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Une expérience inédite
Privatisations hors la loi en Uruguay

Le 31 octobre, en √©lisant un pr√©sident de gauche - M. Tabar√© V√°zquez, du Front √©largi -, les Uruguayens n’ont pas seulement mis un terme √ cent soixante-dix ans de partage du pouvoir entre le Parti colorado et le Parti national (ou blanco). Par voie r√©f√©rendaire, et avec une majorit√© de 64,5 %, ils ont √©galement d√©cid√© d’inscrire dans la Constitution que l’eau appartenait au domaine public et qu’elle ne pourrait √™tre privatis√©e.

par Jacques Secretan
19 février 2005

L’eau d√©cr√©t√©e bien public national par r√©f√©rendum populaire, cela ne se voit pas tous les jours. Pourtant, en Uruguay, il ne s’agit pas l√ d’une premi√®re. Dans ce pays effac√© du continent, le mouvement social a r√©ussi √ freiner consid√©rablement le n√©olib√©ralisme et les privatisations, avant de permettre √ une coalition de gauche - le Front √©largi - qui regroupe une trentaine d’organisations (de l’extr√™me gauche au centre droit) d’acc√©der au pouvoir.

Le recours au vote, par r√©f√©rendum d’¬« initiative populaire ¬ » ou par pl√©biscite, fait partie int√©grante de la d√©mocratie uruguayenne. En 1980, en pleine dictature, une Constitution √©labor√©e par le gouvernement militaire, soumise √ pl√©biscite, fut rejet√©e par 57,9 % du corps √©lectoral. Neuf ans plus tard, et dans un apparent mouvement de balancier, la loi dite de caducit√© de pr√©tention punitive de l’Etat, assurant une immunit√© presque totale aux responsables des tortures et crimes commis durant la dictature, fut avalis√©e par 52,7 % des citoyens. Ceux-ci parurent alors passer d√©finitivement l’√©ponge sur la ¬« guerre sale ¬ » [1] ; en fait, encore sous le coup de la terreur pass√©e, leur vote visait √ √©viter tout retour de b√Ęton des militaires et √ sauvegarder la d√©mocratie. En r√©action, l’√©pisode donna lieu √ la naissance d’un fort mouvement social et √ la consolidation de l’identit√© de la gauche, autour du Front √©largi.

D√®s lors, constituant un cas unique en Am√©rique latine, √ chaque fois que leur patrimoine a fait l’objet de tentatives de privatisation et qu’un scrutin a pu √™tre organis√© en recueillant les centaines de milliers de signatures requises, les Uruguayens n’ont pas h√©sit√©. Ainsi, en 1992, ils firent annuler, √ une majorit√© de 72 % des voix (alors que la gauche √©lectorale n’en obtenait que 30 %), cinq des trente-deux articles de la loi de privatisation, difficilement approuv√©e par les d√©put√©s apr√®s seize mois de d√©bat. Par la m√™me occasion, ils sauv√®rent l’entreprise nationale de t√©l√©communication Antel, promise au capital √©tranger. D√©sormais, cette compagnie est l’une des trois plus importantes d’Am√©rique du Sud, alors que la plupart des autres pays du continent ont vendu leurs r√©seaux √ des transnationales europ√©ennes et am√©ricaines, qui imposent les tarifs de leur choix et tirent, ann√©e apr√®s ann√©e, de juteux b√©n√©fices de leur situation de force.

D√©cid√©ment insolent, le 28 ao√ »t 1994, ce peuple rejette (par 63 % des voix) une r√©forme constitutionnelle propos√©e par les forces politiques majoritaires - et par le Front √©largi ! - pr√©voyant, entre autres, la r√©vision du syst√®me √©lectoral et celle des prestations sociales.

Certes, le recueil des signatures n√©cessaires √ l’organisation d’une consultation n’aboutit pas toujours, m√™me quand le succ√®s para√ģt assur√©. En f√©vrier 2001, la privatisation des chemins de fer (laiss√©s pratiquement √ l’abandon depuis plus de vingt ans) ainsi que celle du terminal des conteneurs du port de Montevideo ne purent faire l’objet d’un r√©f√©rendum parce que seuls un peu plus de 500 000 citoyens s’√©taient mobilis√©s dans les d√©lais impartis.

