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Entretien avec l’historienne Margarita L√≥pez Maya
Venezuela : “Sans opposition, le gouvernement peut devenir autoritaire”
par Claudia Jardim
14 novembre 2004

Un nouveau chapitre de l’histoire politique v√©n√©zu√©lienne s’ouvre avec une opposition d√©faite, fragilis√©e au cours des trois derni√®res ann√©es et avec le renforcement de l’alliance de gouvernement dirig√©e par le pr√©sident Hugo Ch√°vez. L’extension du pouvoir politique chaviste s’est concr√©tis√©e avec les derni√®res √©lections r√©gionales [1]. Le gouvernement contr√īlera 20 des 22 √©tats o√Ļ se disputaient les postes de gouverneurs et 270 des 337 municipalit√©s.

La mar√©e rouge chaviste qui, pour beaucoup, signifie l’approfondissement de la R√©volution bolivarienne est vue avec pr√©occupation par l’historienne Margarita L√≥pez Maya, professeur de l’Universit√© centrale du Venezuela. ¬« Chaque fois que l’on voit autant de pouvoir concentr√© dans les mains d’un seul parti, il y a une grande crainte. Il peut y avoir une accentuation de l’autoritarisme ¬ », analyse L√≥pez Maya.

Au cours d’une interview avec Alia2, l’historienne dit qu’il est n√©cessaire de renforcer les institutions et les organisations de base pour que les changements propos√©s par le gouvernement avancent de mani√®re significative, ¬«  sans arbitraire ¬ ». M√™me s’il s’agit d’un processus lent, pour L√≥pez Maya, √ partir du moment o√Ļ ¬« la polarisation s’affaiblit ¬ », de nouveaux espaces pour le d√©bat politique seront ouverts et pourront contribuer √ dessiner ce nouveau sc√©nario.

¬« La polarisation est le reflet de l’incapacit√© des leaders √ faire de la politique ¬ », affirme-t-elle. Selon l’historienne, pendant que l’opposition essaie de refaire surface, des groupes √ la gauche du gouvernement peuvent √©merger comme opposition, ce qui, selon elle, contribuera au pluralisme et au d√©veloppement du d√©bat politique dans le pays.

Claudia Jardim : Les √©lections r√©gionales au Venezuela ont √©largi le pouvoir politique du gouvernement. Quels ont √©t√© les facteurs qui ont conduit √ ce r√©sultat ?

Margarita L√≥pez Maya : Il n’y a pas eu beaucoup de surprises. Il y a une combination de facteurs qui ont √ voir avec la situation politique du moment. La quantit√© d’erreurs politiques de l’opposition au cours des trois derni√®res ann√©es a sem√© la d√©sillusion au sein de ses bases sociales √ propos de l’aptitude de ses leaders et de l’opportunit√© des solutions qu’ils proposent. La victoire de Ch√°vez le 15 ao√ »t [au r√©f√©rendum r√©vocatoire, N.d.T.] est un autre facteur important. Nous savons que l’opposition a r√©ussi √ r√©colter 4 millions de votes au cours du r√©f√©rendum.

S’ils avaient reconnu les r√©sultats [du r√©f√©rendum, N.d.T.], en travaillant sur cette population, les √©lections r√©gionales se seraient peut-√™tre d√©roul√©es autrement. Durant quasi deux mois, ils ont cri√© √ la fraude et ont appel√© ensuite les gens √ voter. Le gouvernement a m√™me gagn√© dans des √©tats embl√©matiques de l’opposition : Miranda et Carabobo. C’est le prix que l’opposition a pay√© pour les erreurs qu’elle a commises.

Qu’est-ce qui change dans le gouvernement ?

