R√©flexions sur Ha√Įti
Mais bien s√ »r, M. Debray !
par Mireille Nicolas
Article publiť le 4 juin 2004

Mireille Nicolas, l’auteure de cet article, est professeur de lettres et ethnologue. Elle a enseign√© dans plusieurs pays et √©crit plusieurs livres. Elle a travaill√© notamment en Ha√Įti au Lyc√©e Alexandre Dumas de 1988 √ 1992. Les √©ditions Alternatives ont publi√© en 1994 son ouvrage ¬« JISTIS, murs peints d’Ha√Įti ¬ ». A la suite de ce livre, le Pr√©sident Aristide l’a invit√©e √ travailler pour lui ; ce qu’elle a pu faire pendant quelques mois. Elle √©crivait des lettres, des discours.
L’article d’opinion que nous publions est une r√©ponse aux propos tenus le mercredi 21 avril 2004 par R√©gis Debray sur la radio France Culture.

Comme pour beaucoup de gens de ma g√©n√©ration, le nom de R√©gis Debray a signifi√©, √ un moment, la lutte contre les puissances d’argent et la recherche d’une vie meilleure dans un ordre international plus juste ; un jeune homme √©tait parti pour l’Am√©rique du Sud et, de sa rencontre avec Che Guevara, il en √©tait revenu porteur d’un espoir humaniste. Il √©tait donc rest√© dans ma m√©moire comme une preuve de r√©flexion et d’honn√™tet√© intellectuelle ; aussi quand j’appris qu’il serait √ une conf√©rence √ la Sorbonne le 23 janvier 2004 sur le probl√®me ha√Įtien, je m’y rendis vite, s√ »re qu’il nous √©clairerait de d√©tails sur la soci√©t√© ha√Įtienne et sur son √©volution.

Cela me paraissait d’autant plus n√©cessaire que le lynchage m√©diatique contre le pr√©sident Aristide avait commenc√© et que je le trouvais excessif, sans aucune r√©elle analyse de la situation, avec au contraire l’impression qu’on voulait faire porter au pr√©sident tout ce que son pays avait accumul√© depuis deux cents ans d’√©checs, d’erreurs et de maux. Trop de nouvelles me paraissaient fausses, trop d’informations prouvaient que les journalistes avaient d√ » se suffire d’un verre √ la terrasse d’un grand h√ītel s’ils ne s’√©taient pas content√©s de b√©gayer, comme les pseudo-savants que Fontenelle d√©nonce dans L’Histoire des Oracles, se recopiant les uns les autres au lieu d’aller v√©rifier ce qu’ils affirmaient.

Je constatai vite √ La Sorbonne que j’√©tais dans un tribunal o√Ļ on jugeait le pr√©sident Aristide, absent, et o√Ļ on le condamnait sans lui avoir fait la gr√Ęce d’un avocat. Quand je pus parler √ R√©gis Debray, je comparai cette sorte de mise √ mort m√©taphorique √ la fin du roman Le Rouge et le Noir, quand Julien Sorel voit qu’il n’y a dans le pr√©toire que des ennemis pour le juger, des ennemis de classe sociale. R√©gis Debray sourit et dit : ¬« Je suis bien oblig√© de reconna√ģtre avec vous que ce n’est pas dans des salles de conf√©rence qu’on rencontrera des partisans d’Aristide, ni sur des √©crans d’Internet ¬ »

J’aimai cette phrase car je la compris ainsi : ¬« Ceux qui soutiennent Aristide sont les pauvres des bidonvilles, sont toujours les pauvres les plus pauvres ¬ ». Et c’est bien ce que je crois, m√™me si de plus en plus, des voix se font enfin entendre et surtout sur internet.

Oui, cette phrase me fit du bien, car on avait peu avant essay√© de me convaincre qu’il n’y avait plus nulle part un seul Titidien [1] ; que R√©gis Debray reconnaisse √ voix haute, dans ce cadre solennel de la Sorbonne, que le probl√®me ha√Įtien rel√®ve de la lutte des classes, est, en son fond v√©ritable, une lutte des classes, quelle satisfaction intellectuelle !

Mais pourquoi alors, sur aucun r√©seau d’informations fran√ßais n’y a-t-il eu analyse de la soci√©t√© ha√Įtienne ? Si elle avait √©t√© faite, on aurait vu qu’en Ha√Įti la violence n’a jamais cess√© et que la plus lourde est la mis√®re dans laquelle on a maintenu la grande majorit√© de ses habitants ; et cette mis√®re, oui, elle est la plus abjecte des violences, car elle est sournoise, impos√©e par l’oligarchie locale et quelques pays qui avaient int√©r√™t √ la cultiver ; si Aristide √©tait vraiment un dictateur, mais il serait toujours en place, Duvalier y est bien rest√© trente ans, avec l’aval de la France, des USA, du Vatican et bien d’autres !

