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Les limites du néolibéralisme
Equateur : vers une renaissance du mouvement indig√®ne ?
par Ra√ļl Zibechi
18 janvier 2005

Le mod√®le n√©olib√©ral ne peut coexister avec des mouvements sociaux puissants et mobilis√©s. Un de ses principaux objectifs, comme l’ont manifest√© les ¬« Documents de Santa Fe ¬ » successifs, est la neutralisation des soci√©t√©s civiles organis√©es, qui sont le principal facteur de d√©l√©gitimation du n√©olib√©ralisme. Au cours de la derni√®re p√©riode, il s’est agi de d√©truire les mouvements sociaux indig√®nes, le sujet social qui, avec le plus de force, d√©fie la domination des √©lites latino-am√©ricaines. Dans ce sens, 2004 se cl√īt avec une excellente nouvelle pour les mouvements sociaux latino-am√©ricains : le second congr√®s de la Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes de l’Equateur (Conaie), qui s’est tenu du 20 au 23 d√©cembre √ Otavalo, a √©lu Luis Macas comme nouveau pr√©sident pour sortir l’organisation d’un des moments les plus d√©licats de son histoire.

Le gouvernement de Lucio Guti√©rrez m√®ne la plus ambitieuse politique pour neutraliser les mouvements indig√®nes, √ travers un triple jeu de division, r√©pression et cooptation. Le premier pas fut de faire des donations directes √ des communaut√©s sans passer par leurs organisations, en particulier dans la r√©gion amazonienne et sur la C√īte, pour isoler l’organisation de la Sierra [1] (Ecuarunari), la plus combative et la mieux structur√©e. Quand la Conaie rompit avec le gouvernement de Lucio Guti√©rrez, en l’accusant d’avoir trahi le mandat populaire - et le mouvement indig√®ne lui-m√™me dont le soutien lui avait permis d’arriver au pouvoir -, la r√©ponse de l’Etat fut de nommer un dirigeant indig√®ne reconnu, Antonio Vargas [2], au minist√®re du bien-√™tre social.

En faisant ceci, Guti√©rrez a essay√© de coopter le mouvement, mais surtout de le diviser. Vargas appartient √ l’organisation indig√®ne de la r√©gion amazonienne o√Ļ l’Etat √©quatorien et les organisations non gouvernementales aux services des politiques imp√©riales appliquent des formes de subordination pour s√©parer cette organisation du mouvement national. La strat√©gie a sa logique : l’Amazonie √©quatorienne est riche en hydrocarbures et quelques-unes des plus importantes entreprises p√©troli√®res mondiales y op√®rent. Le processus de cooptation ne fut pas exempt de r√©pression - et m√™me d’attentats contre l’ant√©rieur pr√©sident de la Conaie, Le√≥nidas Iza -, focalis√©e contre les secteurs qui ont r√©sist√© √ la subordination au gouvernement.

La nomination de Vargas fut un coup dur pour la Conaie. L’organisation qui, avec le zapatisme et les sans terre br√©siliens, est une des forces sociales les plus importantes du continent, traverse la pire p√©riode de ses quasi 20 ans d’histoire : dispersion, d√©sorientation, confusion et division ont sap√© sa capacit√© de mobilisation, √ un tel point qu’elle a cess√© d’√™tre l’acteur le plus important de la politique √©quatorienne. Le mouvement indig√®ne, dirig√© par la Conaie, fut le protagoniste une demi-douzaine de fois de soul√®vements depuis juin 1990, fit tomber deux gouvernements, freina une bonne partie des contre-r√©formes n√©olib√©rales et fit entrer l’Etat √©quatorien en crise.

La Conaie toucha le fond en juin 2004 quand elle convoqua un soul√®vement contre le gouvernement n√©olib√©ral auquel ne r√©pondit pas l’immense majorit√© des communaut√©s. La br√®che entre les bases et les dirigeants n’avait jamais √©t√© aussi grande. La dimension de l’√©chec poussa l’organisation √ convoquer son second congr√®s pour trouver une mani√®re de rebondir. Selon le quotidien El Comercio (26/12/04), le gouvernement a avertit : ¬« Luis Macas peut r√©orienter la Conaie et lui rendre son pouvoir affaibli de mobilisation sociale. Le gouvernement a mis en Ň“uvre toutes ses ressources pour placer un homme de confiance √ la t√™te de la Conaie ¬ ». L’objectif est de cr√©er une Conaie parall√®le avec des hommes li√©s au gouvernement.