Cependant, confirmant la mont√©e en puissance de la contestation, les Uruguayens se prononcent, en d√©cembre 2003, √ une majorit√© de 62,2 %, contre l’¬« association ¬ », m√™me minime, de l’entreprise nationale Ancap - soci√©t√© de production, distribution et raffinage des produits p√©troliers, des alcools et du ciment - avec des entreprises et des capitaux √©trangers. Imagin√©e pour tourner la r√©sistance √ la privatisation des entreprises publiques, cette formule d’¬« association ¬ » avait pourtant re√ßu l’appui de quelques dirigeants du Front √©largi.

L’enjeu √©tait de taille : avec 2 400 travailleurs et employ√©s, Ancap est l’entreprise industrielle la plus importante du pays. Pour r√©unir, en un an, les 620 000 adh√©sions exig√©es (soit 25 % des citoyens ayant le droit de vote), les 1 200 adh√©rents du syndicat de l’entreprise, auxquels se joignirent 800 syndiqu√©s retrait√©s, frapp√®rent aux portes des maisons, jusqu’aux plus isol√©es : ¬« Nous avons convaincu 685 000 personnes que la loi promulgu√©e le 28 d√©cembre 2001 allait impliquer, √ moyen terme, un appauvrissement du pays tout entier, se souvient M. Juan G√≥mez, pr√©sident du syndicat. Ce fut une exp√©rience formidable, une campagne de prise de conscience au cours de laquelle des milliers de citoyens et citoyennes fid√®les depuis des g√©n√©rations aux partis traditionnels ont appos√© leur signature sur le formulaire requis. ¬ »

¬« Une sorte de Bruxelles du Sud ¬ »

A moins d’un an du scrutin pr√©sidentiel et l√©gislatif, cette mobilisation du mouvement social accentua l’isolement du pr√©sident Jorge Battle et, prenant valeur de test √©lectoral, pr√©figura les r√©sultats d’octobre 2004, qui verront son parti d√©gringoler √ 10,36 % des voix.

Depuis sa fondation, en 1971, le Front √©largi n’a cess√© de progresser, jusqu’au succ√®s du 31 octobre 2004, o√Ļ il a gagn√©, avec 50,45 % des voix, sous l’appellation de Rencontre progressiste -Front √©largi - Nouvelle majorit√© (EP-FA-NM). Force de centre gauche, il regroupe un large √©ventail de courants politiques, depuis d’ex-r√©volutionnaires du Mouvement de lib√©ration nationale - les Tupamaros [2] - jusqu’√ des personnalit√©s de centre droit. Toutefois, comme le soulignait le s√©nateur Jos√© P√©p√© Mujica, 70 ans, ancien gu√©rillero tupamaro et leader du Mouvement de participation populaire (MPP) [3], ¬« il y a une distance bien plus grande entre la tendance la plus progressiste de la coalition blancos/colorados jusqu’√ pr√©sent au pouvoir et nos camarades les moins √ gauche, qu’il n’y en a entre toutes les forces de la nouvelle majorit√© ¬ ». Avec 30 % des voix, le MPP sera la premi√®re composante de cette majorit√© de gauche.

Incontestablement, la gestion municipale de Montevideo, o√Ļ r√©sident pr√®s de la moiti√© des 3 339 000 habitants du pays, a contribu√©, depuis 1990, √ cette mont√©e en puissance. R√©novation et nettoyage des parcs et places publics, drainage des eaux us√©es, r√©fection d’un front de mer de pr√®s de 20 kilom√®tres, r√©am√©nagement des plages accessibles aux 300 000 citadins n’ayant pas les moyens de se rendre sur les plages distantes de la capitale... ¬« Depuis dix ans, l’un de mes objectifs a √©t√© de faire de Montevideo, si√®ge du Mercosur - le march√© commun r√©unissant, depuis 1990, l’Uruguay et ses trois voisins, Br√©sil, Paraguay et Argentine -, une sorte de Bruxelles du Sud, et je crois que nous sommes en train d’y parvenir ¬ », explique son maire, M. Mario Arana, r√©√©lu en l’an 2000, pour un second mandat de cinq ans, par pr√®s de 58 % des habitants.

L’√©volution de cette ville, redevenue une belle capitale, en d√©pit d’une r√©tention substantielle des fonds que l’Etat aurait d√ » lui verser s’il n’avait tent√© de mettre des entraves √ la r√©ussite de l’opposition, a sans nul doute convaincu nombre de citoyens √ faire le pari du changement √ l’√©chelle du pays.