C’est pourquoi, je viens m’opposer √ vous, monsieur Debray, qui, fort de la r√©putation que vous avez en France, pr√©sentez les choses de fa√ßon si biais√©e : je viens d’√©couter, en effet, mercredi 21 avril, en fin d’apr√®s-midi, votre interview sur France-Culture ; tout √©tait noy√© dans des g√©n√©ralit√©s, vous ne donniez aucun exemple pr√©cis, ajoutant ainsi √ la d√©sinformation fran√ßaise -je dis bien fran√ßaise , car il n’est que de cliquer sur Internet pour trouver un grand nombre d’articles qui font une √©tude document√©e, r√©f√©renc√©e du coup d’√©tat contre le pr√©sident Aristide. Au cas, R√©gis Debray, o√Ļ vous n’en conna√ģtriez aucun, je vous donne le site de l’un de ceux qui m’a paru et le plus clair et le plus complexe : http://risal.collectifs.net/imprimer.php3?id_article=879

Mais d√©j√ dans Le Courrier International du 4 au 10 mars 2004, Jeffrey Sachs demandait si de nos jours on apprenait aux journalistes √ mentir [2].

Et moi je me dis : quoique vous ne soyez pas journaliste, pourquoi continuer √ faire croire que le pr√©sident Aristide est parti de son plein gr√© ?

Vous dites, lors de cette interview : ¬« Aristide est parti de son plein gr√© ; il l’a demand√© lui-m√™me aux Am√©ricains ; maintenant il se tait, il a toutes raisons de le faire. J’ai vu Aristide √ plusieurs reprises. Seul. Je lui ai dit que les choses allaient se passer mal pour lui. J’ai du respect pour ce qu’il a √©t√© ; je lui ai propos√© de d√©missionner en restant sur place dans la vie politique ; l’opposition refusait de parler avec lui ; quand je me suis rendu compte qu’il n’√©tait pas cr√©dible, qu’il √©tait couvert d’insultes, je lui ai dit de faire ce qu’Allende aurait d√ » faire, comme De Gaulle a fait. C’est une pr√©caution que je lui demandais de prendre (...) Aristide, c’est le grand myst√®re qui r√©sume peut-√™tre toute l’√©poque. On commence dans la libert√© et on finit dans l’oppression. Ce petit pr√™tre des pauvres a risqu√© sa vie √ Saint Jean Bosco, s’est trouv√© ensuite √ Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres. Il est devenu une sorte de Duvalier. ¬ »

Ah, vraiment, monsieur Debray, dire de telles phrases, les lancer √ tous vents √ des auditeurs qui, pour la plupart ne connaissent pas grand-chose d’Ha√Įti ; vous le d√©ploriez vous-m√™me un peu plus tard, en parlant de Napol√©on et de sa r√©habilitation de l’esclavage. Besoin de retourner en arri√®re pour ne pas regarder le pr√©sent ? On ne conna√ģt pas Ha√Įti en France disiez-vous ; certes, parce que les media n’en parlent pas ou quand ils s’y lancent disent presque tous la m√™me chose puisqu’ils sont dans l’ensemble tous achet√©s par les m√™mes groupes de presse. [3]

¬« Aristide est parti de son plein gr√© ¬ »...C’est d√©j√ ce que le commandant Raoul C√©dras, √ qui le pr√©sident avait donn√© sa confiance, d√©clara, en octobre 1991, et avec lui toute une cour, quand huit mois apr√®s l’installation d√©mocratique d’Aristide eut lieu contre lui le deuxi√®me coup d’√©tat qui l’a √©cart√© du pouvoir jusqu’en octobre 1994. [4] Le deuxi√®me, car au premier [5], le peuple avait barr√© la route, courant du haut des mornes jusqu’aux rues de Port-au-Prince pour arr√™ter la forfaiture. Il n’avait pu agir de m√™me au deuxi√®me ; les putschistes avaient vu les failles de leur syst√®me ; le brouillon rat√© allait √™tre fort utile...

Quelques ann√©es apr√®s, en 2004, ils ont encore su mieux faire ; d’abord le d√©nigrement, la m√©disance syst√©matique, l’avanie continuelle...le reste suivrait...

