvernement am√©ricains. Bien que les membres des gouvernements Pr√©val, et par la suite Aristide, se soient montr√©s complaisants √ l’√©gard du FMI, Washington avait n√©anmoins inscrit Jean-Bertrand Aristide sur sa liste noire.

L’arriv√©e des militaires am√©ricains s’inscrit dans les plans de l’administration Bush pour la militarisation des Cara√Įbes. Elle vise √ s√©curiser les routes du trafic des drogues. Rappelons-nous √©galement que Ha√Įti est situ√©e strat√©giquement entre Cuba et le Venezuela, deux pays o√Ļ la Maison Blanche voudrait bien voir un changement de r√©gime.

Le dossier complet de Michel Chossudovsky dont cet article n’est qu’un bref r√©sum√©, peut √™tre consult√© √ l’adresse Internet suivante : http://globalresearch.ca/articles/CHO402D.html.

Source : L’autjournal (http://www.lautjournal.info/, mars 2004.

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