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Argentine-Bolivie : vers la dispersion de l’√‰tat ?
par Ra√ļl Zibechi
13 juillet 2004

D’abord, il y eut les coupures de route des ch√īmeurs qui emp√™chaient la circulation des marchandises, disait-on, parce qu’ils ne pouvaient plus protester en paralysant les usines que la politique n√©olib√©rale de Carlos Menem (pr√©sident de l’Argentine de 1989 √ 1999, ndlr) avait ferm√©es dans les ann√©es 90. Puis il y eut la pression sur les banques des classes moyennes mises en fureur par le vol de leurs √©conomies, harc√®lement tellement efficace qu’il parvint √ les effacer du paysage urbain pendant quelques mois : les firmes financi√®res les plus s√©rieuses durent se retrancher derri√®re des barri√®res m√©talliques si √©paisses et imp√©n√©trables qu’on devinait difficilement qu’une structure de directeurs, de chefs, de comptables et d’employ√©s subsistait derri√®re elles.

Plus de deux ans apr√®s les 19 et 20 d√©cembre, et apr√®s une longue ann√©e de gouvernement du pr√©sident N√©stor Kirchner, qui maintient fermement sa volont√© explicite d’apaiser la protestation sans recourir √ la r√©pression, les multitudes en fureur br√ »lent en moyenne un commissariat par semaine. Le ministre de la S√©curit√© de Buenos Aires a d√©clar√© √ P√°gina 12, le mercredi 30 juin, que les commissariats ¬« sont la cible de la col√®re populaire ¬ » mais que les incendies sont un ¬« ph√©nom√®ne spontan√© et empathique ¬ », en raison du climat de crispation sociale et de l’√©norme m√©contentement de la population.

Dans la conscience de base de la soci√©t√© argentine, les d√©c√®s de jeunes, les enl√®vements contre ran√ßon et les vols les plus communs (en somme, ce que nous consid√©rons comme de la criminalit√©) sont l’oeuvre de la police. Ce qui revient presque √ √©voquer la dictature. Ainsi vont les choses dans la p√©riode d’apaisement et de r√©conciliation de l’√‰tat argentin. Pourrait-on imaginer qu’elles se produisent dans le cas - pr√īn√© par les droites politiques, √©conomiques et m√©diatiques - o√Ļ l’on emploierait de nouveau la force pour √©touffer la protestation ?

En Bolivie, la r√©bellion sociale marche sur de semblables sentiers. L’ex√©cution r√©cente du maire d’Ayo Ayo par ses voisins, qui l’accusaient de corruption (autrement dit, de leur avoir vol√© ¬« leur ¬ » argent), donne le ton de la profonde d√©l√©gitimation de l’√‰tat. Un √‰tat qui va √ la d√©rive depuis que les multitudes de Cochabamba lui ont impos√©, en avril 2000, d’annuler la privatisation de l’eau, par une r√©volte √ laquelle ont pris part toutes les couches sociales de la ville. √€ cette occasion, la multitude a supplant√© l’√‰tat et destitu√© la figure de la repr√©sentation ; le conseil municipal ouvert est devenu l’organe d√©lib√©ratif et ex√©cutif d’une soci√©t√© en r√©bellion.

La situation s’est reproduite √ plusieurs occasions durant les ann√©es suivantes, jusqu’√ ce qu’en octobre 2003 elle s’√©tende √ tout le pays, √ partir de son nouvel √©picentre, la ville aymara d’ El Alto. Depuis lors, le pr√©sident Carlos Mesa est assis sur un volcan : comme son homologue argentin, il ne peut pas se permettre de dissuader la protestation par la r√©pression - s’il ne veut pas subir le destin de son pr√©d√©cesseur, S√°nchez de Lozada -, et sa t√Ęche principale est d’√©viter que se r√©p√®tent les faits qui ponctuent l’histoire r√©cente de la Bolivie, depuis la guerre de l’eau de 2000.

