Les mouvements sociaux et le gouvernement Lula : nouvelles opportunit√©s d’expression mais report des satisfactions
par François Polet , Laurent Delcourt
Article publiť le 15 mars 2004

L’accession de Lula √ la pr√©sidence du Br√©sil a √©t√© v√©cue par des millions de personnes comme un tournant d√©cisif dans la trajectoire du pays. Elle semblait consacrer, pour la premi√®re fois dans l’histoire du sous-continent, la victoire, au plus haut niveau politique, des secteurs populaires sur les √©lites habitu√©es jusque l√ √ monopoliser toutes les sph√®res institutionnelles du pouvoir. Avec l’investiture de Lula, figure charismatique de la gauche br√©silienne, dont la trajectoire et la vie s’identifient √ celles de millions de Br√©siliens, c’√©tait un peu comme si l’ensemble du peuple "ordinaire" gravissait les marches du Planalto, le palais pr√©sidentiel. Apr√®s des dizaines d’ann√©es de mobilisations et de luttes, dans les rues, les usines et les campagnes, le triomphe du candidat Lula et de son parti, le Parti des travailleurs (PT) √©tait alors per√ßu par nombre d’acteurs sociaux comme "la" chance historique d’inverser le cours de l’histoire br√©silienne, en lui donnant une impulsion populaire et radicalement d√©mocratique.

Et pourtant, un an plus tard, le coup de barre √ gauche se fait toujours attendre. Les politiques d’aust√©rit√© fiscale et de rigueur mon√©taire dict√©es par le FMI sont appliqu√©es avec un z√®le qualifi√© d’orthodoxe par l’ancien pr√©sident Fernando Enrique Cardoso lui-m√™me, peu suspect de sympathie pour la gauche. Il n’est pas jusqu’aux grands entrepreneurs qui lui reprochent cette rigueur budg√©taire qui √©trangle les investissements productifs et plombe la croissance. Sur le plan social, le ch√īmage s’accro√ģt et le march√© du travail conna√ģt une inqui√©tante pr√©carisation. N’a-t-on pas largement comment√©, dans la presse br√©silienne, le retour du "fog√£o de lenha" (feu de bois destin√© √ la cuisine) dans les milieux populaires cariocas, qui remplacent les traditionnels bec de gaz au combustible devenu inaccessible ?

La r√©duction des d√©penses sociales a par ailleurs fortement limit√© les effets du programme Fome Zero (Faim Z√©ro), lanc√© en fanfare en d√©but de mandat, tandis que la culture des OGM vient d’√™tre autoris√©e dans le Sud du pays, au grand dam des √©cologistes et contre l’avis de la ministre de l’Environnement elle-m√™me, Marina Silva. Quant √ la r√©forme agraire, engagement historique du PT, elle n’a toujours pas √©t√© entam√©e, malgr√© les promesses de campagne. Les appels r√©it√©r√©s √ la compr√©hension - "on ne peut imprimer un virage de 180¬° √ un transatlantique" - et les multiples signaux de bonne volont√© lanc√©s par un gouvernement qui b√©n√©ficie toujours d’un taux de popularit√© impressionnant [1] ne suffisent cependant plus √ contenir le m√©contentement qui s’est empar√© d’une grande partie des secteurs sociaux organis√©s traditionnellement alli√©s au PT.

Jo√£o Pedro Stedile, coordinateur national du Mouvement des Paysans sans Terre (MST), r√©sume ironiquement le sentiment des militants face √ la strat√©gie de compromis et de concessions aux milieux financiers et conservateurs pour laquelle a opt√© le pr√©sident : "Lula, comme repr√©sentant de la classe travailleuse, est favorable au projet populaire que nous d√©fendons, mais le pr√©sident Lula pas, parce qu’il est le fruit d’une composition qui l’a transform√© en produit transg√©nique‚€¶" [2]. Mais il rajoute cependant que le MST reste un ami du gouvernement Lula.

