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Guatemala 1954... Venezuela 2004 ?
par José Steinsleger
2 juillet 2004

Quel fonctionnaire de Washington, et quand, a déclaré : « Le problème principal de l’Amérique latine ... est le sentiment prédominant que les États-Unis, préoccupés par d’autres régions du monde, ont perdu leur intérêt pour les affaires hémisphériques  » ? Etait-ce Colin Powell, l’actuel secrétaire du Département d’État ?

Qui d’autre (idem) a dit : « ... Les États-Unis doivent identifier les intérêts stratégiques et politiques de l’Amérique latine avec leurs intérêts stratégiques et politiques mondiaux ... Il faut inculquer dans l’esprit des Latino-américains un sentiment de ’participation honorable’, dans l’intention de sauvegarder la liberté  » ? Etait-ce Roger Noriega, un conseiller du président George W. Bush ?

Négatif. La première glose concerne Dean Acheson (secrétaire d’État du président Harry S. Truman) ; le deuxième incombe àson conseiller Louis Halle, et les deux remontent au 4 janvier et au 9 novembre 1950.

Le Guatemala était alors gouverné par Juan José Arévalo, le leader du mouvement populaire qui a renversé la dictature féroce du général Jorge Ubico en octobre 1944. « Socialiste spirituel  », démocrate libéral, critique de l’impérialisme yankee, Arévalo a essayé de promouvoir le développement capitaliste, avec des lois du travail comme celles qui existaient en Europe et aux États-Unis depuis le XIXe siècle.

Mission impossible. Véritable État àl’intérieur de l’État, le monopole bananier United Fruit Company (UFC) fonctionnait au Guatemala comme une enclave coloniale. De sorte que ni le refus de l’ « arevalisme  » de légaliser le Parti communiste ni son appui àla guerre de Corée [1950-1953, ndlr] n’ont convaincu ceux qui préféraient traiter avec des gouvernements dociles et sanguinaires.

Arévalo a pu gouverner avec une relative stabilité. Cependant, quand l’ambassadeur Richard C. Patterson a exigé le licenciement des ministres qu’il qualifiait de « communistes  », le gouvernement l’a déclaré "persona non grata" et l’horizon politique du Guatemala s’est chargé de gros nuages.

Aux élections de 1950, le colonel Jacobo Arbenz obtient la majorité écrasante des voix exprimées. Son gouvernement élabore un programme de développement capitaliste indépendant, promeut des politiques de santé, d’alphabétisation et d’éducation, redistribue le revenu et applique une réforme agraire timide qui oblige les propriétaires fonciers àpayer des impôts, dans un pays où 2 pour cent des propriétaires concentrent 70 pour cent des terres.

Les États-Unis, l’Organisation des États américains (OEA) et la Société interaméricaine de Presse (SIP) confirment leurs doutes : Arbenz est un « agent  » de Moscou. La CIA, dirigée par Allen Dulles, se met en action. Elle cherche des militaires traîtres et les trouve. Elle cherche des intellectuels « dissidents  » et les trouve. Elle cherche des gouvernements serviles et les trouve.

John Foster Dulles, secrétaire d’État du président Dwight Eisenhower, frère d’Allen et actionnaire principal de la United Fruit Company, applaudit lors de la Dixième conférence des Chanceliers de l’OEA (Caracas, mars 1954) les délégués envoyés par Fulgencio Batista [1], Raphaë l Leónidas Trujillo [2], Anastasio Somoza [3] et autres « démocrates  ».

Le chancelier du Guatemala, Guillermo Toriello, réfute une àune les accusations des États-Unis. Seuls le Mexique et l’Argentine se montrent dignes. Début juin, un groupe de « patriotes  » entraînés par la CIA au Honduras et commandés par le lieutenant-colonel Carlos Castillo Armas envahissent le pays. L’aviation yankee déverse des bombes de 250 kilos sur la population civile.

Le 25 juin, Arbenz ordonne de distribuer des armes au peuple. L’armée refuse. Dans la nuit du 27 juin, il démissionne. L’ambassadeur John E. Peurifoy convoque les journalistes au Club américain ; là, il s’exclame : « Jacobo, knock out !  » Un jeune médecin de 26 ans se réfugie dans une ambassade, analyse la situation, tire des conclusions et en septembre monte dans un train qui le laisse àTapachula. On l’appelle Che.

Pourquoi Arbenz est-il tombé ? Le dramaturge guatémaltèque Manuel Galich a dit : « Nous n’avions pas d’idéologie anti-impérialiste, révolutionnaire... Notre réaction était une réaction instinctive qui se résumait dans un postulat très peu doctrinaire : ’Gringos fils de la grande pute’  »

Affecté en Indochine, Peurifoy meurt criblé de balles deux mois après l’invasion, par un commando nationaliste thaïlandais. En 1957, une escorte tue Castillo Armas [4]. La Conférence de l’OEA qui a condamné le Guatemala àun demi-siècle d’enfer s’est tenue àl’hôtel Tamanaco, de Caracas, inauguré pour l’occasion. Tamanaco est un cacique qui combattit les Espagnols pour l’indépendance de son peuple.

Le 28 juillet 1954, dans l’Etat vénézuélien de Barinas, la cigogne dépose dans la maison de la famille Chávez Frías un enfant qu’ils baptisent du nom de Hugo. Si le lecteur désire savoir comment l’histoire se poursuit, il lui suffit de relire l’article et de penser au Venezuela d’aujourd’hui.

Notes:

[1[NDLR] Dictateur de Cuba.

[2[NDLR] Dictateur de la République dominicaine.

[3[NDLR] Dictateur du Nicaragua.

[4[NDLR] Militaire guatémaltèque qui prit le pouvoir après le coup d’Etat de 1954.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx/), 30 juin 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).