Le point principal des agendas de Kirchner et de Mesa est de r√©cup√©rer la l√©gitimit√© de l’√‰tat : c’est pourquoi le 18 juillet prochain aura lieu un r√©f√©rendum contest√© pour trancher le sort du gaz bolivien ; c’est pourquoi la Casa Rosada (le palais pr√©sidentiel argentin, ndlr) ne peut pas autoriser les augmentations de tarifs des services privatis√©s par le menemisme. D’une certaine mani√®re, ils sont prisonniers d’une situation sociale qu’ils ne contr√īlent pas.

En Argentine comme en Bolivie - dans une certaine mesure au P√©rou √©galement, et potentiellement en √‰quateur -, fonctionne une sorte de machine de dispersion des Etats nationaux. Le ministre de la D√©fense argentin lui-m√™me, Jos√© Pampuro, a reconnu il y a quelques jours que la Bolivie peut marcher vers sa libanisation en cons√©quence des conflits sociaux et politiques. Pendant ce temps, les √©lites de Santa Cruz (la r√©gion la plus riche et la plus prosp√®re du pays, mais aussi la plus m√©tisse) ne cessent de menacer de fragmenter le pays. Une attitude tr√®s semblable √ celle de la bourgeoisie de Guayaquil apr√®s l’insurrection indig√®ne de janvier 2000, qui a mis un terme au gouvernement de Jamil Mahuad et occup√© pendant des heures quelques installations du pouvoir formel √ Quito. Ou en Argentine apr√®s les 19 et 20 d√©cembre, quand les gouverneurs provinciaux avaient davantage de pouvoir que les pr√©sidents affaiblis qui surv√©curent √ la r√©volte.

On ne devrait pas, cependant, regarder vers le haut pour trouver l’origine de ces forces centrifuges ; bien qu’il soit certain que le mod√®le n√©olib√©ral affaiblisse les Etats nationaux et que les √©lites locales accompagnent cette dynamique globale. Au contraire, cette puissance - nouvelle, inqui√©tante - √©merge des couches les plus profondes des soci√©t√©s. Dans les incendies des commissariats de Buenos Aires et dans l’ex√©cution de maires, les mouvements de piqueteros et aymaras n’interviennent pas le moins du monde. M√™me s’ils le voulaient, ils ne pourraient les contenir. Ce n’est pas le ¬« mouvement social ¬ », au sens classique, qui est responsable de ces √©pisodes. Quoi alors ?

Dans plusieurs pays, les gens qu’on appelle les exclus, les habitants du sous-sol, ont √©t√© capables, dans un long processus de crise des Etats bienfaiteurs, de tisser des liens et des attaches solides. Sur leur base, une bonne partie des nouveaux pauvres trouvent des formes de survie qu’ils transforment en alternatives de vie, incluant la production, la sant√© et l’√©ducation. Ces nouvelles relations sociales sont de caract√®re communautaire ; de mani√®re explicite dans les r√©gions andines et les zones rurales, de mani√®re moins √©vidente mais non moins puissante dans la p√©riph√©rie de quelques grandes villes. La logique de ces communaut√©s - qui sont n√©es contre l’√‰tat - est ¬« une logique du centrifuge, une logique du multiple ¬ », suivant Pierre Clastres dans son Arch√©ologie de la violence. Pour exister, simplement pour continuer d’√™tre, de plus en plus de pauvres de notre Am√©rique se donnent des modes de vie qui supposent la n√©gation de l’√‰tat √ l’int√©rieur de leurs collectifs, m√©canisme qui ¬« naturellement ¬ » fonctionne comme ¬« machine de dispersion ¬ » contre la ¬« machine d’unification ¬ » √©tatique.

Force-machine qui travaille de mani√®re souterraine, bien qu’elle √©merge parfois avec une puissance ¬« destructrice ¬ », si on la regarde sous l’optique de l’√‰tat.


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Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx/), 9 juillet 2004

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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