Pourtant, le redressement de la ville s’est d√©roul√© dans un contexte particuli√®rement difficile. Revenant sur la d√©b√Ęcle financi√®re qui d√©vasta l’Argentine et ravagea six mois plus tard l’Uruguay, au cŇ“ur de l’hiver 2002, M. Arana la compare √ la crise boursi√®re de 1929. Signes avant-coureurs, les exportations uruguayennes vers l’Argentine chut√®rent de 70 % durant les quatre premiers mois de 2002, par rapport √ la m√™me p√©riode de 2001 ; le tourisme en provenance d’Argentine diminua de moiti√©.

Cet hiver-l√ , des cantines populaires furent organis√©es dans tout l’Uruguay, en particulier √ Montevideo. Parmi les aides d’urgence obtenues de l’√©tranger, celle de l’Union europ√©enne fut substantielle. Mais ce fut essentiellement la solidarit√© des habitants eux-m√™mes, jointe √ l’habitude de se r√©unir en assembl√©es de quartier pour d√©cider des priorit√©s de d√©veloppement et d’infrastructure, dans un constant processus de dialogue avec la mairie, qui aura permis de sauver la quasi-totalit√© des personnes les plus fragiles, √ quelques dramatiques exceptions pr√®s. ¬« Aux citoyens des quartiers de Pocitos, Punta Gorda ou Carrasco, o√Ļ l’indice de pauvret√© ne d√©passe pas 2 %, j’ai annonc√© des augmentations d’imp√īts au seul b√©n√©fice des secteurs les plus n√©cessiteux, o√Ļ la pauvret√© atteint des taux de 50 %, 60 % et jusqu’√ 95 % ¬ », souligne le maire de Montevideo.

Alors que cette r√©gion du monde s’√©puise en de multiples soubresauts - tentative de d√©stabilisation au Venezuela, renversement du pr√©sident S√°nchez de Lozada en Bolivie, etc. -, la crise financi√®re, en Uruguay, n’a pas fait trembler le syst√®me politique. Craignant une ¬« argentinisation ¬ », un chaos qui favoriserait la droite, la gauche politique (le Front √©largi) comme la gauche sociale (la centrale syndicale PIT-CNT, principale force salariale organis√©e) ont √©vit√© la confrontation avec le gouvernement de M. Jorge Battle [4]. M. Tabar√© V√°zquez a m√™me tendu la main au pouvoir et appel√© √ l’union de tous les partis et de tous les secteurs sociaux, √©vitant au pays de sombrer dans les convulsions.

Avec une majorit√© absolue au Parlement - 17 si√®ges sur 31 au S√©nat ; 52 si√®ges sur 99 √ la Chambre des d√©put√©s -, le nouveau pouvoir pr√©sente un profil √©quilibr√© entre ses diverses tendances, gage, selon ses dirigeants, d’une stabilit√© interne qui devrait rejaillir jusque dans ses contacts avec l’opposition. ¬« Notre devoir consiste √ promouvoir le dialogue, dans l’int√©r√™t g√©n√©ral ¬ », a d√©clar√© M. Jos√© Mujica. Futur ministre de l’√©conomie, M. Danilo Astori se montre, pour sa part, partisan d’une ren√©gociation avec le Fonds mon√©taire international (FMI) de l’√©norme dette de 10,73 milliards de dollars h√©rit√©e du gouvernement sortant. Annonc√©e comme une priorit√© absolue par les repr√©sentants du gouvernement √ venir, alors que le taux de ch√īmage a recul√© √ 13,3 % dans un contexte de lente reprise, la premi√®re t√Ęche sera de fournir une aide et un suivi aux 100 000 personnes qui survivent dans l’indigence.

¬« J’ai confiance, confie Mme Adriana Marquisio, vice-pr√©sidente du syndicat des Ň’uvres sanitaires de l’Etat (OSE), entreprise nationale de distribution et d’√©coulement de l’eau. La gauche ne se vendra pas. L’Uruguay est tr√®s politis√©, tout le monde participe, jusque dans les zones rurales, √©coutant les radios alternatives, s’engageant dans des campagnes comme celle que nous venons de gagner pour la pr√©servation de nos ressources en eau. Le peuple ne se laisse pas manipuler, et n’applaudit pas plus ce qui ne lui pla√ģt pas ! ¬ »

