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Colombie
Une marche indigène historique
par Constanza Vieira
28 septembre 2004

Une bicyclette tandem dot√©e d’une radio portable parcourt d’un bout √ l’autre la marche de protestation indig√®ne de Colombie, qui rassemble d√©j√ 50.000 personnes sur la route Panam√©ricaine et dont le but est d’atteindre jeudi [le 16 septembre, ndlr] la ville de Cali au sud-ouest apr√®s avoir parcouru 100 kilom√®tres.

Source : CMI Colombia.

La mission de la ¬« Radiocyclette ¬ », comme ils l’appellent, est de retransmettre ce qu’il se passe au cours de cette mobilisation, √ laquelle ses organisateurs lui ont donn√© forme de congr√®s, √ travers une connexion avec Radio Payumat (¬« Je demande l’autorisation d’entrer ¬ »), une petite radio indig√®ne en langue nasa et en espagnol qui transmet depuis Santander de Qilichao, dans le d√©partement du Cauca.

Ce congr√®s itin√©rant particulier, convoqu√© par le peuple indig√®ne nasa pour protester contre la r√©forme constitutionnelle imposant la r√©√©lection du pr√©sident Alvaro Uribe et contre les accords de libre-√©change en n√©gociation, est compos√© d’indig√®nes, de communaut√©s noires, de paysans et de syndicalistes, voyageant √ pied et en camions.

Dans chaque localit√© o√Ļ il passe, le congr√®s s’arr√™te pour faire session. Cette marche, initi√©e mardi (le 14 septembre, ndlr) √ Santander de Quilichao, est devenue la plus populaire de l’histoire du d√©partement du Cauca, au sud-ouest de la Colombie, limitrophe √ la Vall√©e du Cauca au sud, limit√© par l’oc√©an Pacifique et foyer originel du peuple nasa.

Le peuple nasa - que les Espagnols au moment de la conqu√™te appelaient ‚€˜pa√©z’, qui signifie ‚€˜poux’ en langue indig√®ne - compte aujourd’hui environ 140.000 personnes et forme la seconde nation aborig√®ne la plus peupl√©e de Colombie, o√Ļ subsistent 90 ethnies originaires distinctes repr√©sentant pr√®s de 2% des 43 millions d’habitants du pays.

Source : CMI Colombia.

La devise du congr√®s est ¬« Minga pour la vie, la justice, la joie, la libert√© et l’autonomie ¬ ». ‚€˜Minga’, pour les indig√®nes, signifie ¬« une r√©union dont le but est de r√©aliser un projet ¬ » explique √ IPS le journaliste autochtone Mauricio Beltr√°n, conseiller en communication de l’Organisation nationale indig√®ne de Colombie (ONIC, http://www.onic.org.co) et de l’Association des Conseils indig√®nes du Nord du Cauca (ACIN http://www.nasaacin.net/).

¬« Les indig√®nes, nous nous r√©unissons √ 2 s’il faut faire un ‚€˜tull’ (culture traditionnelle), √ 10 si nous allons ramasser la r√©colte, √ 1.000 s’il faut arranger la route, √ 18.000 s’il faut prendre des d√©cisions concernant le futur et tous s’il faut d√©fendre la justice, la joie, la libert√© et l’autonomie ¬ », dit un des communiqu√©s nasa √©mis avant la marche.

Cette communication est sign√©e par l’ONIC, l’ACIN et le Conseil r√©gional indig√®ne du Cauca (CRIC), organisation l√©gendaire dans l’histoire des luttes pour la terre en Colombie.

Les manifestants seront re√ßus jeudi [le 16 septembre 2004, ndlr] √ Cali, capitale du d√©partement de la Vall√©e du Cauca, par des √©tudiants et par les ¬« Femmes de noirs ¬ », membres du Mouvement des Femmes contre la Guerre. Ce jour-l√ , des actes de protestation contre le gouvernement sont pr√©vus dans d’autres villes du pays.

Source : CMI Colombia.

Dans le contexte de cette mobilisation pacifique, la violence n’a pas fait d√©faut. Mardi √ midi [le 14 septembre, ndlr], un garde du corps du gouverneur Angelino Garz√≥n, du parti de gauche ‚€˜Polo Democr√°tico’ qui cautionne la marche, a √©t√© assassin√© √ Cali.

¬« C’est un signal pour moi ¬ », a d√©clar√© Garz√≥n √ la presse, tandis que les indig√®nes alertent que ce crime est √©galement un message dirig√© √ tous les citoyens.

Les organisateurs expliquent que cette ¬« minga de tous ¬ » vise la d√©fense des droits √ la vie, non seulement des femmes et des hommes, mais aussi des plantes, des animaux, des lacs et des fleuves et cherche en plus √ d√©finir des strat√©gies pour arr√™ter la r√©forme constitutionnelle en cours qui, selon l’avis des participants, menace les droits et libert√©s acquis.

Lors du congr√®s, ils esp√®rent √©galement √©laborer des propositions en vue de stopper les n√©gociations du trait√© de libre-√©change en cours entre la Colombie et les Etats-Unis, ¬« car elles se font derri√®re le dos du peuple et mettent en jeu la nature, le futur et le bien-√™tre des gens dans une logique de rendre commercialisable et de transformer en marchandise ce qui ne peut √™tre vendu et doit √™tre prot√©g√© ¬ ».

Plus pr√©cis√©ment, cette semaine a lieu √ Porto Rico, le quatri√®me round de n√©gociation du trait√©, discut√© en m√™me temps par le P√©rou et l’Equateur. Lors de pr√©c√©dentes rencontres, Washington a propos√© des m√©canismes afin d’obtenir des droits de propri√©t√© sur la biodiversit√© colombienne, une des plus riches du monde.