Et vous, R√©gis Debray, vous faites partie de la cur√©e. ¬« Maintenant il se tait ¬ », dites-vous, ¬« il a toutes raisons de le faire ! ¬ »

Mais il ne se tait pas ! Pourquoi n’avez-vous pas dit aux auditeurs qu’il se tait tellement peu qu’il a port√© plainte contre vous en France et qu’un avocat le d√©fendra sous peu ? Appelle-t-on ¬« se taire ¬ » parce que la t√©l√©vision ne raconte pas √ vingt heures tout ce qu’elle devrait ? Porter clairement plainte contre vous, est-ce se taire, cela ?

Au moment du lynchage m√©diatique fran√ßais des mois de janvier et f√©vrier, j’ai d’abord, moi aussi, cru qu’il se taisait ; et puis j’ai su qu’au Canada, aux USA, les informations √©taient vari√©es, qu’il s’y exprimait et que la France, elle, faisait barrage.

Mais pourquoi ? Pourquoi la France, √ quelques exceptions pr√®s, a-t-elle fait barrage ? Seriez-vous capable, R√©gis Debray, de me le dire, puisque vous √™tes capable d’affirmer qu’Aristide aujourd’hui se tait comme un √™tre honteux qui, par l√ -m√™me, reconna√ģtrait sa culpabilit√©, qu’il cuve ses erreurs, tapi dans un coin obscur de la plan√®te... ¬« Il a toutes raisons de le faire ¬ » ! Et vous, quelles raisons avez-vous d’aller porter vos conseils √ Allende dans sa tombe et √ Aristide dans celle o√Ļ beaucoup croient qu’il demeurera, dans celle de l’exil et de la calomnie !

Merci, en tous cas, R√©gis Debray, d’avoir associ√© ces deux noms, Allende et Aristide ; ces deux hommes ont bien des points communs, l’illusion d’avoir cru que tout le monde dans leurs pays allaient s’essayer √ la d√©mocratie, l’illusion de croire qu’il n’y a rien de plus important en politique que de vouloir changer l’ordre des choses, de d√©truire le carcan de la mis√®re impos√©e par des gens souvent si polis, si gentils, si bien √©lev√©s, parlant en Ha√Įti ce fran√ßais si ch√Ęti√© qui vous est all√© au cŇ“ur, allant si correctement √ la messe de certaines √©glises en Ha√Įti comme au Chili...

Et alors, monsieur Debray, vous avez transform√© l’exigence aristidienne de ¬« passer d’une mis√®re abjecte √ une pauvret√© digne ¬ » en cette phrase pitoyable aux sous-entendus sournois : ¬« Je lui ai dit de faire ce qu’Allende aurait d√ » faire ¬ ».

Alors voici, R√©gis Debray, ce que vous tirez comme bilan de l’exp√©rience chilienne des ann√©es 70 : Allende aurait d√ » se retirer. Il a voulu s’acharner, il a √©t√© tu√© √ La Moneda, tant pis pour lui, bien fait !... Mais peut-√™tre que vous, vous diriez, comme les autres, qu’il s’est suicid√© √ La Moneda ; peut-√™tre qu’il est parti de son plein gr√©, un suicide c’est un acte de volont√© personnelle, peut-√™tre qu’il a demand√© lui-m√™me aux Am√©ricains s’il pouvait se suicider...Se suicider pour Allende, se taire pour Aristide...A chacun sa forme de d√©mission toute libre !...

Si je vous comprends bien (puisque c’est vous qui avez abord√© un parall√®le entre ces deux hommes, vous me permettrez bien de le continuer), peut-√™tre fallait-il que l’un et l’autre abdiquent devant leurs oppositions, (ou leur opposition, puisqu’elles se ressemblaient fort.) ¬« L’opposition refusait de parler avec Aristide ¬ », dites-vous. C’est quand m√™me quelque chose, ces d√©mocraties o√Ļ l’opposition refuse de discuter avec son pr√©sident √©lu...

Je croyais au contraire que la d√©mocratie c’√©tait la mise en place de la discussion ; mais peut-√™tre que l’opposition d’Aristide ne le savait pas, √ßa s’apprend tr√®s lentement la d√©mocratie quand on a toujours fait la pluie et le beau temps chez soi...Oui, c’est ce que vous pensez qu’Allende aurait d√ » faire. Et Titid.

Dire : oui, j’ai √©t√© d√©mocratiquement √©lu, s’il y avait un nouveau vote, je serais encore d√©mocratiquement √©lu, parce que, zut alors, les pauvres, ils sont toujours plus nombreux que les riches, et de plus en plus nombreux, mais, non, finalement, il vaut mieux que je parte puisque √ßa convient √ mon opposition, et surtout en dehors des urnes...