Des espaces sont en train de s’ouvrir pour avoir un gouvernement normal. Le moment de gouverner est arriv√©, au rythme n√©cessaire pour faire un gouvernement. (...). Ces √©lections ont totalement √©t√© conditionn√©es par le r√©f√©rendum. Une quantit√© de gouverneurs et de maires qui ne servent √ rien ont √©t√© √©lus. Certains apprendront en cours de route, comme cela a √©t√© le cas souvent avec ce gouvernement, d’autres non.

Quelque chose de tr√®s symbolique a circul√© par courrier √©lectronique : le retrait de Roberto Alonso (Bloque Democr√°tico - extr√™me droite), l’homme de la ¬« guarimba ¬ » [2], qui proposait une solution violente comme unique alternative pour faire chuter Chavez. Apr√®s le r√©f√©rendum, il a appel√© √ trois ¬« guarimbas ¬ » et personne n’y a pr√™t√© attention. Cette politique aussi radicale ne sert plus. C’est un signe du changement. L’opposition est tr√®s affaiblie. Elle n’a pas d’autre alternative que d’entrer dans le jeu politique.

Apr√®s cette d√©faite, dans quel √©tat est l’opposition ? Va-t-elle survivre ?

Elle devra se r√©organiser avec les mairies qu’elle a conquises et les gouvernements des √©tats qu’elle a gard√© : ceux de Zulia et de Nueva Esparta. Elle devra recommencer, pour ne pas courir le risque de perdre aussi les postes qu’elle conserve √ l’Assembl√©e nationale. De nombreux partis pourraient dispara√ģtre comme la Causa R. Acci√≥n Democratica a des possibilit√©s de survivre. Proyecto Venezuela va mourir, sans le gouvernement de l’√©tat de Carabobo. Primero Justicia est assez conservateur et devrait r√©sister, Il repr√©sente un attrait pour la classe moyenne conservatrice. COPEI [d√©mocrate chr√©tien, N.d.T.] peut survivre mais est tr√®s affaibli.

Au contraire de ce qui s’est pass√© durant le r√©f√©rendum, auquel il y eut la plus grande participation √ une √©lection dans l’histoire du pays, le taux d’abstention aux √©lections r√©gionales est de 55%. Pourquoi ?

Les √©lections r√©gionales n’ont jamais attir√© aux urnes la m√™me quantit√© d’√©lecteurs que les √©lections nationales. Une abstention de cet ordre n’est pas anormale. Le message r√©p√©t√© (de l’opposition) que le Conseil national √©lectoral [l’arbitre √©lectoral, N.d.T.] n’est pas l√©gitime ne stimule personne √ faire la queue pour voter, si les gens pensent que leur vote sera manipul√©. L’autre sc√©nario, c’est que beaucoup de chavistes pensaient qu’ils avaient d√©j√ la majorit√© et n’ont pas √©t√© voter. Le seul sc√©nario diff√©rent et qui montre certains changements pour l’avenir, c’est ce qui s’est pass√© dans l’√©tat de Zulia.
Le ¬« NO ¬ » [le non √ la r√©vocation du mandat de Ch√°vez, N.d.T.] y a vaincu au r√©f√©rendum, mais c’est Manuel Rosales, le gouverneur de l’opposition qui a gagn√© aux √©lections r√©gionales et qui continuera √ gouverner. C’est un reflet de ce qui s’est pass√© dans tout le pays. Beaucoup de chavistes n’ont pas accept√© l’imposition de candidatures par le MVR (Mouvement pour la Cinqui√®me R√©publique). Le MVR est un parti faible, qui n’a pas de coh√©rence id√©ologique. Les √©lections sont pratiquement toute la vie de ce parti.
Cela a pu influenc√© aussi l’abstention. Beaucoup de candidats chavistes n’ont aucune exp√©rience dans le travail de l’administration publique. Pour aller voter pour des candidats ayant ces caract√©ristiques, d√©sign√©s par le doigt de Ch√°vez, les √©lecteurs devaient avoir beaucoup de discipline partisane.

Pourquoi le parti a-t-il √©t√© laiss√© de c√īt√© ?

