Cinq mois apr√®s l’Op√©ration Orion
Medellin : la vie sous l’occupation
par Forrest Hylton
Article publiť le 9 avril 2003

Il y a cinq mois, le Pr√©sident colombien √ lvaro Uribe lan√ßait l’Op√©ration Orion, dans laquelle une task force de 3.000 hommes, combinant militaires, policiers et services de renseignement, intervenait, avec tanks et h√©licopt√®res de combat, dans la Comuna 13, , une zone de Medellin de 100.000 habitants sur la colline centre-occidentale de la ville, afin de "nettoyer" le secteur des "subversifs". Comme pr√©vu, la "cible" - essentiellement les quartiers 20 de Julio, las Independencias, Belencito, Coraz√≥n et El Salado - est maintenant sous le joug des paramilitaires, les Autod√©fenses Unies de Colombie.

A la fin 2002, le Pr√©sident Uribe a entam√© des "n√©gociations de paix" avec les chefs des AUC qui m√®neront tr√®s probablement √ la l√©galisation du paramilitarisme sur le mod√®le des CONVIVIRs dont le protagonisme marqua le mandat d’Uribe en tant que gouverneur du d√©partement d’Antioquia (1995-97) [dont Medellin est la capitale] - mais plusieurs fractions r√©gionales des paramilitaires, dont les Bloque Metro et Cacique Nutibarra de Medellin ont opt√© pour rester hors de ces dialogues, peut-√™tre en raison des conditions contre le narcotrafic, dans lequel les paramilitaires sont profond√©ment impliqu√©s. Jusqu’ici, le levier d’action de l’Op√©ration Orion, la quatri√®me brigade de l’arm√©e, n’a encore rien fait contre les paramilitaires dans la Comuna 13, ce qui est gu√®re surprenant puisque les deux forces ont fonctionn√© main dans la main dans cette zone - ainsi que dans le reste de la ville - depuis plusieurs ann√©es.

Avant la mi-octobre, la majeure partie de la Comuna 13 √©tait contr√īl√©e par trois "milices urbaines r√©volutionnaires" : les FARC, l’ELN, et les CAP (Commandos arm√©s populaires). La g√©n√©ration de ces milices a surgi au milieu des ann√©es 80 apr√®s l’√©chec du processus de paix entre le Pr√©sident Belisario Betancour et les FARC, l’EPL (mao√Įste), et le M-19 (populiste-national). Dans la Comuna 13, la troisi√®me g√©n√©ration des miliciens s’est compos√©e de jeunes du voisinage, d’occasionnels √©tudiants d’universit√©, et d’une poign√©e de v√©t√©rans de la seconde g√©n√©ration qui ont surv√©cu aux guerres de Medell√≠n des ann√©es 90. Bien qu’ils aient pr√©tendu favoriser un renversement de l’Etat colombien et l’√©tablissement d’un syst√®me √©conomique, politique plus √©quitable et plus d√©mocratique, les m√©thodes des milices ont bien souvent √©t√© r√©pr√©hensibles : kidnapping, extorsion, chantage et meurtre.

Pourtant, √ c√īt√© de ces milices (milices qui, il faut le dire, ont maintenu les paramilitaires hors de la Comuna 13 pendant plus d’une ann√©e), et avec les ressources limit√©es et l’acc√®s minimal √ l’emploi ou √ l’√©ducation, les communaut√©s ont lutt√© pour √©tablir une vie communautaire pour elles-m√™mes. Cela, elles l’ont fait par l’organisation et la coop√©ration face √ la violence constante, aux menaces, et aux harc√®lements de la police, des militaires, et des forces paramilitaires. Dans la Comuna 13, les gens ont construits leurs routes, √©coles, cliniques, centres pour retrait√©s et pour jeunes avec leurs propres mains et leur propre argent, ils se sont battus pour avoir des √©gouts, l’eau potable et l’√©lectricit√©.

L’Etat et les paramilitaires, qui d√©testent une telle organisation communautaire ind√©pendante autant que les milices "r√©volutionnaires", sont apparus apr√®s 1999. Des paramilitaires avaient d√©plac√© une minorit√© consid√©rable de r√©sidents de la Comuna 13 de la campagne dans la r√©gion d’Urab√° dans les ann√©es 80 et 90, dont bon nombre d’entre eux sont afro-Colombiens. Tous sont arriv√©s dans la Comuna 13 avec des v√©n√©rables traditions d’organisation communautaire. L’Op√©ration Orion et l’occupation paramilitaire de la Comuna 13 qui a suivi ont cependant d√©plac√© les d√©plac√©s.