C’est probablement ce m√©lange de sympathie et d’attitude critique, d’espoir et de d√©sillusion, qui fait la grande originalit√© de la relation actuelle entre le nouveau gouvernement et les mouvements sociaux. Objectivement, les politiques √©conomiques et sociales de ce gouvernement s’inscrivent dans la droite ligne du gouvernement pr√©c√©dent, elles accentuent m√™me souvent ses aspects n√©o-lib√©raux. Et pourtant, globalement, les mouvements sociaux ne font pas mine de rentrer dans une logique de rejet global et de confrontation directe avec le nouveau gouvernement. Les mobilisations ont repris depuis plusieurs mois, mais il s’agit plut√īt de pressions s√©lectives visant √ d√©noncer ou encore √ appuyer tels ou tels aspects de ses politiques. Pour sa part, le gouvernement fait preuve d’une tol√©rance qui tranche avec les r√©actions r√©pressives de son pr√©d√©cesseur vis-√ -vis des actions, souvent ill√©gales, des mouvements ruraux ou urbains. Cette auto-limitation et du mouvement social et du gouvernement renvoie en fait √ une structure d’opportunit√©s politiques tout √ fait hors du commun, √ la fois souple, ouverte, mais aussi vuln√©rable du fait des alliances consenties avant les √©lections, et dont les d√©terminants doivent surtout √™tre recherch√©s dans la relation organique qui depuis toujours lie le PT aux mouvements sociaux.

Le PT : outil politique des mouvements populaires

Il n’est pas exag√©r√© d’affirmer que le PT est une cr√©ation du mouvement populaire br√©silien lui-m√™me. Ses initiateurs sont √ trouver dans les cercles syndicaux "combatifs" de l’ABC (ceinture industrielle de S√£o Paulo) qui ont d√©fi√© le r√©gime militaire et contribu√© √ son affaiblissement en organisant, avec Lula √ leur t√™te, les gigantesques gr√®ves de la fin des ann√©es 1970. Il s’agissait √ l’√©poque de militants pratiquant un nouveau type de syndicalisme, autonome vis-√ -vis des structures de l’Etat, revendicatif mais non dogmatique, et ouvert sur le reste de la soci√©t√©. Le congr√®s fondateur du Parti des travailleurs, en f√©vrier 1980, avait ainsi pu r√©unir un public h√©t√©rog√®ne (syndicats urbains et ruraux, militants d’anciennes organisations de gu√©rillas, √©tudiants, communaut√©s eccl√©siales de base, pastorale ouvri√®re et pastorale de la terre, mouvements communautaires, intellectuels progressistes, etc) et devenir peu √ peu le fer de lance et le v√©hicule de toutes les esp√©rances de la " gauche populaire" br√©silienne.

De par sa composition, sa structure d√©mocratique et participative et son caract√®re largement populaire, le parti rompait avec la mani√®re traditionnelle d’envisager la politique au Br√©sil et plus largement en Am√©rique latine. D√®s son moment fondateur, le PT a √©t√© con√ßu comme l’outil politique des mouvements populaires. A la diff√©rence des machines √©lectorales client√©listes, propres aux syst√®mes politiques latino-am√©ricains, il a √©t√© construit "de bas en haut", en incorporant les revendications multiples des organisations populaires. Au cours des premi√®res ann√©es de son existence, l’identification entre le Parti des travailleurs et le mouvement populaire est totale. Ces deux p√īles se veulent, √ l’√©poque, les deux dimensions compl√©mentaires d’un m√™me projet populaire, qu’il s’agit de faire aboutir en luttant simultan√©ment sur le plan social et sur le plan politique. Ce sont d’ailleurs souvent les m√™mes personnes qui participent √ la vie des organisations de base et qui militent au sein du Parti.