Un des raisons est que les bons cadres du parti sont dans le gouvernement (...). C’est un d√©fi qu’ils doivent relever. Le Pr√©sident n’aime pas et n’a pas confiance non plus dans les partis. Tous les nouveaux politiciens sont des fils de l’anti-politique.

Comment a √©merg√© l’anti-politique ?

Au cours des ann√©es 1990, tous les politiciens adopt√®rent le discours de l’anti-politique. Ce ph√©nom√®ne est d√ » √ l’usure des partis traditionnels Acci√≥n Democratica et COPEI. C’est ainsi que sont n√©s des partis comme Causa R, le Mouvement bolivarien, Primero Justicia. Le discours √©tait contre la politique.
C’est la r√©ponse √ la question. Nous sommes en train de payer les co√ »ts d’une soci√©t√© qui a d√©valoris√© la politique. La polarisation est le reflet de l’incapacit√© des leaders de faire de la politique. (...)

Quel est le sc√©nario possible face √ l’avanc√©e de l’h√©g√©monie politique du gouvernement ?

Pr√©occupant. Chaque fois que l’on voit autant de pouvoir concentr√© dans les mains d’un seul parti et d’une seule alliance, cela fait peur. On a connu une situation semblable durant la pr√©sidence de Jaime Lusinchi (1984-1989) qui est devenu un des gouvernements les plus corrompus et arrogants de l’histoire du pays, parce qu’il n’avait pas de contre-poids.

Dans un pays o√Ļ la faiblesse institutionnelle est si accentu√©e, et avec une tendance autoritaire visible chez tous les acteurs politiques des deux camps, il peut y avoir une accentuation de l’autoritarisme, du manque de d√©bat et de n√©gociation. Il y a un processus de croissance de l’organisation populaire mais il ne me semble pas encore suffisant pour contenir l’autoritarisme.

Quelle est la solution pour qu’il n’y ait pas de recul dans ce processus politique ?

Le renforcement des partis et des organisations de base est fondamental. Nous savons que plusieurs secteurs de l’alliance de gouvernement ont conscience de la n√©cessit√© de d√©velopper une plate-forme politique du bas vers le haut, pour le bien de ce processus politique. On sait que cela prend du temps.

Existe-t-il, selon vous, la possibilit√© qu’√©merge une opposition √ la gauche de Ch√°vez ?

Si la pression politique baisse, des dissidences de secteurs plus critiques vont se produire √ l’int√©rieur du chavisme. En son sein, il y a beaucoup de courants. Plusieurs groupes esp√®rent encore que Ch√°vez fasse une r√©volution socialiste, d’autres non. Son projet appara√ģt comme nationaliste. Il s’est form√© ainsi et avance chaque jour avec plus clart√© dans ce sens. Il a des politiques sociales assez coh√©rentes, ce qui n’est pas le cas avec les politiques √©conomiques. Pendant ce temps, le monde ne sait pas clairement ce que serait une politique √©conomique alternative. Le gouvernement continue d’exp√©rimenter dans ce sens.

Quels sont les secteurs du chavisme les plus r√©sistants √ ce mod√®le ?

Il existe des groupes dans le gouvernement qui ne sont pas favorables √ la politique de r√©forme p√©troli√®re de Ch√°vez. Ils critiquent la politique d’Ali Rodriguez (pr√©sident de la soci√©t√© p√©troli√®re PDVSA), ils disent qu’il n’est pas suffisamment r√©volutionnaire, que c’est une politique capitaliste. La logique du gouvernement est de maintenir les ressources de l’industrie p√©troli√®re √ la disposition de l’Etat. Il est cependant dispos√© √ n√©gocier avec les entreprises transnationales, il ne rivalise pas avec le capitalisme.