Je me souviens de Santiago du Chili en septembre 1972, Septiembre la primavera...Allende √ la Universidad T√©cnica del Estado le mercredi 30 ao√ »t 1972.

Aucune censure, journaux, radios, t√©l√©visions ; de plus en plus, on lisait pis que pendre contre Allende ; la burguesia avait tout achet√© et manifestait et le bruit des casseroles couvrait les meurtres de la CIA afin que d√©mocratiquement, l√©galement les camionneurs paralysent le pays.

Le pays le plus d√©mocratique de toutes les Am√©riques ; le plus fiable g√©n√©ral de l’arm√©e, Augusto Pinochet, les mains coup√©s de Victor Jarra, le plus engag√© des chanteurs d’une r√©volution pacifique et d√©mocratique.

Et il aurait fallu, R√©gis Debray, qu’Allende sache s’en aller pour ne pas obliger burguesia et CIA √ couper les mains d’un guitariste et r√©pandre dans le courant du Mapocho tant de cadavres !

Allende et Aristide voulaient la m√™me chose et vous osez dire en ce XXI√®me si√®cle de richesses d√©mesur√©es, d’ab√ģme de mis√®res, de complots multiformes, vous osez dire, pour feindre de lui rendre hommage, en parlant du second : ¬« Ce petit pr√™tre des pauvres a risqu√© sa vie √ Saint Jean Bosco ¬ ».

Permettez-moi d’abord d’expliquer ; parce que c’est en n’expliquant rien que les journalistes, que vous avez d’ailleurs critiqu√©s pour leur manque de professionnalisme, et les conf√©renciers, biaisent la r√©alit√© : ¬« Ce petit pr√™tre a risqu√© sa vie √ Saint Jean Bosco ¬ » ; vous faites r√©f√©rence √ un attentat dont P√® Titid a r√©chapp√©, un attentat n√©o-duvali√©riste [6] ; d’ailleurs, R√©gis Debray, je sens que vous auriez probablement beaucoup aim√© que P√® Titid retourne √ sa cure, m√™me si d√©j√ beaucoup le d√©testaient ; ¬« C’est un pr√™tre qui ne pr√™che pas le pardon ¬ », me dit une commer√ßante ; c’√©tait en octobre 91, il fallait bien sortir malgr√© le couvre-feu et faire quelques courses, en rasant les murs m√™me √ P√©tionville... Ah, le Vatican accepterait qu’il redevienne pr√™tre [7]... Une sorte d’Abb√© Pierre, par exemple, dont pourtant la violence est certaine... Ah, comme on l’aimerait alors Titid, on lui apporterait plein de ¬« p√®p√® ¬ » [8] pour ses mis√©reux... Et Allende, lui, s’il avait accept√© de partir, o√Ļ il aurait bien pu aller ?... Mais oui, le bon docteur des pauvres, lui-m√™me tr√®s pauvre puisqu’il ne les fait pas payer... Ah, les vraies valeurs se perdent d√©cid√©ment partout...

Oui, donc le bon petit P√® Titid avait r√©chapp√© √ l’attentat en 1988... Mais non, ce n’√©tait pas un bon petit pr√™tre au sens bondieuserie habituelle du mot ; l’e√ »t-il √©t√©, rien de bien neuf ne se serait pass√©...

Mais voici, R√©gis Debray, que vous continuez : ¬« Ce petit pr√™tre (...) s’est retrouv√© ensuite √ Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres ¬ ».

Puisque vous-m√™me, R√©gis Debray, vous soulignez combien en g√©n√©ral la France ne conna√ģt rien d’Ha√Įti, pourquoi n’avez-vous pas rappel√© — quelques mots auraient suffi, vous √™tes un bon orateur, vous maniez bien les concepts — pourquoi il √©tait √ Washington. Etait-ce un voyage d’agr√©ment, les riches en Ha√Įti vont faire leurs courses √ Miami ou √ New York ; ils y ont m√™me parfois leur docteur et leur coiffeur. Etait-il √ un stage politique ? Un cours de d√©mocratie aupr√®s d’un pays qui est s√ »r d’√™tre la plus grande puissance d√©mocratique ? Pourquoi pas ? Ou un stage √ la CIA pour perdre un peu de la na√Įvet√© de tout humaniste qu’il soit croyant, agnostique ou ath√©e ? Ou, comme la France est bien plus loin que les Etats-Unis, un s√©jour d’apprentissage politique, pour √™tre digne des grands roublards manitous du civisme et de ses d√©tournements ? C’est ce que vous sous-entendez ? ¬« Il s’est trouv√© ensuite √ Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres ¬ ».

