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Coca-Cola en Colombie : augmentation des profits, r√©duction de la main-d’oeuvre
par Lesley Gill
4 août 2004

Apr√®s "ok", Coca-Cola est le mot le mieux compris au monde. Cependant, moins connue que ce symbole, quintessence des Etats-Unis, est la politique de l’emploi pratiqu√©e par la soci√©t√© Coca-Cola qui pr√©tend que le but de son existence consiste √ "apporter bien-√™tre et rafra√ģchissement √ chaque personne qu’elle atteint". La multinationale emploie des tactiques anti-syndicalistes en Colombie : elle est en partie responsable de la violence exerc√©e contre certains travailleurs ces 20 derni√®res ann√©es, aux dires de L’Union nationale des Employ√©s de l’Industrie alimentaire (Sinaltrainal), syndicat auquel appartiennent les salari√©s de Coca-Cola en Colombie.

Le Sinaltrainal est engag√© dans un conflit avec un sous-traitant de mise en bouteilles pour Coca-Cola, FENSA, dont le si√®ge social se trouve au Mexique, parce que ce sous-traitant refuse de trouver de nouveaux emplois aux 91 salari√©s licenci√©s √ la suite d’un arr√™t de la production l’ann√©e derni√®re dans 11 de ses 17 usines colombiennes de mise en bouteilles. Les travailleurs √©taient auparavant employ√©s par Panamco, soci√©t√© colombienne de mise en bouteilles pour Coca-Cola, rachet√©e par FEMSA en 2003. Le minist√®re de la Protection sociale a r√©cemment avalis√© ces licenciements, bien qu’il soit stipul√© dans les accords collectifs n√©goci√©s entre Coca-Cola et le Sinaltrainal que FENSA doit fournir de nouveaux emplois aux travailleurs d√©plac√©s. Le secr√©taire g√©n√©ral du Sinaltrainal, Javier Correa, fait remarquer que Luz Estela Aranjo, la vice-ministre de la Protection sociale, qui a examin√© le dossier, a dans le pass√© fourni ses services d’avocate √ la soci√©t√© Coca-Cola. Le secr√©taire adjoint du Sinaltrainal √ Barrancabermeja, Juan Carlos Galvis, affirme que la d√©cision "entra√ģne de s√©rieuses r√©percussions pour le syndicat."

Plus de la moiti√© des travailleurs licenci√©s sont des d√©l√©gu√©s syndicaux. Il se peut dor√©navant qu’ils cessent d’√™tre couverts par un programme, parrain√© par l’Etat, de protection des syndicalistes victimes de menaces et qu’ils se retrouvent plus expos√©s √ la violence paramilitaire. Le refus d’aide que leur oppose la soci√©t√© et les tactiques de pression que cette derni√®re a exerc√© sur 500 salari√©s pour les obliger √ prendre leur retraite anticip√©e font partie d’une campagne suivie dont le but est l’affaiblissement et l’√©limination du syndicat, disent les dirigeants du Sinaltrainal. En protestation contre la politique de l’emploi de Coca-Cola et de ses soci√©t√©s de mise en bouteilles, 30 syndicalistes ont men√© une gr√®ve de la faim de 12 jours en mars dernier. Le Sinaltrainal envisage de nouvelles actions revendicatives contre la soci√©t√©.
Ce conflit social arrive √ un moment o√Ļ la multinationale affiche des profits in√©gal√©s. Ses op√©rations au niveau mondial lui ont rapport√© 1,3 milliard de dollars au premier trimestre 2004 : c’est la premi√®re fois que ses gains trimestriels d√©passaient le milliard de dollars. Ces sommes repr√©sentent une augmentation de 35% par rapport √ l’ann√©e derni√®re.

En plus des pertes d’emploi et de l’intransigeance de la soci√©t√©, la gr√®ve du mois de mars fait appara√ģtre un processus r√©current de violence √ l’encontre des dirigeants syndicaux. Alors que les gr√©vistes de la faim faisaient pression sur Coca-Cola √ Cartagena, Barranquilla, C√ļcuta, Cal√≠, Medell√≠n, Barrancabermeja et Bucaramanga, des milices paramilitaires ont menac√© de mort les travailleurs √ Palmira, leur donnant 90 jours pour quitter la ville. Neuf salari√©s de Coca-Cola ont √©t√© assassin√©s depuis la fin des ann√©es 1980. Soixante-sept autres ont fait l’objet de menaces, d’enl√®vements et de d√©placements forc√©s et il est fr√©quent que l’on s’en prenne aux familles des dirigeants syndicaux afin de les obliger √ renoncer √ leurs activit√©s militantes.

Le Sinaltrainal accuse Coca-Cola et deux de ses entreprises de mise en bouteilles de ne pas prot√©ger ses employ√©s et de les faire assassiner et terroriser par les milices d’extr√™me droite, les Autod√©fenses unies de Colombie (AUC). Peu apr√®s l’annonce de la fermeture des usines par FEMSA l’ann√©e derni√®re, des hommes arm√©s ont kidnapp√© le fils de 15 ans du dirigeant syndical Limberto Carranza √ Barranquilla alors que l’adolescent revenait de l’√©cole √ v√©lo. Les kidnappeurs l’ont battu et tortur√© et lui ont dit que son p√®re figurait sur une liste de gens qu’ils avaient l’intention d’√©liminer. Pendant que le jeune homme traversait cette dure √©preuve, son p√®re a re√ßu un coup de t√©l√©phone d’un individu qui lui a dit : "Esp√®ce de fils de pute de syndicaliste, on va te descendre... et si on arrive pas √ te tuer, on tuera ta famille."