Le pr√©sident Uribe s’est oppos√© √ la marche-congr√®s en argumentant des raisons de s√©curit√©, en plus de signaler que les indig√®nes manifestent des attitudes politiques.

¬« Je ne vois pas la relation entre les probl√®mes qu’ils soul√®vent et la marche. Je vois que cette marche a un objectif politique et qu’ils devaient la pr√©senter comme tel, mais ne pas inventer des mensonges. Dites la v√©rit√©, dites que vous avez un parti politique et que vous voulez sortir pour marcher et protester, mais ne racontez pas d’histoires au pays ¬ », a d√©clar√© vendredi [le 10 septembre, ndlr] le mandataire.

A cela, les indig√®nes ont r√©pondu qu’ils ne parlent pas pour le gouvernement mais au peuple.

Source : CMI Colombia

¬« Nous devons cesser de croire que ce qui se passe actuellement va continuer ind√©finiment ¬ », ont-ils ajout√©, en insistant sur la n√©cessit√© de ¬« construire des m√©canismes populaires de souverainet√© et de r√©sistance, et pour cela nous devons nous rencontrer entre gens du peuple avec nos luttes, nos organisations, notre identit√© et nos territoires ¬ ».

Lors de la premi√®re journ√©e, le congr√®s a avanc√© jusqu’√ la localit√© de Villarica, dans le Cauca, o√Ļ les participants ont pass√© la nuit dans des tentes et des refuges mis sur pied √ l’aide de tissu et de mat√©riel plastique. A ce moment, on comptait environ 50.000 personnes, selon Beltr√°n. La participation le mardi [le 14 septembre, ndlr] au d√©part de Santader de Quilichao, √ 8 heures locale, √©tait de 25.000 manifestants.

Les organisateurs esp√©raient convoquer quelques 40.000 participants √ ce congr√®s, mais finalement ils pensent qu’√ Cali, une des villes les plus importantes du pays, ¬« quelques 70.000 personnes pourraient entrer jeudi ¬ », a expliqu√© Beltr√°n √ IPS.

Il a √©galement inform√© que de nombreux habitants de Cali soutiennent la marche par des collectes d’aliments, ¬« c’est l’aspect le plus d√©licat car le groupe grandit √ chaque instant et la nourriture va devenir un th√®me d’attention ¬ ».

Le Syst√®me de communication pour la Paix (Sipaz), qui regroupe 138 radios communautaires de 17 r√©gions de Colombie et 30 radios indig√®nes, soutient la ‚€˜minga’ informative.

¬« Certaines radios indig√®nes ont d√©j√ commenc√© √ retransmettre les √©v√©nements, d’autres le feront dans les jours √ venir ; l’id√©e est d’arriver √ une couverture totale samedi. C’est la premi√®re fois que s’organise en Colombie un si grand r√©seau de m√©dias alternatifs ¬ », a indiqu√© Beltr√°n.

Les images du programme de t√©l√©vision CMI ont montr√© un dispositif policier vigilant, mais post√© loin des manifestants ; ceux-ci comptent sur leur propre garde indig√®ne, √©tablie afin d’affirmer l’autonomie de ce peuple au milieu de la guerre qui secoue la Colombie depuis plusieurs d√©cennies, comme l’expliquent ses dirigeants.

Uribe a propos√© d’int√©grer la garde indig√®ne aux services de s√©curit√© √©tatiques qui combattent la gu√©rilla, mais jusqu’√ aujourd’hui cette proposition a toujours √©t√© vivement rejet√©e.

Au d√©but du mois, 5 leaders indig√®nes, parmi eux Arqu√≠medes Viton√°s, maire de la localit√© de Torib√≠o, berceau du Conseil r√©gional indig√®ne du Cauca (CRIC), dans le Cauca, ont √©t√© s√©questr√©s par un groupe de gu√©rilleros des Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie (FARC), de gauche, et rel√Ęch√©s quelques jours plus tard suite √ la r√©action de la garde indig√®ne, qui op√®re seulement arm√©e de b√Ętons.

Le peuple nasa a été lauréat en 2000 du Prix national de la Paix et Vitonás a reçu la même année, au nom des siens, le Prix Ecuatorial, remporté parmi 400 initiatives du monde entier. Son enlèvement temporaire a suscité une déclaration du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).

Un des leaders qui, au front de la garde indig√®ne, a coordonn√© le sauvetage des s√©questr√©s, ¬« √©tait aujourd’hui [le mardi 14 septembre, ndlr] √ 3 heures de l’apr√®s-midi en train de cuisiner un sancocho (soupe typique) pour 100 personnes apr√®s avoir march√© toute la journ√©e, pendant qu’un ‚€˜chirim√≠a’ (ensemble de 5 nasa) jouait de la musique traditionnelle avec des fl√ »tes, des tambours et un instrument avec des semences ¬ », a racont√© Beltr√°n.

¬« Ces communaut√©s ont construit un mouvement de r√©sistance civile comme il en existe peu dans le pays et aujourd’hui elles peuvent montrer avec fiert√© que la guerre ne constitue pas un axe structurel de leur vie ¬ », a √©crit ce mardi dans le journal de Cali, El Pa√≠s, le chroniqueur Fabio Vel√°squez, en critiquant l’opposition de Uribe √ la marche-congr√®s.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : IPS Noticias (http://www.ips.org/), 15 septembre 2004.

Traduction : Tania Blanco, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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