La presse états-unienne, Haïti et le droit d’intervention
par Norman Solomon
Article publi le 6 mars 2004

Si Mark Twain vivait aujourd’hui plutôt qu’il y a un siècle -  l’époque où il se déclarait « anti-impérialiste  » et proclamait « Je m’oppose  ce qu’on laisse l’aigle poser ses serres sur une autre terre  » - le point de vue du fameux écrivain sortirait largement du cadre des principaux organes de la presse d’information.

Il est rare  notre époque de consacrer beaucoup d’encre ou de temps d’antenne  contester le droit du gouvernement états-unien d’intervenir directement dans d’autres pays. Au lieu de cela, les arguments présentés posent la question de savoir si - ou de quelle manière - il est sage d’agir ainsi dans telle circonstance particulière.

Ce n’est pas seulement une question de bottes qui foulent le sol et de bombes qui tombent du ciel. On voit bien plus souvent une intervention économique des Etats-Unis engendrer une aggravation de la pauvreté que ses actions militaires produire une violence manifeste d’envergure. A l’abri du regard des médias, la politique habituelle de Washington nécessite l’usage de pressions financières pour pénaliser les nations dont les dirigeants déplaisent  l’unique superpuissance mondiale.

En Haïti, l’abominable pauvreté a empiré au cours des premières années du 21e siècle pendant que l’oncle Sam bloquait une assistance qui faisait désespérément défaut.

Un ancien et éminent zélote de la thérapie économique de choc, Jeffrey Sachs, ne manquait pas de perspicacité lorsqu’il écrivait dans l’édition du Financial Times du 1er mars  : « La crise en Haïti est un autre exemple de la manière dont les Etats-Unis manipulent sans vergogne un petit pays pauvre sans que les journalistes cherchent  en connaître la vérité  ». Parmi les réalités qui n’ont pas été mises en lumière : Pendant des années, l’administration Bush a empêché l’aide de parvenir  l’une des nations les plus pauvres de la planète.

« ... Les Etats-Unis ont maintenu l’aide gelée, et l’opposition (en Haïti) son veto sur l’aide internationale  », écrivait Sachs, maintenant professeur d’économie  l’université de Columbia. « Coupée d’un financement bilatéral et multilatéral, l’économie d’Haïti descendit en vrille  ».

Au vu de la faible couverture par la presse états-unienne des questions économiques de cette nature - comme de la faible attention qu’elle a portée  la collusion entre l’administration Bush et les peu recommandables opposants au régime d’Aristide -, on pouvait prédire que les médias approuveraient l’intervention actuelle des Etats-Unis en Haïti.

Les bruyantes chicaneries des rédactions parviennent  peine  compenser une couverture médiatique qui s’est fait attendre. Dans le cas présent, le lendemain du coup d’état que les médias états-uniens ont comme  leur habitude refusé d’appeler un coup d’état, le New York Times a publié  la une un éditorial sur Haïti en date du 1er mars qui tirait surtout d’affaire le régime de Bush en feignant de lui adresser des reproches.

L’administration Bush, disait le Times dans son éditorial, « a trop voulu ignorer la légitimité démocratique, dans le but d’autoriser le chute d’un leader qu’elle n’aimait pas et de qui elle se méfiait.  » L’éditorial reprochait « l’hésitation de M. Bush  », puis continuait : « il est déplorable que le président Bush ait laissé faire  » alors que deux hommes condamnés pour meurtres et un autre accusé de trafic de cocaïne « ont pris le contrôle d’une grande partie d’Haïti  ». La dernière phrase de l’éditorial tempérait le ton critique et faisait référence  « une mauvaise gestion de la crise  ».

Même lorsqu’il se montrait le plus véhément, l’éditorial du Times accusait l’administration Bush d’inaction (« ignorer  »... « hésitation  »... « laissé faire  »... « mauvaise gestion  »), comme si l’essentiel du problème résidait dans une sorte de passivité maladroite - plutôt que dans une propension calculée au mensonge mise au service d’un agenda interventionniste.

Pendant ce temps, toujours le 1er mars, la première page du Times délivrait un article officiel sous couvert de journalisme. Omettant d’indiquer la source d’une brillante et capitale anecdote - tout en livrant la version de Washington des événements de l’histoire immédiate - le journal réputé rapportait qu’Aristide « avait fait docilement demander par un assistant  l’ambassadeur américain en Haïti si sa démission aiderait le pays  ».

Dans l’édition du Times du lendemain, l’article de la première page sur Haïti mentionnait l’affirmation d’Aristide par laquelle il soutenait avoir été renversé par les Etats-Unis. La manchette de cet article : « Les rebelles haïtiens entrent dans la capitale ; l’amertume d’Aristide  ».

Amertume

De telles nouvelles et de tels commentaires témoignent d’une vive déférence envers les décideurs de Washington ; renforçant leurs prérogatives interventionnistes tout en critiquant la mise en “uvre. Une hypothèse implicite est constamment  la base de cette couverture médiatique - le droit d’intervenir. Non pas la sagesse d’intervenir, mais le droit suprême de le faire.

A Port-au-Prince, le 3 mars, un plombier du nom de Raymond Beausejour, chômeur de longue durée, a fait devant un reporter du New York Times un commentaire qui va au fond des choses, au sujet des Marines états-uniens qui patrouillent dans la ville : « La dernière fois qu’ils sont venus, ils n’ont pas fait grand-chose. Ce n’est pas le genre d’aide dont nous avons besoin. Ils devraient nous aider  bâtir des écoles et des cliniques et  obtenir du travail  ».

Il est coutumier de la part des médias d’information d’ignorer les Américains qui s’opposent explicitement aux interventions militaires états-uniennes sur - pour reprendre la phrase de Twain - « une autre terre  ». Les journalistes sont enclins  rejeter ces points de vue en les taxant d’ « isolationnisme  ». Mais le choix ne se situe pas entre les actions musclées et le chantage économique d’une part, et l’indifférence égocentrique de l’autre. Une politique étrangère véritablement humanitaire, offrant une assistance inconditionnelle massive, en nourriture et en médicaments par exemple, est une option qui mérite d’appartenir au discours des médias des Etats-Unis.

Source : Counterpunch (http://www.counterpunch.org/), 04 mars 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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