Vouloir mettre l’argent au service des pauvres, voici, R√©gis Debray, une inconvenance qui nuit en g√©n√©ral √ tout gouvernement ; c’est connu ; d√®s qu’un gouvernement d√©cide d’√™tre humain, il lui est plus difficile qu’avant de tenir le cap ; de la m√™me fa√ßon, il est s√ »r que Louis XVI √©tait moins coupable que Louis XIV... mais j’extrapole, c’est plus fort que moi, R√©gis Debray, vous me donnez envie de plaisanter... Je disais donc que vouloir mettre l’argent au service des pauvres, en Ha√Įti, voici bien une inconvenance ; d’ailleurs, vous rejoignez en cela, une fois de plus, une large frange de la soci√©t√© ha√Įtienne ; lors du deuxi√®me coup d’Etat contre Titid en septembre 1991, l’alibi √©tait le P√®re Lebrun, le collier enflamm√© ; la v√©rit√© s’est faite ensuite : la demande du Pr√©sident aux patrons d’usine d’augmenter leurs ouvriers de quelques gourdes ; l’oligarchie qu’Aristide s’amusait √ appeler les ¬« patripoches ¬ » ne la supporta pas. Je repense √ une phrase r√©cente dite le 19 mars 2004 √ une conf√©rence √ l’Institut de g√©ographie √ Paris ; Mme B., une Ha√Įtienne de la diaspora, heureuse, malgr√© ses d√©clarations d√©mocrates, du coup d’Etat qui venait de renverser Aristide le 29 f√©vrier, prouva √ l’assistance la bonne volont√© de la soci√©t√© qui n’allait pas manquer de na√ģtre et nous fit remarquer que celle des riches √©tait enti√®re puisqu’ils ¬« avaient accept√© de payer les imp√īts ¬ »...

R√©gis Debray, et si Titid avait appris √ Washington que les riches, m√™me l√ , doivent les imp√īts... A propos de cette ville-phare, nous n’avons encore dit, ni vous ni moi, pourquoi Aristide √©tait √ Washington d’octobre 1991 √ octobre 1994. Trois ans. Trois ans, il a mis trois ans pour arriver √ reprendre le mandat qui lui avait √©t√© vol√©, malgr√© tous les grands discours des nations ! Combien de temps mettra-t-il cette fois-ci, R√©gis Debray, pour finir les deux ans de mandat que vous avez contribu√© √ lui usurper en tenant vos propos outranciers : ¬« Il est devenu une sorte de Duvalier ¬ » ?

Une sorte de... Alors Dominique de Villepin serait-il une sorte de Napol√©on ? R√©gis Debray, une sorte de Victor Hugues ? Et les soucougnans des nuits ha√Įtiennes, des sortes de loups-garous et Ren√© Depestre, une sorte de Pythie somnolente ? Et les myst√®res du vaudou, des sortes de myst√®re du christianisme ? Et les ¬« d√©livreurs d’Ha√Įti ¬ », des sortes d’escadrons de la mort, mitonn√©s aux petits fusils en Dominicanie, pendant que se m√ »rissait la situation dans la grande cuisine internationale ?

On n’en finirait pas...

En tous cas, Titid √©tait en exil √ Washington parce qu’un coup militaire, comme il y en a tant eu en Am√©rique latine, lui avait vol√© la d√©mocratie ; en exil, dans la tani√®re des loups ? Oui, gr√Ęce au soutien du Black Caucus ; le gouvernement fut bien forc√© de l’accepter s’il voulait se d√©marquer de la CIA qui avait sign√© le putsch.

C’est faux quand on dit que les exp√©riences ne servent pas ; les exp√©riences sont utiles ; et la France et l’Am√©rique ont exil√© Aristide, le pr√©sident Aristide, √ Bangui d’abord ; on avait amen√© tes anc√™tres dans les Am√©riques, regarde comme on est bon, on te ram√®ne vers l’Afrique...Et ce serait, lui, Aristide, qui a appris la manipulation ! Bel effet de cape, monsieur Debray ! Vous avez redonn√© une politique ha√Įtienne √ la France qui n’en avait plus depuis longtemps ; quand un intellectuel n’oublie pas qu’il doit servir sa nation, quel style !