Il y a un c√īt√© absurde et tragique dans cette r√©p√©tition, mais la logique est claire. Tandis qu’une partie des d√©plac√©s est retourn√©e √ la Comuna 13 en f√©vrier, des gens directement li√©s aux paramilitaires ont occup√© la plupart des maisons laiss√©es vides apr√®s l’Op√©ration Orion. Les organismes de la communaut√© ont √©t√© infiltr√©s par des paramilitaires. Aux yeux des "forces de l’ordre," toute personne de la Comuna 13 qui ne collabore pas avec les AUC est un gu√©rillero potentiel ou r√©el - un ennemi qui doit √™tre √©limin√©.

Les homicides ont baiss√© de 38% pour la m√™me p√©riode, l’an dernier, de 114 √ 75. Cependant, selon un leader communautaire du quartier 20 de Julio, " ils ne tuent plus les gens dans le voisinage. Ils les emm√®nent plut√īt en dehors de la zone pour les tuer, ce qui distord les indices de la violence dans la Comuna 13 ". On n’entend moins l’√©cho des tirs dans le silence de la nuit car maintenant plus de la moiti√© des massacres se font avec des couteaux. Les paramilitaires veulent √©viter de faire les m√™mes erreurs que les milices, ainsi ils ne " taxent " ni le transport public ni le petit commerce. Au lieu de cela, ils volent l’essence de la canalisation d’ECOPETROL [l’entreprise p√©troli√®re nationale] pr√®s de San Cristobal, et, avec un prix entre 50 et 60 dollars le gallon, en vendent pour 10.000 dollars par jour. En attendant, √ Saravena, Arauca, les forces sp√©ciales √©tats-uniennes forment une nouvelle brigade de l’arm√©e colombienne pour prot√©ger le pipeline d’Occidental Petroleum des sabotages de la gu√©rilla - un programme dot√© d’une subvention de 94 millions de dollars de l’industrie p√©troli√®re en Colombie, une courtoisie du Pr√©sident Bush.

Maintenant que la Comuna 13 est sous le joug des paramilitaires "dissidents" du Bloque Metro et de ceux du Bloque Cacique Nutibarra, qui se sont rapproch√©s, une autoroute √ Urab√°, qui va √™tre financ√©e en partie avec du capital nord-am√©ricain, coupera une route secondaire par son cŇ“ur. Urab√°, qui m√®ne au port des Cara√Įbes de Turbo, est le cŇ“ur m√™me de ce qui constitue la droite paramilitaire, les plantations des multinationales de la banane, les compagnies foresti√®res et les barons de l’√©levage. Via Uribe et son Goebbels, le ministre de la Justice et de l’Int√©rieur Fernando Londo√Īo, ce groupe exerce actuellement le pouvoir au niveau national.

Le couloir "strat√©gique" d’Urab√° est l’itin√©raire par lequel les trafics d’armes et de drogue transitent √ l’int√©rieur et hors de Colombie. Quelques soient les finesses l√©gales des n√©gociations d’Uribe avec le commandement des AUC, l’occupation paramilitaire de la Comuna 13 dans Medell√≠n co√Įncide clairement avec la strat√©gie contre-insurrectionnelle, bien plus large, dirig√©e par les Etats-Unis en vue de contr√īler strat√©giquement le territoire, les voies de transport et les ressources. L’amplitude avec laquelle elle favorise l’accumulation primitive (de par les m√©thodes employ√©es) du capital, ne fait aucun doute.

O√Ļ les d√©plac√©s de la Comuna 13 se sont-ils r√©fugi√©s ? La campagne, o√Ļ 82% de la population est pauvre et o√Ļ la guerre est bien plus implacable que dans Medell√≠n, n’est pas une option, ainsi beaucoup, particuli√®rement les miliciens, se sont repli√©s sur une pente allant vers la cr√™te d’une zone d’√©meraudes de l’autre c√īt√© du corridor allant de Guarne vers les municipalit√©s de l’est o√Ļ les FARC et l’ELN ont une fort pr√©sence : Santa Ana, San Luis et Grenade. Les services de renseignement militaires all√®guent que le 34√®me Front des FARC et le Front Carlos Alirio Buitrago de l’ELN ont envoy√© des renforts √ l’est pour prot√©ger le couloir hors de la ville √ tout prix.

La guerre entre les FARC, l’ELN, les milices et les paramilitaires, les Bloques Metro et Cacique Nutibarra, a transform√© le secteur du nord-est en le plus violent de la ville. Selon la police, il y a eu 133 homicides cette ann√©e ; dans le seul quartier de Robledo il y en a eu 54. C’est une question de temps avant qu’il y ait "un, deux, trois, beaucoup d’op√©rations comme Orion pour pr√©parer le terrain √ l’occupation paramilitaire du nord-est de Medell√≠n. C’est ainsi comme va la vie au paradis paramilitaire.

Source : Znet (http://www.zmag.org), Counterpunch (www.counterpunch.org), 19 mars 2003..

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL.

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