La coexistence de plusieurs courants politique et de diff√©rents groupes sociaux au sein de sa base sociale s’est d√®s lors traduite par la promotion d’une culture politique et id√©ologique plurielle et une pratique syst√©matique de la d√©mocratie interne laissant une large place √ la participation de ses diff√©rentes composantes. Le Parti des travailleurs des premi√®res ann√©es d√©finit son projet politique de mani√®re radicale, "lutte contre le capitalisme et l’imp√©rialisme", mais ne se donne pas de programme clairement socialiste, √ l’inverse de bien d’autres partis de la gauche latino-am√©ricaine. En 1981, Lula insistait pr√©cis√©ment sur ce point : "Le parti des travailleurs auquel nous croyons est un parti neutre, avec une ample libert√©, un vaste pluralisme id√©ologique, un programme ouvert, un parti de masses dont la fin premi√®re est l’ouverture d’un espace politique au travailleur" [3] .

Du projet de soci√©t√© √ la course au pouvoir : la trajectoire du PT

Sans vouloir rentrer dans une radiographie de l’√©volution du Parti des travailleurs, il est n√©anmoins important de mettre en √©vidence certaines √©volutions internes qui ont fortement influ√© sur sa composition sociale, sa structure et sa strat√©gie politique. Les premi√®res victoires √©lectorales du PT, aux niveaux des municipalit√©s et des assembl√©es, ont donn√© lieu √ un processus d’institutionnalisation qui va peu √ peu accro√ģtre le poids des parlementaires et mettre l’accent sur la strat√©gie √©lectorale au d√©triment de la participation de la base. Les trois d√©faites de Lula aux √©lections pr√©sidentielles de 1989, 1994 et 1998 vont accentuer cette tendance. C’est ainsi que le courant "Articulation" (plus tard rebaptis√© "Camp majoritaire"), le courant le plus mod√©r√© et le plus pragmatique du PT, emmen√© par Lula et le pr√©sident du parti, Jos√© Dirceu, va peu √ peu s’imposer, rel√©guer les courants dits "radicaux", entretenant bien souvent des liens √©troits avec les mouvements sociaux, au second plan, et modifier en profondeur le fonctionnement interne du Parti, dans le but donner plus de libert√© et de marge de manoeuvre √ sa direction nationale. L’objectif est alors d’accro√ģtre le potentiel √©lectoral du Parti en lui donnant un profil plus acceptable pour les classes moyennes, dont il cherche √ capter l’√©lectorat.

La campagne √©lectorale de 2002 va constituer le point d’orgue de ce long "recentrage" du PT. Plusieurs d√©cisions vont acc√©l√©rer la transformation du Parti et l’√©mancipation de son directoire, dont l’objectif affich√© est la victoire √©lectorale. A cette fin, le PT va d’une part d√©ployer une strat√©gie d’alliance, en s’associant au Parti lib√©ral, situ√© nettement √ droite sur l’√©chiquier politique br√©silien, au risque de s’ali√©ner ses franches les plus radicales tout comme une partie de son √©lectorat traditionnel, et d’autre part, il va tenter de rassurer le monde √©conomique br√©silien et les milieux d’affaires internationaux. C’est notamment l√ tout le sens de la Carta ao Povo (Lettre au peuple) de Lula, publi√© en juin 2002, dans laquelle il annonce qu’il respectera, s’il est √©lu, les engagements pris par son pr√©d√©cesseur envers le FMI, en faisant du remboursement de la dette la priorit√© de sa politique √©conomique. Ce contre les r√©solutions du dernier congr√®s du PT, qui pr√īnait plut√īt la "rupture" avec le FMI. Ce faisant, l’√©tat major du parti a lui-m√™me amput√© la machine gouvernementale qu’il convoitait des instruments n√©cessaires √ une action d√©cisive en faveur de la croissance et de la redistribution, pourtant indispensables pour satisfaire rapidement les revendications de base des mouvements populaires : cr√©ation d’emplois, augmentation du salaire minimal, construction d’habitations populaires, r√©forme agraire, etc.