Le Sinaltrainal a d√©couvert que les pires cas de violence √ l’encontre des travailleurs co√Įncident avec des p√©riodes sp√©cifiques de conflit social, telles que gr√®ves, n√©gociations de contrats et protestations. En fait, Coca-Cola est bien connu pour ses manoeuvres anti-syndicales. Les travailleurs guat√©malt√®ques n’ont r√©ussi √ sauver leur syndicat qu’au prix de l’occupation d’une usine de la ciudad de Guatemala pendant un an alors que le pays √©tait en proie √ une guerre civile meurtri√®re. Comme les autres multinationales, Coca-Cola tire profit de l’affaiblissement des syndicats par intimidation des travailleurs, des syndicats faibles opposant une moindre r√©sistance aux licenciements, aux baisses salariales, aux pertes d’avantages et √ la "flexibilit√©" des contrats. Et les menaces, les assassinats cibl√©s et la diffamation sont les outils utilis√©s pour g√©rer la main-d’oeuvre.

L’Etat colombien a favoris√© la sape des syndicats avec des lois sur l’emploi pass√©es en 1990 qui facilitaient le recrutement de travailleurs int√©rim√©raires, et des d√©crets "anti-terroristes" plus r√©cents qui ont encore r√©duit les droits syndicaux en permettant aux forces de l’ordre de maintenir des personnes en d√©tention sans mandat du tribunal. Environ 6,700 employ√©s de Coca-Cola ont perdu leur travail entre 1992 et 2002 et 80% des salari√©s de Coca-Cola sont maintenant des int√©rimaires non syndiqu√©s, dont les salaires ne repr√©sentent qu’un quart de ce que gagnent leurs coll√®gues syndiqu√©s. L’appartenance syndicale au niveau national a chut√©, passant de 12% des salari√©s au milieu des ann√©es 1990 √ 3,2% aujourd’hui, alors que les chiffres officiels du ch√īmage au plan national ont quasiment doubl√© passant de 10,5% en 1990 √ 19,7%.

Le 21 juillet 2001, l’International Labor Rights Fund et l’United Steel Workers Union ont port√© plainte au nom du Sinaltrainal dans le cadre de l’ATCA [l’Alien Tort Claims Act est une loi destin√©e √ prot√©ger les victimes de violations du droit international, NdT] aupr√®s du tribunal f√©d√©ral de Miami. Les plaignants veulent faire condamner la soci√©t√© Coca-Cola et ses entreprises de mise en bouteilles pour avoir permis √ des milices de commettre une s√©rie de crimes √ l’encontre d’employ√©s de Coca-Cola. Parmi ces crimes, un des plus notables est l’assassinat du responsable syndical Isidro Gil et l’incendie des locaux du syndicat √ Carega dans le d√©partement d’Antioquia. Avant l’assassinat, des employ√©s avaient vu le directeur de l’usine en conversation avec un des chefs de milice √ la caf√©t√©ria de la soci√©t√©, √ la suite de quoi des miliciens ont investi l’usine et ont contraint les travailleurs √ signer des lettres de d√©mission du syndicat r√©dig√©es sur les ordinateurs de la soci√©t√©.

Coca-Cola rejette formellement toute implication dans la mort de ces travailleurs colombiens, objectant que l’entreprise de mise en bouteille n’est ni sa propri√©t√© ni de son autorit√©. Et pourtant plusieurs membres de son conseil d’administration si√®gent √©galement √ celui de FEMSA, Coca-Cola contr√īle 40% des actions de cette derni√®re et re√ßoit un rapport quotidien sur ses activit√©s en Colombie. Un juge √©tats-unien a d√©cid√© en mars que FEMSA doit r√©pondre aux accusations port√©es, mais il a jug√© recevable l’argument de la soci√©t√©-m√®re et a prononc√© un non-lieu √ son endroit. Les plaignants, cependant, ont l’intention de faire appel.

Les d√©n√©gations de Coca-Cola gagneraient en cr√©dibilit√© si cette soci√©t√© prenait des mesures fermes pour prot√©ger la vie de ses employ√©s. Les all√©gations que la soci√©t√© est complice de ceux qui terrorisent ses employ√©s se trouvent renforc√©es par les repr√©sailles l√©gales qu’elle exerce vis-√ -vis des leaders syndicaux. Suite au proc√®s qu’on lui a intent√© dans le cadre de l’ATCA, par exemple, Coca-Cola a port√© plainte contre certains des plaignants colombiens pour calomnie et diffamation. Bien que le procureur colombien ait d√©clar√© cette plainte irrecevable, la politique coercitive, anti-syndicaliste que pratique la soci√©t√© pr√©sente une image de Coca-Cola qui diff√®re de celle, rafra√ģchissante, que la soci√©t√© aime √ donner d’elle-m√™me.


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Source : Colombia Journal, ao√ »t 2004.

Traduction : C.F. Karaguezian, pour RISAL.

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