L’√©lection de Macas - encourag√©e tant par les bases que par des dirigeants historiques - implique le retour aux sources, de la main de celui qui organisa le premier soul√®vement en 1990. Mais il s’agit aussi d’une sorte de ¬« purification ¬ ». Le congr√®s a d√©fini le profil des candidats pour occuper le poste de pr√©sident : avoir l’aval des bases, renoncer √ des postes dans des ONG et des fondations, ne pas avoir particip√© au gouvernement apr√®s la rupture de l’alliance, ne pas √™tre accus√© d’attenter contre l’organisation ... La Conaie envisage de r√©cup√©rer l’autonomie et que les bases recontr√īlent leurs dirigeants. Macas, recteur de l’Universit√© interculturelle des nationalit√©s et peuples indig√®nes, a affirm√© durant le congr√®s que la Conaie ne peut pas oublier que ¬«  le pouvoir est dans la communaut√© ¬ », qu’ ¬« il se construit depuis les bases ¬ » et envisage de r√©tablir les ¬« leadership collectifs ¬ » pour s’opposer √ la culture politique des ¬« fameuses d√©mocraties latino-am√©ricaines ¬ », qui consiste √ ¬« lancer le hame√ßon vers le fond et en faire remonter quelques uns ¬ » [√©lecteurs].
Mais Macas qui, apr√®s avoir quitt√© la pr√©sidence de la Conaie en 1996, s’est forg√© comme intellectuel respectueux de ses traditions et sa culture, a fait un pas de plus. Il croit qu’il est n√©cessaire de reposer la question de la participation institutionnelle. De nombreux indig√®nes affirment que le mouvement Pachakutik - bras politico-√©lectoral cr√©√© par la Conaie en 1996 - fait partie des probl√®mes qui affectent le mouvement. Selon lui, la lutte institutionnelle s’est r√©duit √ ¬« regarder vers le congr√®s national ¬ » (Parlement) et est devenu ¬« un instrument pour tirer profit de gens qui n’ont aucune position politique ¬ ». Cela a conduit √ l’affaiblissement des leaderships collectifs et √ que ¬« nos formes de percevoir notre organisation s’individualisent chaque fois plus ¬ ».

Le congr√®s de la Conaie signifie le commencement de la r√©g√©n√©ration d’une des plus importantes organisations populaires du continent. Il ne signifie pas seulement la r√©paration des erreurs mais l’√©tablissement de nouvelles relations avec l’Etat qui ne retombent pas dans les vieilles formes de faire de la politique. Et, en parall√®le, d’√™tre capables de construire une politique diff√©rente, ancr√©e dans la propre culture. Lors d’une interview en 2000, apr√®s le soul√®vement qui fit chuter Jamil Mahuad, Macas rappelait que pour les indiens quechua le pouvoir (¬« ushay ¬ ») est la ¬« capacit√© de nous d√©velopper collectivement ¬ ».

"la solution est politique"

A peine a-t-il pris ses fonctions que le nouveau pr√©sident de la Conaie a rejet√© le plan Colombie et sa r√©gionalisation, la pr√©sence de la base militaire √©tats-unienne de Manta sur le sol √©quatorien et a appel√© √ renforcer la lutte pour emp√™cher la signature du Trait√© de libre-√©change avec les Etats-Unis.

Comme pr√©sident du principal mouvement social √©quatorien, Macas a expos√© certains de ses axes de travail pour les deux ann√©es √ venir. La Conaie mettra notamment en place des cours d’alphab√©tisation dans les communaut√©s, sur la base d’un accord avec le minist√®re de la Culture de Cuba. Macas a √©galement affirm√© que son organisation d√©fendra les ressources naturelles et la biodiversit√©, et appuiera les communaut√©s d’Amazonie (comme celle de Sarayacu) qui luttent contre les entreprises transnationales du p√©trole. La Conaie luttera √©galement contre la privatisation de l’eau et pour la redistribution de la terre dans la r√©gion andine.

Pour mettre un frein √ la crise politique du pays, la Conaie construira un "pouvoir autonome" en formant des parlements indig√®nes-populaires". Pour Luis Macas, "le probl√®me qui traverse le pays n’est pas d’ordre l√©gal ou constitutionnel, mais est √©minemment politique et pour cela la solution est politique".

(Frédéric Lévêque)
Notes:

[1Sierra = de la montagne, des plateaux andins. (ndlr)

[2Antonio Vargas, ancien pr√©sident de la Conaie, avait dirig√© le soul√®vement indig√®ne de janvier 2000contre le gouvernement Mahuad. Plusieurs fractions d’officiers de l’arm√©e avaient soutenu cette mobilisation. Lucio Gutierrez,, l’actuel pr√©sident de l’Equateur, √©tait leur leader. (ndlr)


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Source : La Jornada, (http://www.jornada.unam.mx), M√©xico, 3 janvier 2004.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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