Brésil : Le Parti des travailleurs vu de l’intérieur
par Bernadete Toneto , Tatiana Merlino
Article publi le 8 avril 2004

Plínio de Arruda Sampaio est l’un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT), dont il a aussi été secrétaire aux questions agraires. Ancien député fédéral de l’Assemblée constituante, consultant de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies (FAO), il est aussi professeur d’université et directeur du journal "Correio de Cidadania". Nous publions ici des extraits d’un entretien paru dans Brasil de fato.

Les positions politiques du Brésil sur les questions mondiales sont-elles dues  une quelconque ingénuité ?

Il y a peut-être des gens naïfs, mais d’énormes intérêts sont derrière tout cela. Ce qui est certain, c’est que les élites brésiliennes ont un fort désir d’insertion dans le monde globalisé,  n’importe quel prix. Le gouvernement a l’illusion qu’il peut s’agir d’une insertion autonome, alors qu’elle sera nécessairement subordonnée. Je pense que le PT, le gouvernement et son équipe économique font preuve d’une terrible naïveté, d’autant que cela a déj été tenté par Cardoso, qui a cru qu’en cédant  l’impérialisme et aux capitaux étrangers, il pourrait dynamiser l’économie brésilienne. Le PT est en train de répéter les mêmes errements, en accédant  tout ce que réclame le Fond monétaire international (FMI). Sa direction a des illusions sur le fait que les capitaux étrangers vont venir au Brésil. Nous devons, au contraire, rompre avec la mondialisation.

Parmi les forces présentes au gouvernement, y en a-t-il qui sont en faveur d’une telle rupture ?

Je crois que le gouvernement ne veut pas jouer ce jeu. Les masses populaires soutiendraient un gouvernement qui proposerait une politique d’opposition aux pressions externes et au FMI. D’un parti qui défiait l’ordre existant, le PT s’est transformé en défenseur de l’ordre.

Comment s’est produite cette mutation ?

Le PT s’est construit sur deux jambes : d’une part la politique directe de pression de masse, de mobilisation populaire et de rupture avec le système établi, d’autre part la politique institutionnelle, la présence dans les institutions de l’Etat et la participation aux élections. La politique de pression directe est entrée en crise lorsque le capitalisme a créé le chômage structurel. La force de la classe travailleuse a été brisée et la dimension de la politique électorale s’est exagérément développée. Le PT a grossi en tant qu’alternative électorale, mais pas comme alternative politique. Ses dirigeants et militants n’ont pas développé les concepts et les connaissances nécessaires pour engager une rupture politique. Quand l’heure est arrivée, c’est l’immédiateté qui a prévalu, avec une véritable paranoïa : la peur que les marchés n’imposent le chaos.

Peut-on encore considérer le PT comme un parti socialiste ?

Le PT traverse actuellement une crise énorme. Nous sommes en plein dans les turbulences de cette contradiction. Le PT n’est pas un représentant de la bourgeoisie parce que cette dernière n’a pas confiance dans le gouvernement. La bourgeoisie utilise seulement sa politique économique mais, au moindre problème, elle l’attaquera sans pitié.

Quelle serait la marche  suivre ?

Je ne connais pas d’exemple d’un pays qui soit parvenu  l’indépendance et au développement sans rompre avec l’ordre économique international. Le gouvernement du Brésil doit dire : "Nous n’acceptons pas le FMI, ni ce type de jeu économique." Il doit se préparer  subir les sanctions en retour et  réorganiser le pays malgré elles. Ceci est tout  fait possible : le pays a les moyens d’un processus de croissance équilibrée, de développement culturel, social et politique au profit de sa population.

Y a-t-il des chances que cela se produise aujourd’hui ?

Je crois que le gouvernement a renoncé  suivre cette voie, il n’a pas construit les conditions nécessaires  une telle rupture. Il pourrait au moins prendre des mesures qui, si elles n’impliquent pas une rupture, en constituent une préparation. Par exemple, il n’était pas obligatoire d’accepter l’excédent budgétaire brutal [exigé par le FMI et le Banque mondiale, note du traducteur]. Il avait les moyens de dire au FMI qu’il avait besoin d’une partie de ces ressources pour satisfaire les besoins élémentaires de sa population.

Vous avez été un des fondateurs du PT. Comment vous situez-vous en ce moment ?

Je me sens marginalisé, sans possibilité de dialogue avec la direction et le gouvernement. Ils m’ont proposé de réaliser le programme de la réforme agraire mais, l encore, j’ai pu mesurer nos divergences. Dans ce secteur comme ailleurs, il ne s’agit pas de titiller le marché avec un petit bâton : ce n’est pas possible et je ne me reconnais pas dans ce type de politique.

Que pensez-vous du Plan national de réforme agraire approuvé par le ministère du Développement rural ?

Du million de familles que proposait d’installer ce plan, le ministère n’a approuvé l’installation que de 400 000 familles - dont 130 000 pour lesquelles des indemnisations des anciens propriétaires seraient financées par une émanation de la Banque mondiale, la Banque de la terre. La réforme agraire basée sur l’expropriation des latifundiaires avait été taxée d’anachronisme par le gouvernement précédent. A la place, se met en place une sorte de réforme agraire de marché. La diminution du nombre de familles installées, faute de moyens, est  mon avis une erreur, parce que la différence n’est pas seulement quantitative. Le gouvernement s’est privé d’un possible effet d’entraînement vers la réforme agraire. Avec un million de familles, il y aurait eu une grande quantité de nourriture produite, des changements dans les circuits de commercialisation ou dans le système de crédit agricole. Des changements progressifs en auraient résulté. Et nous devons transformer l’actuel modèle de politique agricole pour construire une agriculture qui suffise  alimenter la population et augmente le revenu des agriculteurs.

Existe-t-il aujourd’hui des possibilités réelles de pression populaire ?

Objectivement, il n’y a pas beaucoup de mobilisations populaires. Et par ailleurs les signes d’insatisfaction sont nombreux, il y a des raisons objectives de se mobiliser : la population est massivement au chômage ou perçoit des salaires minuscules. Ce qui manque, c’est la conscience que chacun ne changera rien  ses conditions de vie proches de la misère absolue si on ne s’attaque pas au système. Ce sont les luttes du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), de la Commission pastorale de la terre (CPT), des églises et des forces populaires qui créent cette conscience. Et cela devrait être la priorité du PT.

Vous avez dit que le gouvernement était " disputer", qu’en pensez-vous maintenant ?

Je suis partisan de la théorie selon laquelle l’espoir est ce qui meurt en dernier. Et je continue de lutter. Nous sommes  la croisée des chemins, Le PT est perplexe, ses militants historiques sont découragés et ne comprennent rien. Je perçois une grande désorientation, une grande désorganisation.

La porte de sortie est-elle la création d’un nouveau parti ?

Je crois qu’il est prématuré d’en discuter. Il me semble que ce n’est pas l’heure des grandes décisions, mais plutôt de la réflexion. C’est le moment de tout repenser. Il faut attendre, pour prendre des décisions, que les choses se soient clarifiées.

Source : Brasil de Fato (http://www.brasildefato.com.br), 2004.

Traduction : Miguel C. pour Rouge.

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