Avalis√© par deux citoyens sur trois, le pl√©biscite engag√© contre la privatisation des eaux a conduit la direction de l’entreprise Uragua, constitu√©e en majorit√© de capitaux espagnols et pr√©sente depuis l’an 2000 dans la zone touristique de Punta del Este, √ annoncer qu’elle quitterait l’Uruguay au plus vite. Non sans revendiquer une indemnisation qu’elle semble peu susceptible d’obtenir. ¬« Cette entreprise n’a pas seulement failli √ ses engagements au plan sanitaire, obligeant les habitants √ boire de l’eau en bouteille pour avoir laiss√© un colibacille infecter le r√©seau, mais, en quatre ans, elle aura co√ »t√© plus de 100 millions de dollars aux contribuables ¬ », r√©sume Mme Marquisio. Cette exp√©rience, engag√©e sous la pression du FMI, s’inscrit effectivement en chiffres rouges : 70 millions de dollars de pr√©-investissements que l’Etat devra rembourser jusqu’en 2009, en ajoutant quelque 20 millions pour les int√©r√™ts ; 24 millions de dollars de contributions pay√©es par les usagers et non engrang√©es par l’Etat ; sans compter environ 10 millions de dollars qu’il faudra r√©injecter pour la remise en √©tat du r√©seau.

L’√©lection de M. Tabar√© V√°zquez ne se produit pas seulement dans un contexte favorable au plan interne. A l’√©chelle du c√īne sud, il renforce et b√©n√©ficie de la coloration ¬« progressiste ¬ » donn√©e par le Br√©sil du pr√©sident Luiz Inacio da Silva (¬« Lula ¬ »), l’Argentine de M. Nestor Kirchner et le Chili de M. Ricardo Lagos. ¬« Sans oublier le Venezuela de Ch√°vez ¬ », souligne le maire actuel de Montevideo. Mais, plus que le radicalisme v√©n√©zu√©lien, c’est sans doute le mod√®le br√©silien de ¬« Lula ¬ » que le nouveau pouvoir se pr√©pare √ appliquer.

******

La longue marche du Front élargi

1973. Malgré une vieille tradition démocratique, le pays bascule dans la dictature militaire.

25 novembre 1984. L’√©lection √ la pr√©sidence de M. Julio Maria Sanguinetti (Parti colorado) marque une lib√©ralisation progressive du r√©gime.

26 novembre 1989. Premi√®res √©lections libres depuis 1972. M. Luis Alberto Lacalle (Parti national) est √©lu pr√©sident. Repr√©sentant du Front √©largi, M. Tabar√© V√°squez devient maire de Montevideo.

27 novembre 1994. M. Julio Maria Sanguinetti (Parti colorado) est √©lu pr√©sident. La coalition de centre gauche, dont le principal membre est le Front √©largi, obtient 30,8 % des suffrages.

31 octobre 1999. M. Tabar√© V√°zquez remporte le premier tour de l’√©lection pr√©sidentielle avec 38,5 % des voix, mais il sera battu au second tour par le candidat du Parti colorado, Jorge Battle.

31 octobre 2004. Candidat pour la troisi√®me fois, M. Tabar√© V√°zquez est √©lu pr√©sident de la R√©publique, avec 50,69 % des voix.

Notes:

[1Cette loi n’a pas emp√™ch√© l’ouverture, ces derni√®res ann√©es, de proc√©dures judiciaires contre d’anciens responsables de la dictature. L’ex-pr√©sident Juan Maria Bordaberry est l’un d’eux, accus√© d’avoir viol√© la Constitution en se soumettant aux militaires, au moment de leur coup d’Etat du 27 juin 1973.

[2Le Mouvement de lib√©ration nationale, n√© de groupes d’autod√©fense de la gauche et plus connu sous le nom de Tupamaros, passe √ la lutte arm√©e urbaine √ la fin des ann√©es 1960, estimant l’Uruguay menac√© par un coup d’Etat fasciste. Apr√®s des succ√®s initiaux, il sera √©cras√© par l’arm√©e.

[3Ses 28 √©lus (7 s√©nateurs et 21 d√©put√©s) ont d√©clar√©, le 8 novembre, que leur salaire mensuel serait plafonn√© √ 20 000 pesos, soit √ peine 600 euros. Le solde alimentera un fonds de solidarit√©.

[4Lire Raul Zibechi, ¬« Uruguay, une gauche pour la stabilit√© ¬ », Agence latino-am√©ricaine d’information (ALAI), America latina en movimiento, Quito, ao√ »t 2004.


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Source : Tous droits r√©serv√©s ¬© 2004 Le Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr), d√©cembre 2004.

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