J’ai bien √©cout√© votre interview sur France-Culture, ce mercredi 21 avril 2004 ; eh bien, vous m’avez d√©√ßu ; vous devenez bien sobre ; vous n’avez pas dit qu’Aristide s’√©tait enrichi, vous n’avez pas dit que c’√©tait un gwo n√®g narcotrafiquant ; pourtant, √ßa plaisait, √ßa, aux Fran√ßais ! Et la corruption... Les Argentins cherchent √ faire entrer Carlos Menem pour le juger √ ce sujet ; lui, s’en garde bien ; et vous vous pactisez avec des gens qui, au lieu de juger Aristide, l’√©vacuent pour ne pas avoir √ le faire...Bizarre, bizarre...Non, vous avez √©t√© m√™me mod√©r√© puisque vous avez continu√© ¬« C’est un homme tr√®s cultiv√©, Ha√Įti est le dernier pays o√Ļ on parle fran√ßais, il ne faut pas le m√©priser, ce n’est pas une brute, jusqu’√ la fin, il me citait la Bible ; mystique de jour, bandit de nuit ; il n’√©tait pas un pacifiste, il faisait la guerre au nom de la paix ; il avait peu de respect pour ses adversaires ¬ ». Alors l√ , R√©gis Debray, seriez-vous capable de dire combien il y avait d’opposants politiques en prison ? Non, eh bien parce qu’il n’y en avait pas ! Jean Dominique a √©t√© assassin√© mais sa femme elle-m√™me n’a pas accus√© Titid ; elle lui a reproch√© de ne pas avoir √©t√© capable de trouver l’assassin de son mari... Vous avez opt√© pour les grandes formules ¬« mystique de jour, bandit de nuit ¬ », vous pr√©f√©rez rester dans le vague parce que vous entendez d√©j√ tous les textes qui donnent des faits des versions bien diff√©rentes et bien plus riches et nuanc√©es que tout ce que vous avez pu √©crire ; alors, puisque vous avez s√ »rement commenc√© ces lectures, je vous laisse devant votre ordinateur, puissiez-vous vous en impr√©gner pour pouvoir un jour nous raconter comment le FMI et la Banque mondiale [9] ont accul√© √ la faillite la politique du ¬« petit pr√™tre d√©froqu√© ¬ », pourquoi lui qui a plus lutt√© contre la drogue que tous les pr√©sidents pr√©c√©dents r√©unis [10] a √©chou√© devant les diktats am√©ricains, pourquoi il a √©t√© oblig√© d’avoir recours aux lobbying am√©ricains tant il √©tait accul√© par le refus de ce gouvernement √ continuer son aide.

Cependant, je ne dirai pas ¬« Se pa f√īt li ¬ » [11], malgr√© tout : mais bien s√ »r, monsieur Debray, vous seriez capable de me traiter de n√©o-colonialiste.... [12]

Notes :

[1Partisan d’Aristide. (ndlr)

[2Article P.21, Ne pas tomber dans le pi√®ge de Washington, de Jeffrey Sachs, Directeur of the Earth Institute de l’universit√© de Columbia et conseiller sp√©cial du secr√©taire g√©n√©ral de l’ONU. L’auteur dit exactement : ¬«  La crise ha√Įtienne est un nouvel exemple de manipulation cynique d’un petit pays pauvre par les Etats-Unis, les journalistes s’abstenant quant √ eux de s’int√©resser √ la v√©rit√©. ¬ »

[3Lire Le Canard Encha√ģn√© du mercredi 17-3-04 : Les papivores marchands de canons :
La conclusion revient aux Echos(12/3), propri√©t√©, il est vrai, du groupe britannique Pearson, qui dresse ce constat : ¬« Aujourd’hui, Dassault partage avec Lagard√®re la particularit√© d’√™tre √ la fois un grand groupe de presse et un grand groupe d’armement. A eux deux, ils poss√®dent plus des trois quarts de la presse fran√ßaise. ¬ »

[4Extrait de Mon Journal du Coup d’Etat : Radio M√©tropole, mercredi 2-10-91, 14h30 : ¬« Ren√© Pr√©val d√©ment qu’Aristide ait d√©missionn√© de son poste ¬ ». C’est en effet ce que la junte affirme, qu’il est parti de son plein gr√© et qu’il a sign√© une lettre de d√©mission.

[5Les 6 et 7 janvier 199I — Aristide ne prendra le pouvoir que le 7 f√©vrier prochain ! -tentative de coup d’√©tat par Roger Lafontant.

[6Septembre 1988.

[7Le Vatican a exclu Aristide de la pr√™trise en fin d’ann√©e 94.