Un "gouvernement de disputes"

Une analyse, m√™me sommaire, de la nouvelle architecture du pouvoir politique et institutionnel peut nous aider √ mieux comprendre la dynamique actuelle des mobilisations et des positionnements des mouvements sociaux. La victoire pr√©sidentielle du PT ne garantit pas de facto la d√©mocratisation du syst√®me institutionnel et l’h√©g√©monie de son programme et de ses id√©es, loin s’en faut. "Nous ne sommes pas arriv√©s au pouvoir, nous sommes arriv√©s au gouvernement" r√©p√®tent les conseillers de Lula pour justifier le statu quo. Ils ne sont d’ailleurs pas arriv√©s seuls au gouvernement, car il a fallu distribuer postes et responsabilit√©s √ l’ensemble h√©t√©roclite des forces que l’√©quipe de Lula s’est successivement alli√©es dans sa course au pouvoir. Des courants les plus radicaux du PT, qu’il a fallu domestiquer, aux repr√©sentants des march√©s financiers et du secteur industriel, exigeant des gages de "r√©alisme √©conomique".

Difficile de donner une image coh√©rente et une orientation claire √ un ex√©cutif qui semble avoir incorpor√© les contradictions et les polarisations de la soci√©t√© br√©silienne. La rh√©torique conciliatrice de Lula ne r√©ussit pas √ voiler les profondes divergences de priorit√©s et d’int√©r√™ts qui le traversent. Comme l’ont affirm√© tr√®s t√īt plusieurs intellectuels progressistes, il s’agit d’un "gouvernement de disputes", o√Ļ la d√©finition des politiques du gouvernement et l’allocation des ressources sont l’objet de n√©gociations, et parfois de conflits, entre des ministres d√©fendant des projets de soci√©t√© oppos√©s. Il en va ainsi des d√©clarations contradictoires des deux ministres charg√©s des questions agraires, Roberto Rodrigues et Miguel Rossetto, devant l’augmentation des occupations de terres par le MST et la cr√©ation de milices priv√©s dans les campagnes par les ¬« fazendeiros ¬ » (gros propri√©taires), le premier d√©fendant le principe de la propri√©t√© priv√©e et plus implicitement le droit des propri√©taires √ d√©fendre leur terre, le second d√©non√ßant la militarisation des campagnes et appuyant les revendications du MST. Cette affaire t√©moigne peut-√™tre plus que tout autre de l’ambigu√Įt√© d’un gouvernement o√Ļ cohabite un ministre proche du MST, charg√© de mener la r√©forme agraire, et un ministre qui fut √ l’origine, il y a quelques ann√©es, d’une proposition visant √ interdire la r√©forme agraire dans les terres occup√©es par les travailleurs organis√©s du MST.

Cette impression d’absence d’orientation politique claire du gouvernement est renforc√©e par le fait que le PT ne dispose pas de la majorit√© au Congr√®s, ce qui l’a oblig√© √ entrer dans un jeu de tractations et de concessions avec les forces lib√©rales et conservatrices de la Chambre et du S√©nat pour faire passer ses propositions de r√©forme. Il doit √©galement n√©gocier le soutien des gouverneurs des Etats f√©d√©r√©s, majoritairement √ droite, indispensable √ la mise en Ň“uvre et au bon d√©roulement de projets tels que le programme Fome zero. Parall√®lement, le gouvernement petista invite r√©guli√®rement les repr√©sentants de la soci√©t√© civile - mouvements populaires et associations patronales - √ participer √ des instances de consultation en amont de l’√©laboration des politiques, en vue notamment d’accro√ģtre le consensus autour de ses propositions.