Il y a des secteurs du gouvernement qui ne sont pas d’accord. Il y a des groupes plus critiques de chavistes qui, je crois, peuvent former une opposition de gauche, comme le Mouvement 13 Avril, qui demande l’approfondissement de la r√©volution. Peuvent √©galement appara√ģtre des groupes de gauche qui n’ont jamais appuy√© le chavisme comme celui de Douglas Bravo (ex commandant gu√©rillero). Si le niveau de la confrontation baisse et que c’est accompagn√© d’une conscience plus grande de la n√©cessit√© de faire de la politique et de renforcer les institutions, le changement vers une soci√©t√© plurielle et plus d√©mocratique pourra avoir lieu.

Jusqu’√ quand le gouvernement continuera de choisir le chemin √ suivre pendant qu’il conduit le bateau ?

Ch√°vez contr√īle le gouvernail pour emp√™cher que le bateau d√©vie de son chemin. Le probl√®me, c’est que le bateau est tr√®s mal fait, avec des trous partout. Beaucoup sont mont√©s dans ce bateau et ne savent rien faire. Nous avons un √©tat qui a besoin d’√™tre reconstruit. Il y a des choses tr√®s importantes dans les politiques sociales, comme les Missions (programmes sociaux d’√©ducation, de sant√©, de logement) qui ne sont pas encore institutionnalis√©es.

On ne voit pas si cela va continuer longtemps. Il faut comprendre que jusqu’√ maintenant cette mani√®re de gouverner √©tait n√©cessaire parce qu’il y avait une lutte bestiale pour le pouvoir dans le pays. Mais maintenant c’est clair, l’un a gagn√© et l’autre a perdu. C’est l’opportunit√© pour changer la situation. Les secteurs les plus puissants qui pouvaient mettre des b√Ętons dans les roues de ce processus ne le peuvent plus. Il sont faibles.

Et les Etats-Unis dans ce sc√©nario ? Qu’est-ce qui change avec la victoire de Bush ?

La politique d’√©tat des Etats-Unis pour l’Am√©rique latine ne changera pas. Elle sera ainsi avec George Bush ou avec John Kerry. Bush repr√©sente plus clairement les int√©r√™ts p√©troliers, cela vient de Bush p√®re et de ses n√©goces dans la p√©trole. (...) Pendant ce temps, la conjoncture du continent est en train de changer et les Etats-Unis devront regarder l’Am√©rique latine d’une mani√®re diff√©rente. La victoire de Tabar√© V√°zquez en Uruguay renforce les alliances du Sud. Ch√°vez n’est plus seul.
Il est l’extr√™me de ce groupe, mais il n’est pas seul. Cette gauche, bien que mod√©r√©e, montre que les Etats-Unis devront changer leur relation avec la partie m√©ridionale de l’h√©misph√®re. Kirchner n’est pas un r√©volutionnaire, mais il conduit un projet qui a tendance √ √™tre nationaliste. C’est d√©j√ un premier pas. Nous devons reconstruire l’√©tat national, comme dit Boaventur de Souza Santos.

C’est le moment. Des quatre leaders de gauche, Lula est celui qui a le plus d√©senchant√©. Il est tr√®s compromis avec les int√©r√™ts des Etats-Unis. La situation du Mexique peut aussi changer dans les prochaines ann√©es . Ils essaient d’arr√™ter Lopez Obrador (gouverneur de la ville de M√©xico) car s’il arrive aux √©lections pr√©sidentielles, cela signifiera un changement important dans la corr√©lation de forces. M√©xico en viendra aussi √ regarder vers le sud du continent.

Propos recueillis par Claudia Jardim.

Notes:

[1Voir : "Nouvelle victoire √©lectorale pour les partisans de Ch√°vez" (N.d.T.).

[2Protestations violentes sous forme de blocages de rues qui ont fait au moins sept morts et des dizaines de blessés en février dernier. (N.d.T.)


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Alia2 (http://www.alia2.net), 12 novembre 2004.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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