[8¬« P√®p√® ¬ », vieux v√™tements. La friperie est une des grandes activit√©s commerciales d’Ha√Įti.

[9Il faudrait citer ici de nombreux articles ; je choisis celui de Michel Chossudovsky : La d√©stabilisation de Ha√Įti : un coup d’√©tat orchestr√© et financ√© par les Etats-Unis (http://risal.collectifs.net/imprimer.php3?id_article=879), 4-4-2004, 15 pages.

On peut y lire notamment, p.8 : ¬« Dans une logique particuli√®rement tordue, les salaires effroyablement bas pratiqu√©s √ Ha√Įti qui avaient fait partie du cadre de la politique de la ¬« main-d’Ň“uvre bon march√© ¬ » du FMI et de la Banque mondiale, √©taient consid√©r√©s comme un moyen d’am√©liorer le niveau de vie. En d’autres termes, les conditions inhumaines des industries d’assemblage (dans un environnement compl√®tement d√©r√©gul√©) et les conditions de travaux forc√©s dans les plantations agricoles ha√Įtiennes sont consid√©r√©es par le FMI comme la cl√© pour arriver √ la prosp√©rit√© √©conomique ; en raison de ¬« l’attrait exerc√© sur les investisseurs √©trangers ¬ ». Le pays √©tait coinc√© dans la spirale de sa dette ext√©rieure. Par une ironie am√®re, des mesures d’aust√©rit√© dans les secteurs sociaux, soutenues par le FMI et la Banque mondiale, furent impos√©es √ un pays qui compte √ peine 1,2 m√©decin pour 10000 habitants et o√Ļ la grande majorit√© de la population est illettr√©e. Les services sociaux de l’Etat, virtuellement inexistants durant la p√©riode Duvalier se sont effondr√©s.

La cons√©quence des directives du FMI fut que le pouvoir d’achat poursuivit sa d√©gringolade, laquelle avait √©galement affect√© les groupes √ revenus moyens. Dans un m√™me temps, les taux d’int√©r√™t avaient atteint des hauteurs astronomiques. Dans les parties Nord et Est du pays, les hausses brutales des prix du carburant s’√©taient traduites par une paralysie virtuelle des transports et des services publics, y compris l’eau et l’√©lectricit√©. Alors qu’une catastrophe humanitaire menace grandement, l’effondrement de l’√©conomie supervis√© par le FMI servit √ accro√ģtre consid√©rablement la popularit√© de la Plate-Forme d√©mocratique, qui accusa Aristide de ¬« mauvaise gestion √©conomique ¬ ». Inutile de dire que les dirigeants de la Plate-Forme d√©mocratique, y compris Andy Apaid, actuel propri√©taire des usines aux conditions si d√©plorables, sont les principaux protagonistes de l’√©conomie des bas salaires. ¬ »

[10Un Ha√Įtien me disait, en mars 2004, que la drogue existe depuis longtemps en Ha√Įti , lors du coup d’√©tat de 1991, drogue et embargo cr√©√®rent vingt familles milliardaires de plus. ¬« Elle existe depuis longtemps et pendant la pr√©sidence d’Aristide, jamais il ne fut arr√™t√© autant de dealers, les deux fr√®res K√©tan, le groupe Guy Philippe qu’on appelait le gang des Equatoriens, ceux-l√ , il les a tous eus ; mais certains, ce fut impossible ; le gouvernement des USA lui-m√™me a d√©clar√© : ¬« Il nous a donn√© plein de trafiquants ¬ » ; les journalistes ne peuvent dire le contraire ; Aristide devait lutter m√™me autour de lui ; √ l’int√©rieur de la police, √©videmment, il y avait beaucoup de complicit√© ; il fallait constamment vider les gens et en prendre d’autres, car la pr√©sidence ayant peu d’argent, la police √©tait peu pay√©e. Une des raisons qui a amen√© ce dernier coup d’√©tat, c’est justement qu’Aristide ne voulait pas se plier aux volont√©s am√©ricaines concernant la drogue ; elle constitue une source de revenus et la CIA s’en r√©jouit surtout pour financer des insurrections arm√©es ; l’establishment financier de Wall Street a int√©r√™t √ maintenir le trafic de drogue ha√Įtien, tout en mettant en place une narco-d√©mocratie fiable qui prot√®gera les voies d’acheminement depuis la Colombie. ; le remplacement d’Aristide par un individu plus docile a toujours √©t√© le d√©sir de l’administration Bush. ¬ »