L’ann√©e 2003 : participation, mobilisation et d√©but de contestation

L’attitude des mouvements sociaux br√©siliens vis-√ -vis du nouveau gouvernement est d√©termin√©e par l’√©valuation qu’ils font de leur possibilit√© d’influer sur le cours de ses d√©cisions. Cette √©valuation d√©pend du degr√© d’ouverture de la nouvelle architecture politique, de sa r√©ceptivit√© face aux revendications port√©es par les mouvements et des relais politiques que les mouvements sociaux esp√®rent activer en son sein. Ainsi que de leur interpr√©tation de la marge de manŇ“uvre actuelle du gouvernement‚€¶

Devant l’orientation prise par le gouvernement, certains militants estiment que les mesures d’aust√©rit√© prises par Lula sont in√©vitables, et constituent une √©tape transitoire n√©cessaire, qui pr√©pare le passage √ un nouveau mod√®le de d√©veloppement. A l’autre extr√™me, certains estiment que la nouvelle √©quipe a sacrifi√© les possibilit√©s de transformation sociale √ la conqu√™te du pouvoir, et qu’il n’y a plus rien √ attendre d’elle. Entre ces deux extr√™mes, beaucoup de leaders de mouvements sociaux pensent que la situation actuelle doit √™tre consid√©r√©e ni plus ni moins comme un "champ de disputes", un jeu dont il s’agit de gagner la partie, et qu’√ ce titre, il appartient aux mouvements sociaux eux-m√™mes de rester actifs. En profitant des nouvelles opportunit√©s d’expression politique et de l√©gitimation que leur offre leur gouvernement, qui est le premier √ reconna√ģtre leur qualit√© d’interlocuteurs repr√©sentatifs. Et en restant massivement pr√©sent dans les rues, afin d’exercer une pression constante sur le gouvernement de mani√®re √ renforcer son c√īt√© "populaire".

Les nombreuses mobilisations et la multiplication des occupations de terre par les paysans du MST doivent √™tre consid√©r√©es √ l’aune de cette strat√©gie. Quelques jours apr√®s l’annonce de la victoire de Lula, en novembre 2002, la coordination nationale du MST avait tr√®s officiellement annonc√© " au peuple br√©silien et au pr√©sident Lula", que son r√īle en tant que mouvement social √©tait "de continuer √ organiser, √ conscientiser et √ mobiliser les pauvres de la campagne‚€¶ afin de contribuer en faisant tout ce qui leur serait possible pour aider le nouveau gouvernement √ r√©aliser la r√©forme agraire tant d√©sir√©e".

Cette annonce n’est pas rest√©e lettre morte : en quelques mois, le nombre de familles "acampadas", c’est-√ -dire occupant ill√©galement une terre dans l’attente de leur r√©gularisation, est pass√© de 60.000 √ 240.000. Les animateurs des sans terre ont su habilement tirer profit du contexte favorable de reconnaissance institutionnelle et de tol√©rance polici√®re √ leur √©gard pour engager une strat√©gie du fait accompli et imposer au gouvernement la n√©cessit√© et l’urgence d’une r√©forme agraire de masse. Cette nouvelle situation de fait a certainement contribu√© √ l’√©laboration d’un projet de r√©forme agraire relativement ambitieux, pr√©voyant l’installation de 400 000 familles de paysans en quatre ans, m√™me s’il reste en de√ß√ de la proposition du MST de distribuer la terre √ un million de paysans d’ici 2007.

Dans les rangs syndicaux, la situation est plus ambigu√« . La Centrale unique des Travailleurs (CUT), principal syndicat d’Am√©rique latine, fond√©e en 1983 par Lula et ses camarades du ¬« Novo Sindicalismo ¬ » pour offrir une alternative combative √ la bureaucratie syndicale est, tout comme le PT, une agr√©gation de courants et de tendances id√©ologiques divers. Les liens restent extr√™mement forts entre la majorit√© des militants syndicaux et la nouvelle √©quipe au pouvoir. Lors du huiti√®me congr√®s de la centrale, du 2 au 7 juin 2003, les candidats appartenant aux courants du PT favorables √ Lula ont √©t√© pl√©biscit√©, en remportant 74,6% des votes. Et les participants au congr√®s ont d√©cid√© de mettre de c√īt√© leur traditionnelle culture d’opposition pour participer activement aux diff√©rents groupes interminist√©riels et accro√ģtre ainsi leur influence.