[11¬« Se pa f√īt li. ¬ » Allusion √ un article d’Andr√© Linard, dans Le Monde Diplomatique de f√©vrier 2004 : ¬« Trois interpr√©tations circulent. Les uns estiment avoir √©t√© dup√©s par M.Aristide en 1990. D’autres, moins nombreux, pensent que le coup d’Etat qui l’a √©cart√© en 1991, son exil aux Etats-Unis, puis son retour en 1994 l’ont chang√©. D’autres enfin le voient prisonnier de contraintes : ¬« Se pas f√īt li ¬ »( ¬« ce n’est pas de sa faute ¬ »), dit le langage populaire, renvoyant √ l’entourage du pr√©sident mais aussi √ la communit√© internationale. :[ Note : Ha√Įti subit toujours un embargo de l’aide publique internationale, tant qu’il ne se conforme pas √ des r√©solutions de l’OEA sur la d√©mocratisation. Lire Paul Farmer, Ha√Įti, l’embargo et la typho√Įde, Le Monde Diplomatique, juillet 2003.)

[12Courrier International, N¬°699, du 25 au 31 mars 2004. Article de Frank Davies, The Miami Herald (extraits) : Quand Aristide faisait du lobbying aux Etats-Unis : ¬« Selon le minist√®re de la justice am√©ricaine, le gouvernement ha√Įtien aurait vers√© pr√®s de cinq millions de dollars √ des groupes de pression et √ des avocats am√©ricains depuis le retour au pouvoir du pr√©sident Jean-Bertrand Aristide, en 2OOO. Ainsi le cabinet d’avocats Ira Kurzban, de Miami, aurait per√ßu quelque trois millions de dollars du gouvernement Aristide au cours des trois derni√®res ann√©es. Et certains groupes de pression ont reconnu avoir touch√© 1,8 million de dollars pour plaider la cause de l’ancien pr√©sident aupr√®s du gouvernement am√©ricain, de certains diplomates √©trangers et des medias. Le gouvernement Aristide aurait tent√© ( sans aucun succ√®s) d’obtenir par ce biais la reprise de l’aide am√©ricaine, suspendue apr√®s les √©lections controvers√©es de l’an 2000.

Ha√Įti n’est certes pas le seul pays √ recourir √ des groupes de pression pour obtenir un meilleur acc√®s √ Washington, explique Robert Maguire, sp√©cialiste de Ha√Įti au Trinity College de Washington, qui estime cependant que ceux-ci feraient mieux de miser sur leurs ambassades : ¬« Ce n’est pas en faisant appel √ des gens qui d√©fendent votre affaire moyennant finance que vous augmenterez votre cr√©dibilit√© ¬ ».

Selon les documents officiels, le gouvernement Aristide aurait donn√© 945227 dollars √ des avocats et √ des groupes de pression pour les seuls six premiers mois de l’ann√©e 2003. A titre de comparaison, son voisin, la R√©publique Dominicaine, n’a consacr√© que 171000 dollars √ ces postes.

Autre scandale, l’opposition ha√Įtienne a b√©n√©fici√©, √ l’inverse, de certaines largesses am√©ricaines. L’International Republican Institute (IRI), un organisme li√© au Parti r√©publicain, aurait financ√© des s√©minaires de ¬« cr√©ation de parti ¬ » en R√©publique dominicaine et √ Miami √ l’attentiondesopposantsaur√©gimed’Aristide. Les fonds n√©cessaires, 1,2 million de dollars, provenant de l’Agence am√©ricaine pour le d√©veloppement international. Certains d√©mocrates, emmen√©s par Chris Dodd, s√©nateur du Connecticut, accusent les membres de l’IRI d’avoir entretenu des liens avec les anciens dictateurs militaires de Ha√Įti, et d’avoir collabor√© avec l’opposition pour saper la position d’Aristide.

Pour Robert Maguire et Alex Dupuy, de la Wesleyan University, les liens √©troits que le gouvernement am√©ricain a r√©ussi √ √©tablir avec la Convergence d√©mocratique, un regroupement de divers partis d’opposition ha√Įtiens, ont incit√© cette derni√®re √ refuser un partage du pouvoir avec Aristide au mois de f√©vrier, √ l’heure o√Ļ le pays √©tait balay√© par une r√©volte sanglante. ¬« En un sens, les Etats-Unis ont achet√© leur all√©geance en les dorlotant ¬ », explique Maguire. Selon lui, il est possible que l’opposition ait re√ßu des messages de Washington lui conseillant explicitement de ne pas n√©gocier avec Aristide. ¬ »

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