Ce renforcement des liens entre la CUT et le gouvernement n’est cependant pas sans risque. Ces relations ont provoqu√© de vives tensions internes lors de la r√©forme des retraites, quand la centrale a opt√© pour une position de neutralit√© vis-√ -vis du gouvernement et a d√©cid√© de ne pas appuyer les mots d’ordres de gr√®ves lanc√©s par la plupart des syndicats de la fonction publique. Ceux-ci ont menac√© de cr√©er une nouvelle centrale, tandis le syndicat For√ßa Syndical, adversaire historique de la CUT et nettement marqu√© √ droite, en profitait pour se profiler comme le seul v√©ritable d√©fenseur des travailleurs de l’√®re Lula. Un nouvel √©quilibre entre l’appui au gouvernement et l’indispensable autonomie devra √™tre trouv√© par la CUT si celle-ci veut conserver sa cr√©dibilit√© et ses adh√©rents.

L’ann√©e 2004 : entre volont√© de soutien et possibilit√©s de rupture

Forg√© dans les luttes syndicales qui ont contribu√© √ l’affaissement du r√©gime militaire, construit par la base et pour la base, v√©hicule de ses revendications, le PT s’est toujours con√ßu comme le relais et l’outil politique des secteurs populaires. Si l’exp√©rience du pouvoir a beaucoup √©rod√© cette image, elle n’en reste pas moins forte dans les milieux populaires et chez nombre de dirigeants de mouvement sociaux qui, bien que frustr√©s et d√©√ßus par les politiques men√©es jusqu’ici, ne cessent pas pour autant de t√©moigner leur confiance vis-√ -vis d’un gouvernement largement ouvert √ la n√©gociation et r√©ceptif √ leurs demandes. En d√©pit de d√©cisions jug√©es "malheureuses", Lula reste encore selon nombre d’entre eux une " r√©f√©rence pour la lutte", comme le disait encore r√©cemment le coordinateur national du MST, Jo√£o Paulo Rodrigues [4].

Mais la patience de nombreux militants a des limites. Combien de temps encore les liens historiques, la confiance accumul√©e et l’ouverture institutionnelle compenseront l’absence ou le report des changements de fond r√©clam√©s par les mouvements populaires ? "Avec Lula, notre pouvoir de pression a tripl√©, car la structure du gouvernement est nettement plus dispos√©e √ nous recevoir et √ nous √©couter, mais dans le fond, il n’y a toujours pas de changement" confiait r√©cemment un militant du MAB (Mouvements des personnes atteintes par les barrages). L’indulgence √©tonnamment longue dont b√©n√©ficie le gouvernement au sein des mouvements populaires et de la population en g√©n√©ral ne sera pas √©ternelle. La premi√®re ann√©e de son mandat, le gouvernement br√©silien a √©t√© mis √ l’√©preuve par les march√©s financiers. Dont il a gagn√© la confiance. L’ann√©e 2004 sera une mise √ l’√©preuve sur le plan social. A supposer qu’il ait le choix, Lula prendra t-il le risque de perdre la confiance des alli√©s historiques du Parti des travailleurs ?

Notes :

[1En novembre 2003, 43% de la population la considère bonne, 40% normale, et seulement 13% la considère mauvaise ou exécrable (sondage Ibope).

[2O Estado de S√£o Paulo, 7 octobre 2003

[3Leoncio Martins Rodrigues, "La composition sociale des cercles dirigeants du Parti des travailleurs", in Daniel Pécaut et Bernardo Sorj (dir.), Métamorphoses de la représentation politique au Brésil et en Europe, Paris, CNRS, 1991, p. 275

[4O Estado de S√£o Paulo, 27 juillet 2003.

Source : CETRI, d√©cembre 2003.

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